De Tupac Katari
à Evo Morales

Evo Morales
Evo Morales
Cathy Ceïbe
Jeudi, 9 Octobre, 2014
Achacachi, berceau de la conscience politique indigène aymara, affiche son soutien au président Morales, qui brigue un nouveau mandat dimanche.

Achacachi (Bolivie), envoyée spéciale. Perchée sur les hauteurs d’Achacachi, la statue du leader indien Tupac Katari montre la voie aux visiteurs de cette cité indigène aymara, située à deux heures de route de La Paz, la capitale politique de la Bolivie. En 1871, Julian Apasa Nina, de son vrai nom, organisa la première révolte ­indienne contre les colonisateurs espagnols. Il incarne, depuis, le combat contre l’oppression. C’est dans cette province de Omasuyos (un lieu d’eau) qu’est né le ­katarisme, avec la création de l’école ­Warisata, fondée dans les années 1930 par les indigènes pour les indigènes. « À l’époque, l’État républicain était fermé aux droits que revendiquaient les Indiens », rappelle la sociologue Veronica Auza. Parias chez eux, leurs us et coutumes, la structuration sociale de leurs communautés étaient exécrées par l’élite blanche et métisse. « Leur posture très anticoloniale a donné corps à un mouvement politique indigène. Leurs mobilisations en faveur d’un processus démocratique et de changements se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui, faisant du peuple aymara un peuple combatif, rebelle, insurgé. » En 2006, l’accession au pouvoir d’un président indien, Evo Morales, candidat à sa réélection le 12 octobre, est la résultante de cette longue tradition de luttes qui se sont précipitées avec les politiques néolibérales.

«Le pays a changé. Nous avons récupéré notre dignité» 
En 2000, Achacachi est à l’avant-garde de la guerre de l’eau qui prendra corps par la suite dans la ville de Cochabamba. L’ancien dictateur Banzer veut privatiser la gestion de l’or bleu, en l’offrant à une multinationale états-unienne. Cette dernière souhaitait même pomper les sources du glacier Illampu, un géant de la cordillère royale, qui trône aux portes de la ville. Une offense pour les Indiens : à leurs yeux, les montagnes andines sont sacrées. Un an plus tard, plus de 25 000 paysans se postent aux points stratégiques de la ville. Ils exigent l’abolition du néolibéralisme, ­l’autodétermination des peuples indigènes, le droit à la terre ou encore la démilitarisation de l’altiplano et déclarent la guerre civile au gouvernement. Ils installent une « caserne rouge », là se trouve la statue de Tupac Katari. Elle tiendra jusqu’en 2003, lors de la guerre du gaz, autre projet de privatisation de l’exécutif de Sanchez Lozada. « Le contrôle des ressources naturelles est une revendication historique des indigènes. C’est pourquoi le slogan de l’époque était : “Le gaz ne se vend pas, il s’industrialise”. Cette consigne locale devient alors nationale », précise la chercheuse ­Veronica Auza. Face à la fronde, l’armée dépêche des tanks qui ouvrent le feu, tuant quatre personnes dont une fillette de huit ans. « Nous savons combien il nous en a coûté de morts, de sang, et de deuil », déclare Santusa Guitterrez. À l’époque, elle faisait partie des autorités locales.
Aujourd’hui, cette imposante dame coiffée du traditionnel chapeau melon insiste sur les ruptures à l’œuvre depuis l’avènement d’Evo Morales et sa formation politique, le Mouvement vers le socialisme (MAS), dont elle est la responsable locale. « La Bolivie a changé. Nous avons récupéré notre dignité. Hier encore les ressources naturelles étaient aux mains des néolibéraux voleurs. Avec la nationalisation des hydrocarbures, le gouvernement a créé des politiques sociales », défend-elle, en énumérant les différents « bonos », des bourses scolaires ou encore des allocations en direction des retraités.
Dans les rues d’Achacachi, impossible d’échapper à la vue des banderoles et des drapeaux du MAS. Une caravane de voitures chargées de matériel de campagne s’apprête à faire le tour de la ville, particulièrement animée en ce jour de marché, où les étals sont majoritairement tenus par des femmes. Au détour d’une rue, il n’est pas rare de croiser un « poncho rouge », reconnaissable bien sûr à la couleur de ce vêtement familier, mais qui représente surtout son appartenance à la « garde de sécurité » de l’actuel processus de changements politiques. En son temps, la ville fut la base arrière aymara de la guérilla Tupac Katari dont était membre l’actuel vice-président, Alvaro Garcia Linera. Elle a vu également l’émergence d’un autre dirigeant indigène d’importance, Felipe Quispe, dont les théories radicales, voire racistes, ont été balayées par la popularité du discours d’Evo Morales prônant la justice sociale. D’autres hommes encore arborent le baston, le sceptre du pouvoir des autorités communautaires, cantonales, de section ou encore de la province. Ce sont elles qui débattent, décident et légifèrent sur les dossiers communs quotidiens. Elles sont désormais le fameux « instrument politique pour la souveraineté des peuples » dont le gouvernement dit qu’il est le principal pilier de son pouvoir. « Nos grands-parents ont été les premiers à se soulever dans la province. La conscience politique s’y est affirmée. Nos frères des champs ont beaucoup souffert. Aujourd’hui, l’usine de laiterie (située à ­l’entrée de la ville – NDLR) permet de donner du lait aux enfants dans les écoles. Nous évaluons les acquis que nous avons gagnés », soutient Aurelio Huanca dont le sceptre dépasse de sa sacoche.
Après avoir assiégé La Paz pendant plusieurs mois, Tupac Katari a été capturé puis écartelé. Avant sa mise à mort, « le serpent brillant », l’incarnation du changement, aurait déclaré cette phrase prémonitoire qui orne aujourd’hui nombre de fresques le représentant : « Vous ne faites que me tuer, un jour je reviendrai, et je serai des millions. »

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