Défaut de langue

Par Brahim Senouci

La langue est la maison de l’être, selon le poète Paul Valéry. « Au commencement était le Verbe », nous dit la Genèse. « Lis » est le premier des commandements fondamentaux du Coran.

Cette injonction nous vient du fond des âges. Elle réconcilie spirituels et profanes autour de l’idée que la langue participe de l’essence de l’homme. Loin de n’être qu’un un simple outil de communication, elle constitue le premier signe de reconnaissance entre les individus et elle constitue le plus probant des éléments de rapprochement. Partager une langue, c’est partager une culture, un imaginaire, des impressions communes. Elle est l’instrument fondamental de la cohésion des nations. La petite Belgique, qui n’est pas le pays le moins prospère de l’Union Européenne, va sans doute éclater entre Flandre et Wallonie. Pour comprendre ce qui s’y passe, il faut avoir vu le chef-d’œuvre du cinéaste belge André Delvaux, fils du peintre impressionniste Paul Delvaux, «Un soir, un train ». Ce film vieux de plus de quarante ans, hommage au père, construit comme un cauchemar, dit tout sur l’impossibilité de communiquer et donc de cohabiter en l’absence d’une langue commune. Le même scénario de partition est sans doute à l’œuvre en Espagne, travaillée par les prurits séparatistes basque et catalan, et dans bien d’autres contrées. A contrario, un pays aussi artificiel qu’Israël doit beaucoup de sa pérennité à l’intelligence de ses fondateurs qui ont fait revivre une langue morte depuis des siècles, l’hébreu, qui a servi de ciment à l’improbable conglomérat de juifs d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique qui n’avaient au départ que peu de choses en commun. Il faut noter que l’écrasante majorité des premiers dirigeants de ce pays, ashkénazes européens, étaient athées et qu’ils considéraient avec un souverain mépris la religion juive, ses rabbins et ses adeptes. Théodore Herzl, le fondateur de l’Etat, n’avait pas de mots assez durs pour qualifier ses « coreligionnaires ». Il lui arrivait même d’utiliser pour eux les mêmes expressions que celles dont il se servait pour désigner les Arabes. Contrairement donc à une idée reçue tenace, l’Etat d’Israël ne s’est pas construit sur un socle religieux mais linguistique ! Il est vrai que sa pente actuelle le mène vers un fascisme d’essence religieuse mais il faut noter que, jusqu’à présent, il a toujours été gouverné par des laïcs. Ces mêmes laïcs avaient pourtant lancé le projet de l’Etat « refuge pour les juifs » mais ils ne définissaient ces juifs que par la biologie, définition raciste s’il en est. Personne ne s’avisait de demander aux migrants venant des quatre coins du monde, héritiers de cultures extrêmement diverses, parlant des langues différentes, de proclamer leur foi. Il leur suffisait de prouver qu’ils étaient nés d’une mère juive…

Il fallait, pour faire tenir cet assemblage hétéroclite, une langue commune. Le choix de l’hébreu ancien, à peine modernisé, n’est pas fortuit. Beaucoup de juifs plaidaient à l’époque pour le yiddish qui présentait l’immense avantage de compter de nombreux locuteurs dans la population. De plus, c’était une langue sophistiquée, capable de rendre les nuances les plus infimes. C’est tellement vrai que l’écrivain juif allemand Isaac Singer n’utilisait que cette langue et que cela ne l’a pas empêché de recevoir le Prix Nobel de littérature ! En dépit de cela, le yiddish a été révoqué au bénéfice de l’hébreu. Il ne se trouvait pas grand-monde parmi les nouveaux colons pour revendiquer un lien avec cette langue, qui ne se manifestait que par quelques touches éparses glanées dans un yiddish très voisin de l’allemand. Quelques années de propagande ont suffi pour convaincre toute la population que l’hébreu était sa langue mère…

C’est que le choix de la langue n’est pas le fruit de considérations pratiques. Il doit répondre à des impératifs bien plus profonds, qui ont trait à l’âme d’un peuple, à son imaginaire, à son degré de civilisation. La langue n’est pas réductible à un simple support de communication. Elle est bien davantage que cela…

Une histoire aussi édifiante que celle qui précède concerne le Japon. Historiquement, la langue japonaise s’est construite sur la base de Kangis, c’est-à-dire des idéogrammes importés de Chine. Ces idéogrammes sont au nombre de quarante-mille. Les plus lettrés n’en connaissent que deux mille ! Le professeur Shozo Ishii qui m’avait invité dans son laboratoire de Tokyo m’expliquait qu’il avait besoin d’avoir en permanence un dictionnaire à portée de main, y compris pour la lecture d’un journal ou d’un banal roman policier ! Un mouvement d’intellectuels s’était constitué durant l’ère Meiji qui a vu la naissance du Japon moderne. Ce mouvement plaidait pour une simplification de la langue, sa complexité étant perçue comme un frein au progrès. Ce mouvement a eu gain de cause. Les Kangis ont été abandonnés au profit d’un alphabet latin de vingt-six lettres, le Romanji. Très vite, cet alphabet a été rejeté par la population parce qu’elle le considérait comme étranger à son histoire et à sa culture. Le Romanji fit ainsi place à un nouvel alphabet du même nombre de lettres qui évoquaient vaguement des idéogrammes, mais très épurés, voire caricaturés, appelé Hiragana. Au bout de quelques années, un puissant mouvement d’opinion réclamant l’abandon du Hiragana et le retour des Kangis obtint presque totalement satisfaction ! On revint aux quarante-mille Kangis, avec une injection homéopathique de Hiragana. La langue japonaise retrouva sa difficulté et les écoliers continuent de peiner et de suer sang et eau mais l’âme du Japon est sauve ! Quid de l’accusation selon laquelle cette langue est un frein au développement ? Elle est nulle et non avenue. Son apprentissage est certes ardu mais qui dira les bienfaits de cette école de la difficulté dans la réussite phénoménale des universités japonaises, mais aussi chinoises ou sud-coréennes qui ont cet alphabet en partage ? On peut aussi rajouter avec profit que le Japon et la Corée entretiennent la permanence d’un héritage culturel venu de Chine, pays honni. La sagesse asiatique recommande de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain et de conserver dans le patrimoine commun les éventuels bienfaits dus à la proximité d’une puissance, fût-elle ennemie.

