Critique d’Alain Joxe, “L’Empire américain : clausewitzien ou virtuel?”

Critique d’Alain JOXE, “L’Empire américain : clausewitzien ou virtuel?”  in Le Débat Stratégique, n0 61, mars 2002.

par Paul Vieille

Même lorsqu’il a des choses importantes à dire, trop fréquemment, Joxe ne sait pas les dire clairement.

Dès les premières lignes, il nous engage dans la confusion. “Projet virtuel”, dans quel sens? Qu’il n’est pas encore réalisé, qu’il est une prétention, qu’on peut mettre en doute, comme le dit la phrase précédente ou comme l’indique le mot encore? Ou bien qu’il s’exerce par des moyens virtuels par la domination des signes, ce que le terme évoque aujourd’hui d’abord?

En milieu d’article (dans “conquète virtuelle”), le mot veut dire autre chose, en vient à signifier symbolique : les expéditions punitives ont deux objets, un objet immédiat, punir le rebelle, un objet plus lointain, emplir de terreur les peuples qui seraient tentés de se rebeller. Cet objet plus général s’obtient par l’utilisation des moyens de communication modernes, la télévision essentiellement dans ce cas. Cette articulation entre domination symbolico-politique des peuples et domination des médias, Joxe ne la mentionne d’ailleurs pas.

La question terminale de l’article donne finalement son sens définitif au terme posé au début (un empire encore non advenu) et, par là-même fait disparaître l’espoir d’une analyse qui dépasse la problématique clausevitzienne proprement dite, c’est-à-dire une problématique stratégique.

Autre cas d’imprécision langagière. Lorsque Joxe dit “démonstration pratique” il veut (ou peut vouloir) dire plusieurs choses, d’abord “la démonstration dans ou par la pratique”, au sens où l’on démontre une théorie, un théorème, donc démonstration par l’opération militaire elle même qu’une guerre lointaine est possible,  mais aussi “l’effet de démonstration de l’opération militaire” obtenu par sa médiatisation. Or seul cet effet de démonstration “transforme l’Asie Centrale en un «golfe»”

Dans la même veine, l’expression “aéro-satellitaire électronifié” parait prometteuse, mais, finalement, vide de sens précis, ne fait pas progresser la théorie, et demeure donc contestable. Dirait-on de l’Empire Britannique qu’il était maritime et télégraphique? Il s’exerçait par la domination des mers et l’utilisation des instruments de communication les plus avancés à sa disposition, qui se sont trouvés être à un moment donné le télégraphe.

Ce néologisme inutile nuit à la clarté de l’exposé. Ainsi, la conceptualisation que Joxe propose de la géopolitique de l’Empire est certainement à retenir. Mais, nul intérêt de la nommer aéro-satellitaire. Le terme spatial suffirait amplement.

Dés le départ encore, Joxe ouvre une piste, pose une “vieille question” sur laquelle il ne reviendra pas: l’Empire américain global est-il avant tout économique ou avant tout militaire. Cette vieille question est une fausse question, en raison des multiples articulations du militaire et de l’économique, le problème n’est pas de savoir quoi est avant tout, mais de reconnaître le mode d’articulation de l’économique et du militaire (donc du politique). Explorer cette piste aurait pu être fructueux. Joxe ne le fait pas

Venons en à des critiques plus fondamentales.

(I) La distinction entre l’économique et le social, est, dans l’essentiel, une vieille sottise dont la critique de Marx a heureusement depuis longtemps fait justice. Le système économique global est un système social global, c’est bien pourquoi il blesse les peuples et les conduit à se rebiffer. Mais ce système “économique-social” global a ses partisans à l’échelle de la planète. Ce ne sont pas seulement les firmes multinationales per-se, qui apparaissent souvent dans le discours critique comme des entités vagues, des dei ex machina  ou des bêtes de l’apocalypse, ni, certainement, les “bourgeoisies nationales” ou les “bourgeoisies compradores” dont l’existence à l’heure actuelle reste à démontrer, mais tout simplement ces classes moyennes qui au cours des dernières décennies, dans tous les pays du monde, se sont définitivement détachées, coupées des nations pour aspirer et, partiellement au moins, participer à l’univers mondial de la consommation et de la communication. Ces classes moyennes cherchent et chercheront à transformer les victoires de l’Empire sur les peuples en une paix qui leur soit profitable. Elles cherchent et chercheront à se donner une légitimité dont l’Empire profitera.

(II) L’opposition de l’Empire non conquérant américain à tous les autres empires précédents, que l’auteur donne pour essentielle, est erronée. L’opposition empires territoriaux (conquérants) et empires commerçants (non conquérants) est une vieille histoire. Il existe même une thèse très suggestive qui date de trente ans ou davantage, dont le titre est, je crois, “Les Deux France”, et dont je ne me souviens plus l’auteur, qui montre le très ancien débat en France entre la tendance territoriale et la tendance non territoriale du développement.

Les Empires non conquérants ont été nombreux dans l’histoire, qu’il suffise de rappeler ici les Empires de Venise et de Gènes, à l’orée du grand développement du capitalisme contemporain. L’absorption marchande que Joxe considère comme une novation, était déjà l’objet des empires marchands au XVème siècle …

On pourrait d’ailleurs analyser la territorialité des empires modernes comme un moment de crise dans la construction du capitalisme, de défense de capitalismes nationaux tardifs et de réaction des captalismes plus avancés.

(III) La critique essentielle est que Joxe (qui est pourtant un vieux routier de la recherche), curieusement, ignore l’histoire (non stratégique), les travaux historiques sur l’histoire des relations entre capitalisme et Etats, les travaux classiques de Braudel, de Wallerstein et  ceux d’auteurs plus récents mais non moins pertinents (dont j’ai oublié le nom) qui montrent que le capitalisme dans son développement, a toujours eu besoin de formes politiques qui lui soient articulées. La forme Etat nation n’étant que celle dont, aujourd’hui encore, nous croyons observer l’universalité (il faut être trop enfermé dans le cocon français pour ne pas se rendre compte que cette époque est révolue).

Il est donc important de distinguer à l’heure actuelle le capitalisme dans son développement, soit l’appareil économique transnational qui déborde totalement par le jeu sur les signes ce que l’on tient encore pour des frontières nationales, et l’appareil politique dont ce transnational dans sa multidimensionalité a besoin : l’Etat monde. L’Etat américain est le bras politique (et militaire) de cette entité économique-sociale transnationale. Il n’est américain que par ses moyens, son assise, la redistribution dont il fait profiter le peuple des Etats Unis, des ressources que sa position dominante arrache au monde. Mais structurellement, il n’est plus désormais  l’Etat de la nation américaine. Sur cette articulation nouvelle, nous devons, à mon sens, travailler, pour proposer  des instruments théoriques utilisables par la contestation sociale;

Au total, un article enfermé dans l’étude stratégique dont je ne retiendrai qu’un certtain nombre d’indications comme le changement de fonction de l’OTAN, ou la conceptualisation que j’ai déjà mentionnée de la géopolitique de l’Empire.

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