De la plage au bureau de poste

Par Brahim Senouci

Les plages, sujet futile ? Il y en a certainement de bien plus importants. Restons-y cependant un instant, au motif qu’en dépit de sa légèreté, il est représentatif du mal algérien. Il y a un phénomène qui se développe actuellement sur certaines plages de la corniche oranaise. Des constructions d’une remarquable laideur émergent de plus en plus souvent, sous le nom de…garages à bateaux ! Des garages à bateaux à étages, aux murs recouverts de la même faïence criarde que celle qui pollue nos paysages urbains ! Et aucune trace de bateau à l’horizon… A l’évidence, il s’agit de résidences « pieds dans l’eau » vouées sans doute à être louées. Pour l’heure, elles participent à l’entreprise générale d’enlaidissement de nos paysages. Après avoir fait son œuvre dans nos villes, la bidonvilisation atteint nos plages et nos campagnes. Entre ces méchantes bicoques adossées aux rochers et l’infini des tables, chaises et parasols, qui colonisent l’espace, il ne reste plus guère d’espace pour qu’une honorable famille puisse simplement goûter à la fraicheur d’un bord de mer de plus en plus difficile à percevoir derrière l’amoncellement bariolé qui le barre. Question : Dans tous les pays du monde, il est d’usage de percevoir de l’argent en échange d’un service rendu. Les mairies qui octroient des licences d’exploitation, dans des conditions inconnues, bénéficient d’une rentrée financière. Quelle est son utilisation ?

Certainement pas l’entretien des plages qui relèvent de leur autorité et dont elles tirent profit ! Alors, de quel droit s’accaparent-elles cette rente, si elles ne sont même pas capables de maintenir à un niveau convenable des espaces qui la leur offrent ? Un bureau de poste comme il en existe quelques centaines en Algérie … Celui-là se situe à Oran. Comble de chance, il n’y a personne en ce matin d’août. La veille, c’était une autre musique. J’avais cependant réussi à sortir une partie de l’argent déposé sur mon compte CNEP. De loin, le receveur m’avait demandé si j’avais fait reporter mes intérêts sur mon livret. Non, je ne l’ai pas fait depuis un moment. Il me suggère de passer le lendemain matin pour l’opération. Me voici donc à pied d’œuvre dans ce bureau de poste qui respire une sérénité qui ne lui est pas vraiment coutumière. Je vais au guichet qui m’a accueilli la veille et je donne mon carnet au préposé. Il me regarde d’un air désolé et me dit qu’il n’est pas qualifié pour faire ce type d’opération ; il me demande de revenir un peu plus tard, le « spécialiste » devant arriver « dans un petit moment ». Qu’à cela ne tienne. Il y a un marché à proximité.

Profitons de ce léger contretemps pour faire des provisions. Une demi-heure plus tard, retour à la poste. Toujours le même calme, presque étrange. Le guichetier me considère avec un air encore plus navré en me disant qu’ « il n’est toujours pas arrivé » et que je ferais bien de revenir « dans un petit moment ». Même en cherchant bien, je ne vois pas ce que je pourrais faire de ce nouveau « petit moment » qui m’est généreusement octroyé et je décide que les « intérêts » ne s’envoleront pas et qu’ils peuvent bien attendre quelques jours avant de connaître l’honneur de figurer dans le fameux carnet. Voilà qu’à la sortie, je suis happé par un vieil ami. Après les effusions, les questions. – Que viens-tu faire à la poste ce matin ? – Oh, pas grand-chose, juste une opération d’écriture sur mon CNEP, une histoire de report d’intérêts, mais j’ai renoncé parce que la personne qui le fait n’est toujours pas là. – Comment donc ? Mais tous les guichetiers sont habilités à le faire ! Viens avec moi. Il me prend le carnet des mains et se dirige avec autorité vers une dame de bonne composition qui effectue l’opération en moins de deux minutes ! Je remercie l’ami mais je demande tout de même à la dame de répondre à la question qui me brûle les lèvres.

Auparavant, je lui explique que son collègue, qui suit la scène avec attention et un embarras grandissant, m’a renvoyé à deux reprises en m’expliquant que la seule personne désignée pour ce type de tâche n’était pas à son poste. Ignore-t-il que vous, sa voisine et collègue, vous vous en acquittez parfaitement ? Non, n’est-ce pas ? Oui, vous tentez de lui sauver la mise en suggérant qu’il a peut-être considéré que vous étiez assaillie par le public et que vous ne pouviez pas faire face à ce surcroît de travail (qui vous a pris moins de deux minutes !). Mais ce n’est pas possible, vous étiez seule ! La seule possibilité est que cet homme (et je me tourne vers lui) a délibérément décidé de me pourrir la vie. (A lui), Monsieur, je ne crois pas avoir eu l’honneur de vous être présenté, sinon dans une vie antérieure. Alors, quel mal ai-je bien pu vous faire pour que vous vous soyez attaché avec une constance digne d’un meilleur sort à me faire perdre mon temps. Vous devez sans doute m’en vouloir. Je ne peux pas, un seul instant, imaginer que vous ayez fait cela gratuitement, juste pour le plaisir d’une mauvaise action matinale. Si, c’est un acte gratuit. Ce monsieur n’est sans doute pas particulièrement méchant mais il partage avec nos compatriotes la haine de soi, celle qui nous amène à nous considérer les uns les autres comme des nuisances et à chercher des satisfactions amères dans le mépris dans lequel nous nous tenons réciproquement. Te reconnais-tu dans ces portraits, ami(e) lect(ric)eur ? T’es-tu toi aussi senti(e) agressé(e) par le spectacle d’une construction hideuse, ayant poussé telle une verrue, sur une plage ? As-tu subi une rebuffade sournoise du style de celle que m’a infligée ce postier ? Sans doute sommes-nous des millions à nous rendre malades de la saleté de nos villes, de l’incivisme ambiant…

Une très vieille dame vient plusieurs fois par semaine dans la cité dans laquelle je réside. Elle nettoie nos escaliers, ramasse tout ce qui traîne, ou plutôt tout ce que nous avons jeté négligemment, pour le remettre dans la poubelle. Elle n’est requise par personne. Elle vient de son propre chef. Certains copropriétaires lui donnent un peu d’argent, ce qui lui fait un salaire aussi maigre qu’aléatoire. Pour autant, elle est toujours présente, depuis plusieurs années, traquant avec la même détermination les ordures : vieux sacs en plastique, épluchures de pommes de terre, restes d’un dîner de poisson. Et si nous nous en inspirions ?

Source: Le Quotidien d’Oran du 21 août 2014

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