«Les montreurs de têtes coupées vont au-delà du terrorisme »

Entretien avec Fethi Benslama, psychanalyste, 

La Presse de Tunisie, 30/08/14

«Les montreurs de têtes coupées vont au-delà du terrorisme »

Les atrocités mises en scène par Daech ainsi que ses succès fulgurants ont désorienté le monde entier… Fethi Benslama, penseur tunisien, psychanalyste, auteur d’essais, scrute depuis de nombreuses années notre aire géographique et culturelle. Il fournit dans cette interview une première grille de lecture des derniers événements qui fera certainement date. La démonstration sur la cruauté, la haine et le fait qu’on soit maintenant au-delà du terrorisme représentent des idées nouvelles.

– Les derniers événements montrent une capacité à mettre en scène une très grande cruauté. La cruauté elle-même devient un message. La glorification de la haine trouve un large public, la haine se répand. Comment expliquer cette dérive ?

– Il y a lieu d’abord de différencier la haine et la cruauté. La haine comme donnée fondamentale de l’humain, avec l’amour, est à distinguer en deux types. Le premier est la haine du semblable parce qu’il possède quelque chose qu’on n’a pas, tels un bien, un savoir, un pouvoir, etc., sa visée est dans l’ordre de l’avoir. Mais, il y a une haine plus radicale qui déborde la première et qui vise l’être même d’une personne ou d’un groupe parce qu’il existe en tant que tel.

Par exemple, la haine du yazidi par les jihadistes en Irak, la haine du sunnite pour le chiite et inversement, pour rester dans le contexte actuel du monde musulman. Cette haine de l’être est d’une insondable agressivité, elle veut abolir l’existence d’une entité individuelle ou collective comme genre (jinss), effacer ses références, sa parole, sa trace, bref faire comme si elle n’a pas été. Notons qu’elle peut être éprouvée par un individu pour lui-même, au point de vouloir s’anéantir. Ce type de haine a un débouché sur la cruauté, sous certaines conditions. On peut haïr sans infliger de la cruauté, on peut ressentir de la haine sans raison personnelle, comme le relevait Aristote. Les supporters d’une équipe de football peuvent haïr les supporters de l’équipe adverse, sans les connaître. La cruauté, quant à elle, suppose la jouissance sadique de la souffrance d’autrui. Pour qu’elle se réalise, il faut que le sujet sadique imagine qu’il fait jouir l’Autre à travers cette souffrance.

L’Autre désigne en psychanalyse une altérité extérieure à l’humain. C’est Dieu dans le contexte religieux. Les égorgeurs, les éventreurs de femmes enceintes, les montreurs de têtes coupées de notre actualité imaginent qu’ils font jouir Dieu par leurs actes. Ils le disent d’ailleurs, il suffit de bien les écouter. Ils manifestent leur plaisir de l’atrocité, ce plaisir excessif qu’est la jouissance. Ils jouissent du fantasme de faire jouir Dieu par leurs exactions. Cela suppose la représentation d’un Dieu obscur et ravageant. C’est une face de Dieu qui existe dans tous les textes monothéistes, mais tempérée par une face lumineuse de clémence. Les sadiques jouisseurs de Dieu sont fixés côté ténèbres. Le spectacle de la souffrance extrême dégage cet effet d’obscénité et d’horreur, dont ils se délectent dans la toute puissance. C’est une folie destructrice sans limites.

On a déjà vu cela en Algérie, lorsque les massacreurs découpaient en petits morceaux femmes et enfants et étalaient leur chair sur les arbres. Le monde musulman est aujourd’hui en proie à des bandes organisées et puissantes qui mettent en scène le spectacle de la haine de l’être et de son corollaire, la cruauté sans bornes. C’est au-delà de ce qu’on appelle le terrorisme. Ces bandes attirent des jeunes perturbés et une frange de masses mues par une haine dans le registre de l’avoir, des populations privées de tout, des biens qui s’étalent devant elles, du savoir qu’ils n’ont pas et du pouvoir qui les écrase comme des cafards. C’est le résultat de toute une ère, celle de dictatures féroces, stupides, privatives de justice et de respect. Cette ère s’achève avec les soulèvements de 2011, par le désastre en cours dans la civilisation islamique contemporaine. Les éléments subjectifs de la haine que je viens d’indiquer n’ont pu prendre cette ampleur que dans des conditions politiques qui les ont rendus possibles. Je les résume en trois points :

