Femmes et mondialisation

Domaine du site Peuples & Monde

Directrice du domaine : Evelyne Accad

Présentation

Evelyne Accad

Les lectures de la mondialisation jusqu’ici ont ignoré la condition et les perspectives des femmes, elles se prétendent neutres, asexuées. Cette ignorance lorsqu’il s’agit de construire le futur est en fait loin d’être neutre, elle est misogyne.*

Le domaine Femmes et mondialisation souhaite rendre visible et faire entendre les femmes qui tout autour du monde ont été reléguées dans le silence et l’ombre. Il désire regarder la mondialisation avec des yeux de femmes. Au long de l’histoire, la parole des femmes a été ignorée, dédaignée, rejetée, combattue au nom d’une rationalité patriarcale.  Partout dans le monde, les femmes ont été et sont encore les principales et les premières victimes de la politique des puissants qui sont des hommes, et des conséquence de cette politique : l’oppression, la violence, la victimisation. La mondialisation dans sa dynamique actuelle ne fait pas exception à la règle.

Aujourd’hui, la mondialisation n’invite pas tant les femmes à discuter théorie (comme, il y a quelques décennies, avec la critique féministe de Lacan, ou les débats sur le statut des femmes dans telle ou telle culture, l’Islam en particulier); il importe de parler de la vie concrète des femmes, de leur condition réelle, de leur appauvrissement par suite de la mondialisation, de l’éclatement de la famille – la charge des enfants retombant presqu’exclusivement sur les femmes, des migrations, de  l’exploitation sexuelle, des luttes des femmes dont certaines sont exemplaires, de la souffrance des femmes dans les guerres (guerres civiles, opérations américaines de police mondiale, luttes pour l’indépendance comme l’intifada, etc.) (Nahla Abdo).

La mondialisation invite aussi à réfléchir sur une question récurrente à l’échelle du monde : pourquoi les femmes sont-elles si souvent complices de leur oppression ?

Le moment de la mondialisation conduit aussi à remettre en cause un certain nombre de représentations, comme celles attachées à la violence « privée » entre hommes et femmes (MacKinnon). Chaque année, dans le monde, des femmes meurent par milliers de la main des hommes (aux Etats Unis, chaque année, les morts de femmes qui résultent de mauvais traitements et d’assassinats purs et simples, sont plus nombreuses que celles du 11 septembre),  pourtant ce massacre collectif et continu est accepté comme relevant de la nature des choses : il en a toujours été ainsi dans l’histoire,  et cela n’a jamais été considéré comme une guerre et n’est toujours pas considéré comme une guerre.  L’attaque contre les tours jumelles de Manhattan était un acte d’individus contre des bâtiments civils ; il n’en a pas moins été considéré comme un acte de guerre et a conduit à  la “guerre contre le terrorisme”.  Tandis que la violence perpétrée contre les femmes par les hommes, acte global, de longue durée, acte international, n’est pas jusqu’à présent qualifié d’acte de guerre contre les femmes et l’humanité, de violation de la loi internationale. Et on explique cette passivité en disant que l’origine de cette violence se perd dans la nuit des temps. Nous devons aujourd’hui considérer la terreur exercée sur les femmes à l’échelle mondiale comme une violation de la loi internationale, comme une guerre contre l’humanité.

« Le personnel est politique », cette expression chère aux féministes, prendra dans le cadre du domaine Femmes et Mondialisation deux significations opposées. (i) La politique du pouvoir à l’égard des femmes, ou les femmes comme objet de la politique, ou encore, les femmes comme objet politique. (II) L’action des femmes au plan politique, dans toutes ses modalités, dans sa généralité ; c’est-à-dire, non seulement, bien entendu, l’action des femmes au plan politique stricto sensu, mais aussi les transformations collectives de la vie des femmes qui réputées personnelles, privées, sont en fait affaire publique, politique. Ainsi, l’objet du domaine Femmes et Mondialisation comprend tout l’espace devenu politique grâce à l’action des femmes, grâce à la transformation des représentations, à l’effet de désenclavement qu’a entraîné le slogan « Le personnel est politique ».

1/ Les femmes comme objet politique

Dans le premier sens, les femmes sont collectivement devenues un objet que le pouvoir manipule sur la scène politique.  Cette manipulation peut prendre différentes formes (sociale, légale, symbolique, etc.), et poursuivre de multiples objectifs. Elle peut chercher à gagner le soutien politique de la population manipulée elle-même (les femmes donc), ou d’une autre fraction de l’opinion (les hommes par exemple).

Ainsi, au cours des dernières décennies, plusieurs régimes autoritaires ont adopté des politiques favorables aux femmes afin de se les rendre favorables, au moment où étaient fortement réprimées des opinions “politiques” essentiellement exprimées par des hommes.

