Entretien avec Fethi Benslama

A propos de son dernier livre : La guerre des subjectivités en islam, Paris, Lignes, avril 2014

Q : Dans votre livre vous parlez de la guerre des subjectivités dans le monde musulman qui prendrait le musulman lui-même comme objet de discorde, pouvez-nous expliciter votre raisonnement ?

FB : On peut constater que depuis le début des années 70, le monde musulman connaît une violence idéologique, théologique, verbale et physique, des guerres civiles atroces, dans lesquelles sont impliquées bien sûr les puissances. Pour l’essentiel, ces guerres opposent des musulmans à d’autres musulmans, au nom de l’islam ; chacun des protagonistes prétend dire quel est le bon et le mauvais musulman, quel est le faux qui se cache derrière l’apparence d’un vrai. Bref, l’enjeu est le pouvoir de définir ce qu’est LE musulman.

Q : Vous décrivez l’existence de pôles : les Lumières, le anti-Lumières, les contre-Lumières…

FB : Je me suis demandée quand cette guerre avait commencé ? Car ces 40 dernières années ne sont que la partie émergente de l’iceberg. En remontant le cours du temps, j’ai pu constater que la guerre commence depuis l’entrée des Lumières dans le monde musulman au XIXe siècle, et plus spécifiquement dans le monde arabe. La pensée des Lumières est arrivée avec la violence des expéditions coloniales, telle qu’avec Napoléon en Égypte. Néanmoins, certains musulmans ont commencé à se dire que certaines idées des Lumières européennes étaient intéressantes, tout particulièrement les idées concernant les droits sociaux et politiques, autrement dit l’émancipation, celles du partage et de l’alternance au pouvoir ainsi que sa sécularisation. C’est là que la discorde va s’installer entre « les partisans des Lumières » et ceux qui s’opposent à eux. Le mouvement appelé aujourd’hui « salafisme » est né à ce moment. Sa thèse est qu’il s’agit de nouvelles croisades, ni plus ni moins. Leur inquiétude est que le pouvoir sur la société allait échapper à la religion et à ses hommes. Tout particulièrement quand les jeunes Turcs ont déclaré la fondation d’un État laïc. Ma lecture concerne la dimension de la subjectivité, la naissance d’un sujet musulman réformé qui s’identifie à certains aspects des Lumière, accusé d’apostasie par un sujet conservateur de plus en plus virulent. Mais la confrontation est souvent interne à la même personne. C’est un conflit surmoïque violent sur le plan intrasubjectif et intersubjectif qui se poursuit aujourd’hui, avec culpabilité, haine et agression.

Q : Comment tout cela se traduit pour les musulmans européens ?

FB : L’un des dimensions de cette confrontation est l’opposition entre le sujet de la communauté et le sujet social. Pour le premier, son allégeance va organiquement à la souveraineté confessionnelle et à sa transcendance, tandis que pour le second le principe de souveraineté réside dans le contrat social réfléchi et historique, la confession relève de la pratique cultuelle, de l’identité personnelle ou groupale. En Europe, l’affaire est réglée, il n’y a de sujet que de droit social, dont le souverain est l’État. A partir du moment où des musulmans vivent dans ces sociétés, ils n’ont d’autre choix que d’être des sujets sociaux historiques. Leur islamité est subsidiaire ; autrement dit elle est admise, mais ne peut s’opposer au sujet citoyen qui est le principe supérieur.

Q : On parle beaucoup dans les médias de la mouvance islamiste… Pensez-vous que cette idéologie est en train de gagner du terrain dans la « communauté » musulmane ?

FB : Pendant 15 ans, j’ai eu une consultation publique dans la banlieue nord de Paris. Je parle d’expérience et pas seulement en théorie. Quand les gens vivent dans des espaces de précarité et d’exclusion, exposés à toutes sorte de fléaux sociaux, pour se défendre contre leur dévalorisation narcissique, ils créent entre eux des liens de solidarité sur la base d’une identité confessionnelle ou ethnique. Ils remettent de la communauté là où leur capacité en tant que sujet du contrat social est amoindrie. Être musulman, et se revendiquer comme tel, est une défense contre la souffrance du narcissisme blessé. La demande de justice sociale est convertie en justice identitaire. Ceci correspond à un fait universel et d’ordre normal. Et puis, il y a la dimension jihadiste, c’est autre chose : ce sont des gens pour lesquels la réparation identitaire est insuffisante, ils se transforment en justiciers de l’identité, en guerriers vengeurs, qui s’autorisent toutes les violences, au nom de l’islam et de sa défense. Dans beaucoup de cas, il s’agit de personnalités troublées, tourmentées, suicidaires, voire psychopathiques qui anoblissent leur déviance dans la défense de la communauté, ce qui les autorise à tuer sans conséquences morales. Ils sont manipulables par des organisations et des États. La majorité des musulmans vivant en France sont acquis au principe de subsidiarité de leur confession parmi d’autres confessions. Plus accèderont à la capacité d’être sujet du contrat social, moins ils auront recours à l’identitaire confessionnel pour se défendre.

Q : Il y a de plus en plus de voile, est-ce pour vous un signe de radicalisme ?

Le voile est un symptôme polysémique, correspondant à différentes sortes de souffrances, comme la fièvre l’est pour plusieurs affections. On se voile pour des raisons strictement personnelles, telle cette jeune femme qui rêve qu’elle se promène nue dans la rue et se réveille le lendemain avec l’idée de se voiler. Au désir sexuel inconscient de s’offrir au regard de l’autre et à la culpabilité qui en résulte, elle répond par le voile comme défense contre ce désir. Elle n’adhère pas à l’idéologie de l’islamisme, au contraire cette femme se dit laïque ! Il y a bien d’autres cas de ces solutions individuelles. Comme ceux qui font la prière ou le jeûne, ils agissent en sujets, dont le recours à une pratique supposé islamique vient résoudre un conflit subjectif et fournir un apaisement. Puis, il y a le voile comme emblème militant. Là aussi, il y a plusieurs raisons d’ordre éthique ou politique. Le salafiste quiétiste qui luttent contre l’impudeur de la modernité n’est pas le prosélyte activiste qui fait la chasse à tout signe de féminité, y compris sur son propre corps, qui se voile avec barbe et accoutrement improbable où la djellaba tombe sur des Adidas flashy. La laideur sert aussi de voile au corps du désir. Dans tous les cas, la féminité est subversive.

Q : Dans les réseaux militants on parle plus de l’islamophobie que de la critique de l’islam radical, au contraire ils regrettent que l’on parle toujours des jihadistes…

FB. Je suis partisan d’une double tâche critique : contre la phobie de l’islam qui n’est qu’une variante du racisme, mais aussi contre les tenants de l’islamophobie pour empêcher la critique de l’islam et des musulmans, lorsqu’ils sont porteurs de la bêtise et l’ignorance universellement répartie. Nous vivons dans un monde de phobie généralisée, parce que les barrières qui séparaient les uns des autres sont tombées. Les phobies servent à remettre des barrières imaginaires. C’est ce que j’appelle : l’ère des craintes.

Propos recueillis par Sabrina Kassa
http:/ /www.lecourrierdelatlas.com/index.php

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