1) une explosion démographique inédite, produisant des masses abandonnées sans soin par les gouvernants, une matière humaine prête à se mouler dans toutes les formes d’expressions désespérées et déréglées ;

2) un capitalisme féroce inventé en Occident qui saccage la planète et la transforme en produit de consommation pour une minorité. Il a dégradé les idéaux modernes des Lumières. Il a été adopté partout dans le monde, et il a rencontré dans la région arabe un capitalisme encore plus déréglé, celui de « l’argent noir » facile, surgi du ventre de la terre, un argent excrémentiel, annihilateur ;

Et puis, 3) un discours qui promet la justice par l’identité, qui propose la vengeance et la réparation par la réappropriation du propre. L’identitaire est le discours de la haine de l’être, enveloppé dans l’illusion de pouvoir être « nous-mêmes » comme voie de salut, et pour être ce « nous-mêmes », il faut que l’être de celui qui est supposé l’empêcher soit effacé.

L’empêcheur peut être n’importe qui : le non-musulman, le faux musulman (le laïque ou le séculier), le chiite, le sunnite, les femmes, le journaliste, l’artiste, etc. D’autres civilisations ont connu des périodes de déchaînement de la violence qui procède de la haine de l’être, l’Europe avec les nazis, l’Asie avec les khmers rouges, pour ne citer que ceux-là.

– Comment peut-on lutter contre ça ?

– Il faut bien sûr mener une guerre sans merci contre les bandes des jouisseurs sadiques de Dieu, et en même temps changer les conditions de vie des hommes que j’ai relevées. Vous devinez l’ampleur de la tâche, elle sera très longue et coûteuse à maints égards. Cette tâche ne peut être menée qu’avec des États non réduits à des moignons ou des simulacres, au service du capitalisme déréglé. Pas les États seuls, il faut une union des États de droit, associés réellement à des organisations de la société civile sur toute la planète pour une alliance des civilisations, respectueuses de l’humain, de son environnement et des différences. Cette alliance des civilisations, il faut que nous Tunisiens, y travaillions dès maintenant. La Tunisie dans tout ça : le pays a-t-il les moyens de se protéger ? La Tunisie est une sorte d’anomalie positive dans le monde arabe, explicable par son histoire, à la fois sur le long cours et sur le moyen terme. Malheureusement, elle est effaçable. Mais, elle peut venir à bout du terrorisme et de la formation des massacreurs jouisseurs de Dieu qui se préparent en Irak, en Syrie et en Libye. A condition de se donner les moyens politiques, juridiques et techniques. Ce n’est pas le cas encore, malgré les initiatives courageuses du Premier ministre. La menace n’a jamais été aussi grave.

La Libye est désormais une source de péril imminent. La majorité des acteurs politiques ne sont pas à la hauteur des responsabilités ; beaucoup prennent la démocratie pour « une egocratie ». Le risque de rééditer les élections d’octobre 2011 est réel. C’est consternant de voir des personnes qui n’ont aucune expérience de l’État et des institutions prétendre à la présidence, au moment le plus périlleux pour le pays. Reste que les enjeux géostratégiques dépassent notre petit pays, mais j’userais d’une idée d’Adorno : le petit peut être une chance et une force, grâce à sa petitesse, mais avec une grandeur d’âme et de résolution. Inventons pour la Tunisie une paraphrase du fameux film d’Arthur Penn : « the little big country ».

– Comment voyez-vous l’avenir en Tunisie ?

– « The little big country » est un avenir possible pour la Tunisie. Elle est aujourd’hui au carrefour de périls nombreux et redoutables, mais elle dispose des ressources précieuses de l’intelligence et des compétences, d’un patrimoine de civilité. Les prochaines élections vont être décisives si une alternance se produit et que le pays est dirigé par des hommes qualifiés et non par des idéologues ou des personnalités à la limite de la pathologie psychique du pouvoir.

Auteur : Propos recueillis par Hella Lahbib

Ajouté le : 30-08-2014

http://www.lapresse.tn/index.php

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