Le meilleur exemple de la manipulation de “l’objet femme” est celui de l’Afghanistan. Le régime des Talibans qui était très répressif à l’égard des femmes avait été mis en place avec le soutien des Etats Unis qui étaient à l’époque en lutte contre l’URSS.  Plus tard, la guerre d’Afghanistan engagée pour lutter contre le terrorisme de Al-Qaida, tout à coup s’est trouvée investie d’un autre objectif, la libération de la femme afghane opprimée par un islam obscurantiste.  Le choix de cet objectif voulait avant tout gagner l’opinion du monde “éclairé”.  Aussitôt la victoire obtenue, l’objectif a été oublié et un régime fortement et classiquement patriarcal, tout aussi répressif à l’égard des femmes que celui des Talibans mis en place sans l’ombre d’un remords.

Cet abandon est d’autant plus scandaleux que l’émancipation des femmes a, en Afghanistan, une vieille histoire (Moghadam). En effet, si l’Afghanistan est l’espace d’un patriarcat aux normes très rigoureuses (« classical patriarchy » dans les termes de Deniz Kandiyoti, 1988 citée par Moghadam), dès le commencement des années 20, sous l’influence d’un roi réformateur et d’un certain nombre d’intellectuels, une législation avait été adoptée qui, de tout l’Islam, était la plus progressiste quant à la libération des femmes. Cette réforme avait provoqué la révolte réactionnaire de 1924 conduite par les clercs, puis au soulèvement de 1928 qui avait abouti à l’abdication du roi.  Le thème de la libération des femmes a été repris par le régime communiste durant les années 80, et l’intervention de l’URSS en Afghanistan s’est couverte du même motif.  La réaction contre l’émancipation a débuté avec les Mudjahedines en 1992-96, et continué avec les Talibans, soutenus par le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Etats Unis. La politique des Talibans, surtout après leur arrivée au pouvoir en 1996, a violemment réprimé les femmes.

La cause des femmes tend actuellement, c’est très remarquable, à devenir l’une des valeurs idéologiques centrales des institutions de l’Empire. On le voit dans la politique des Etats Unis, mais aussi d’autres institutions dites internationales. La mondialisation telle qu’elle est comprise par les organisations économiques impériales (Banque Mondiale, Fond monétaire international, etc.) mais aussi les Nations Unies tend, avec les meilleures intentions du monde,  à manipuler les femmes tout comme  les pauvres ; on leur laisse entendre que si faibles ou pauvres qu’elles ou qu’ils soient, elles ou ils doivent entrer dans la consommation, se transformer en consommatrices ou consommateurs, c’est-à-dire être transformés en consommatrices ou consommateurs, en acquérant sur le marché les biens nécessaires quelques soient les moyens dont elles ou ils disposent, en d’autres termes, quelque soit le prix à payer pour cette transformation, soit un appauvrissement supplémentaire.  Tel est l’un des pires aspects de la mondialisation avec ses effrayants paradoxes (voir Jeanne Bisilliat, 2003). L’idéologie de la mondialisation conçoit les femmes comme plus ouvertes au mythe de la consommation, au mythe central du mode de vie américain, et fantasmatiquement investies de la capacité de transformer les sociétés, de devenir des combattantes de la civilisation occidentale, là où l’islam, comme hier le communisme – attributs réputés masculins – sont considérés comme des pôles de résistance à la « modernité ».

2/ Les femmes comme acteur politique

Dans son second sens, la politique des femmes désigne le Mouvement féministe proprement dit, en lutte contre un patriarcat sans cesse renaissant, et aussi la poussée massive, non organisée des femmes dans les sociétés, ce que l’on appelle le Mouvement des femmes.

La cible principale de la politique des femmes est aujourd’hui la gestion masculine du monde, la volonté de militarisation à l’extrême, et de promotion de tout ce qui est militaire (Cynthia Enloe). La militarisation de l’approche de tout ce qui est “problème” de la société civile (de la drogue par exemple) signifie la réduction au silence des voix de femme.

La politique des femmes milite aussi aujourd’hui pour la ratification des traités internationaux sur le trafic des femmes et des enfants, sur les droits des enfants en temps de guerre, sur l’interdiction des mines anti-personnelles, sur la reconnaissance de la Cour pénale internationale et de tous les traités actuellement en suspens qui tendent à freiner, limiter, encadrer la violence entre sociétés et la violence à l’égard de la nature.  Les hommes politiques américains refusent ces traités, fondamentalement parce qu’ils seraient considérés comme des signes de faiblesse, contraires à une conduite “mâle” et à la dureté des relations ; violence et dureté étant conçus par ces hommes politiques comme le mode le plus efficace d’exercice de l’autorité.

La critique féministe s’applique encore aux usages politiques de la cause des femmes, particulièrement à l’usage qu’en fait la puissance impériale, les Etats Unis, dont les choix sont mondialement déterminants : la guerre d’Afghanistan est ici un cas remarquable, elle a provoqué une protestation virulente des Féministes (voir en annexe à titre d’exemple, l’article de Christine Delphy). La politique des différentes instances du pouvoir impérial à l’égard des femmes est aujourd’hui un sujet principal d’intérêt, d’observation, d’action.