Qu’en est-il chez nous ?

Il n’est pas très utile de revenir sur ce que nous savons tous sur les méfaits de la colonisation, les décennies d’acculturation, la disparition des écoles traditionnelles qui se comptaient par centaines à travers le pays, la rupture du lien avec la terre au fil des confiscations successives et le rejet progressif de l’Algérien en-dehors du paysage urbain. A l’indépendance, le bilan est sans appel : 86 % d’analphabètes, ce qui en dit long sur la « mission civilisatrice » qu’était censée apporter la horde barbare qui déferla sur le pays en 1830.

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes, après les scènes de liesse de juillet 1962, aux prises avec des difficultés immenses, face à des chantiers gigantesques. Il fallait tout réinventer, donner à manger à une population affamée, assurer la rentrée dans des établissements d’enseignement dépourvus de professeurs. On a paré au plus pressé en sollicitant des pays qui avaient sympathisé avec la cause indépendantiste pour l’envoi de vivres. Des bataillons de professeurs ont déferlé, venant des quatre coins du monde. Des médecins, des ingénieurs ont débarqué pour se mettre au service de la population. Tout cela s’est fait dans un climat de fièvre et de désordre que les générations d’aujourd’hui auraient du mal à imaginer. Ce climat était d’autant moins propice à l’instauration de débats de fond que les nouveaux dirigeants avaient intimé le silence au peuple nouvellement « libéré ». Pas de place donc pour les questionnements sur le choix de société, sur la place des langues, sur le rapport entre spirituel et temporel. Toutes ces questions avaient été mises sous le boisseau et avaient été remplacés par des slogans dont la flamme était directement proportionnelle à la vacuité.

Plus d’un demi-siècle plus tard, ces questions sont sur le devant de la scène. Elles se posent avec une acuité qui n’autorise aucune tergiversation. De plus, les décennies de silence en ont aggravé les termes.

La question la plus grave est celle de la langue, qu’il ne faut surtout pas réduire à une confrontation stupide entre l’arabe et le berbère. Ces deux langues font partie intégrante du patrimoine du peuple. Elles ont toutes deux vocation à véhiculer nos échanges, à habiller nos rêves, à irriguer nos poèmes, à structurer nos imaginaires. Remplissent-elles ces fonctions ? De moins en moins. Au fil des décennies, elles se sont appauvries, elles ont perdu leur sève, du moins dans l’usage populaire. De plus, elles ont subi un processus de créolisation en admettant en leur sein du mauvais français ou du bas espagnol. Les idiomes qui en résultent sont sans doute suffisants pour l’usage quotidien. Ils sont largement inaptes à servir de base à des débats complexes ou à reproduire des nuances délicates. Cette incapacité à permettre aux locuteurs de dérouler un discours dans toute sa subtilité, de comprendre les nuances du discours de l’autre, pousse à une simplification génératrice de violence.

La réappropriation de la langue arabe après les décennies de la colonisation était contenue en germe dans la promesse de l’indépendance. La manière dont les pouvoirs ont procédé pour la réaliser a été rien moins qu’un crime. Alors que la population était acquise à l’idée de réintégrer ce pan de son patrimoine, ces pouvoirs ont choisi de le lui imposer… par la force et selon des modalités arrêtées sans aucune concertation avec les institutions d’enseignement ! Ainsi, cette initiative qui aurait dû être l’émanation d’une volonté commune a fini par être perçue, au mieux comme étrangère, au pire comme un acte d’hostilité à l’encontre de la société de la part d’un pouvoir fondé sur le même mépris que celui dont l’accablaient les anciens colons. Le résultat, patent, c’est la cohorte de jeunes diplômés qui sortent des universités avec pour bagage le peu de connaissances qu’autorise l’absence de maîtrise de la langue qui a servi à les transmettre. Le résultat, c’est cette cohabitation aussi clandestine que ridicule entre le français et l’arabe dans nos universités et l’absence quasi-totale de ce dernier dans les établissements privés.

La langue est la maison de l’être. Nous sommes les SDF du XXIème siècle…

Il nous faut reconstruire notre maison commune. Nos dirigeants n’en ont pas la capacité, et peut-être pas le désir. C’est à la société algérienne dans son ensemble de trouver en son sein la force de remettre au jour son patrimoine. Faisons litière des voix doucereuses qui nous suggèrent d’en finir avec l’arabe « classique », cette langue qui nous a permis de jouir de la beauté des poèmes de Mrou’ou  el Kaïss ou d’El Moutannabi, voire même plus près de nous de sa version simplifiée mais fidèle dont se sont servi Alloula ou Ould Kaki. N’écoutons pas ceux qui nous suggèrent que l’affreux sabir qui pollue nos rues est une solution de remplacement envisageable et renouons avec nos langues mères, celles dans lesquelles nos âmes se sont trempées.

Nous y trouverons le sens qui nous manque, le goût de la nuance, gage de la qualité de l’échange.

Source: le Quotidien d’Oran du 27 août 2014

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