Plus que jamais, du fait même de l’alibi – « sauver les femmes du sud  » – auquel le pouvoir impérial recourt pour légitimer « le droit d’intervenir » (sans demander aux femmes leur avis, et en mettant en péril leur vie), le mouvement féministe se doit de renforcer sa propre mondialisation. Cette nécessité ne peut cependant légitimer de la part des organisations féministes des sociétés du nord un « droit d’intervention » dans les choix des organisations féministes du sud, mimétique du « droit d’intervention » impérial.

La critique relativiste, la notion d’incommunicabilité des cultures, qui, il n’y a pas si longtemps encore étaient opposées au féminisme occidental, lui reprochaient son ignorance des différences culturelles, ont fait que les féministes occidentales pendant longtemps sont restées muettes quant au statut par exemple de la femme afghane : ce statut aurait été nécessaire au maintien de la société, de son identité, à sa résistance face à l’étranger.

Face à la puissance agressive de la mondialisation, ces excès de passivité ne sont plus aujourd’hui de mise; le dialogue, l’effort de compréhension réciproque doivent être activement poursuivis dans les rapports entre mouvements féministes des différentes sociétés (voir en annexe Sonali Kolhatkar, « ‘Saving’ Afghan Women », pour un cas caricatural de dialogue tronqué). Les féministes du monde entier reconnaissent aujourd’hui qu’existent pour les femmes dans toutes les cultures un certain nombre de priorités : l’éducation, le revenu, le droit à la reproduction. Et la question est de savoir ce que le pouvoir monde fait ou ne fait pas directement ou indirectement pour atteindre ces objectifs.

Quant au mouvement des femmes, à cette poussée collective des femmes dans la plupart des sociétés, par nature, elle est difficilement saisissable : elle est inorganiseé. On la pressent davantage dans les réactions qu’elle sucite de la part des instances du pouvoir patriarcal, dans leur volonté fréquemment affichée de maintien des femmes dans une zone de non-statut, qui ne peut s’expliquer que par ce qu’elle cherche à réprimer.

Sa manifestation pourtant la plus remaquable est sans doute la littérature des femmes, pratiquement inexistante il y a quelques décennies, elle tend à devenir fait universel. Tendantiellement, partout, des femmes osent dire Je, et affirmer publiquement par/dans l’écrit l’autonomie de leur parole ; par le fait même de cette audace, cette écriture est critique du patriarcat. Layla Baalbakki, avec Ana Ahya (Je vis, Beyrouth, 1962), et Assia Djebar ont sans doute été les premières dans le monde arabe à briser l’interdit.

L’écriture d’Assia Djebar est particulièrement représentative du mouvement des femmes : elle-même a toujours revendiqué sa distance du féminisme et l’on serait bien en peine de faire de son œuvre un quelconque manifeste féministe.  Pourtant, la promenade libre, voire ivre de ses personnages féminins dans les rues, les places de la ville, dans des « lieux publics » jusqu’ici réservés aux mâles et interdits aux femmes, est un hymne à la liberté de la femme dans la ville, elle est appropriation de la ville et de sa centralité.  Elle a un sens politique.

Bien d’autres auteures témoignent de ce mouvement « politique » des femmes; dans cette perspective, les deux domaines Peuples Méditerranéens et Femmes et Mondialisation, publient conjointement la série d’articles critiques : Patriarcat et écritures de femmes au Maghreb.

———————–

Références

* Pour la rédaction de cette présentation du domaine Femmes et mondialisation, je suis très redevable à l’ouvrage collectif édité par Spinifex, September 11, 2001: Feminist Perspectives  (ed. by Susan Hawthorne and Bronwyn Winter, Melbourne :  Spinifex, September 2002). Les noms d’auteures entre parenthèse sans autre indication font référence à des articles publiés dans cet ouvrage. Bien d’autres articles de September 11, 2001: Feminist Perspectives m’ont inspirée, mais trop librement pour que j’y fasse référence. Que toutes les auteures de ce collectif soient ici remerciées.

** Jeanne Bisilliat (dir.), Regards de femmes sur la mondialisation, Paris, Karthala, 2003

———————–

Articles joints 

– Supang Chantavanich, « For Better or For Worse. Female Labour Migration in Southeast Asia », Asian Review 2001, pp. 122-46

– Christine Delphy, Une guerre pour les femmes afghanes ? / A War for afghan women ?

– Sonali Kolhatkar, « ‘Saving’ Afghan Women »

================

Le domaine Femmes et mondialisation du site P&M publie des textes qui lui sont soumis et des articles déjà publiés en rapport avec ses objectifs. Toute personne peut soumettre un document pour publication. La décision de publication dans le domaine est prise après lecture et acceptation du texte soumis par trois personnes. Les textes soumis peuvent notamment être des textes de communication présentés à des colloques ou conférences, en attente de publication sur des revues papier. Le domaine Femmes et mondialisation ne fait aucune réserve quant à la publication ultérieure d’un texte publié sur le site P&M. Sur demande de l’auteur(e), le texte en question sera alors soit retiré soit maintenu sur le domaine. Dans ce dernier cas, la reference  du nouveau lieu de publication  pourra, sur demande encore de l’auteur(e), être indiquée  dans le texte publié sur le domaine Femmes et mondialisation.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s