Kobané : La résistance exemplaire d’un peuple face aux djihadistes

Photo : Benjamin Hiller/Nur
Photo : Benjamin Hiller/Nur
Depuis trois semaines, le monde a les yeux tournés du côté de Kobané, la troisième ville kurde de Syrie assiégée par les forces de Daesh (« État islamique »). Il découvre la résistance d’un peuple, les Kurdes, dont 
la lutte acharnée pour la démocratie est au cœur d’un combat héroïque.
Stéphane Aubouard
Lundi, 13 Octobre, 2014
Suruc, Caykara et Urfa (Turquie),
envoyé spécial.  Il n’y a plus rien à voir à Kobané depuis quelques heures. Comme si la nature, d’un voile pudique de brume et de poussière, avait décidé de couvrir la sombre tragédie écrite par les dirigeants occidentaux et dont l’acte le plus honteux se joue depuis vingt-cinq jours sur le théâtre de cette ville de Syrie assiégée par l’« État islamique ». Il n’y a plus grand-chose à voir à Kobané, mais il y a encore à entendre. Non seulement le sinistre concerto des tirs de mortiers, et autres bombardements de la coalition, mais encore la voix de celles et ceux qui, depuis près de quatre semaines, résistent, seuls sur le terrain, à la poussée des djihadistes de Daesh.
Ces voix, ce sont bien sûr celles des combattants du YPG (unité de protection populaire), ou de civils blessés qui, depuis leurs lits d’hôpital, racontent leur lutte. Ce sont aussi celles de ces journalistes locaux, qui, depuis leur retour de Kobané, ont été interpellés par la police et mis en détention provisoire avec d’autres habitants sur le terrain de basket-ball de la ville de Suruc, à la frontière turque. Ce sont enfin les voix anonymes de toutes celles et ceux, Kurdes ou non, venus, ces derniers jours de tout le Kurdistan turc et au-delà en Turquie, montrer leur solidarité à leurs compatriotes de l’autre côté de la frontière.
C’est dans l’un des nombreux hôpitaux de la ville d’Urfa, à une quarantaine de kilomètres de la frontière syrienne, qu’une cinquantaine (sur 150) de combattants du YPG (Unités de protection populaire du Kurdistan syrien), blessés à Kobané, poursuivent leur convalescence. Ils sont serrés de près par la police turque, il n’est donc pas aisé de les rencontrer. Encore moins si vous n’avez pas de passe-droit de la part de l’une des organisations improvisées par les Kurdes de la ville. Beaucoup parmi ces blessés de retour du front sont orientés, depuis le petit hôpital de Suruc, dans les établissements alentour, en fonction de la gravité des blessures. Mais tous sont considérés par les autorités turques comme un danger potentiel pour la sécurité intérieure du fait de leur accointance avec le Parti des travailleurs du Kurdistan turc (PKK), ­désigné par Ankara, Washington et l’Union européenne comme organisation terroriste. Aussi beaucoup ne souhaitent-ils pas prendre le risque de parler à la presse. Après de courtes palabres avec trois policiers postés à l’entrée des urgences, l’un des volontaires kurdes se dirige vers une chambre qui s’ouvre sur un jeune homme de dix-neuf ans plâtré aux deux jambes et pansé au torse. Omar Mohammed – son nom de combat au YPG – est alité depuis deux semaines : « Cela faisait quatre jours seulement que j’avais pris les armes », ­raconte-t-il. « J’étais seul au nord de la ville en train de construire une barrière de protection quand, soudain, un obus de mortier est venu détruire le mur à côté duquel j’étais en train de travailler. J’ai eu les deux jambes brisées et quelques éclats d’obus m’ont aussi touché, se remémore le jeune combattant. Alors j’ai entendu des djihadistes crier “on va te tuer, tu n’es pas de notre religion !”. Ils se sont mis à tirer, j’ai tenté de répliquer avec ma kalach puis je me suis évanoui. » Pour ce jeune homme né à Kobané, prendre les armes relevait de l’évidence : « Je voulais défendre ma famille et mes frères et empêcher Daesh de venir sur nos terres », dit-il grimaçant tandis qu’il tente de relever le buste, « mais dès que je serai remis, je repartirai de nouveau sur le front », sourit-il.

« Se battre pour une cause juste »

Même perspective chez Madia Omer, fluette jeune femme d’une vingtaine d’années aux yeux et cheveux noirs, et au sourire solaire planté au milieu de sa figure de lune. La combattante a été rapatriée de Kobané il y a trois jours après avoir été blessée lors d’une contre-offensive de l’« État islamique ». Blessée par balles, le bras plâtré de l’épaule à la main, elle est assise dans son lit où, depuis son opération, elle passe la plupart de son temps à regarder les journaux télévisés. « Moi j’ai laissé mes études de médecine pour combattre, explique-t-elle, j’ai reçu une formation armée au sein du YPG et je suis partie sur le front de Kobané dès le premier jour des combats. » Madia y croisera le feu avec Daesh pendant dix-neuf jours et dix-neuf nuits. « C’était la première fois que je prenais les armes, mais j’ai tué beaucoup de terroristes, reprend-elle fièrement. Je n’ai jamais eu peur… personne n’a peur au YPG, car nous sommes sûrs de nous battre pour une cause juste, c’est ça notre force… » Pour la jeune femme, en effet, l’engagement armé correspond aussi à un engagement politique : « Bien sûr que nous nous battons pour défendre, notre pays, notre culture, notre langue aussi, rappelle la jeune femme, mais plus largement nous nous battons pour l’humanité entière, pour la démocratie, la fraternité des peuples, les avancées sociales… Or Daesh c’est le contraire même de l’humanité », conclut-elle avant de s’interroger : « De quoi ­l’Occident a-t-il donc peur pour ne pas nous envoyer une aide conséquente sur le terrain. N’avons-nous pas les mêmes valeurs que la France ? Liberté, égalité, fraternité ? »

Les journalistes de Kobané traqués

À quelques kilomètres de là, du côté de Suruc, d’autres figures de la résistance kurde souffrent également du mépris affiché par la communauté internationale : les journalistes de Kobané. Tous ont été arrêtés il y a une semaine tandis qu’ils passaient la frontière forcés de se retrancher devant la violence des combats. Dans l’enceinte d’un terrain de basket de la petite ville frontalière, plus de deux cents personnes sont aujourd’hui parquées et soigneusement gardées par la police. Joint par téléphone, Perwer Mehmet Ali, fixeur pour des agences de presse étrangère, fait partie des détenus : « Nous sommes plus de deux cents personnes ici même, raconte-t-il, l’ensemble des journalistes indépendants de la région est ici… environ vingt-cinq free lance… mais il n’y a pas que nous. Il y a aussi neuf enfants, une femme enceinte, des personnes âgées qui vivent dans une situation très précaire. » D’après Perwer, le manque d’eau, de nourriture et de conditions d’hygiène basiques manquent cruellement. « C’est pour cela que nous avons décidé de mener une grève de la faim, pour faire entendre nos droits… Nous ne savons même pas pourquoi nous avons été arrêtés… Ça n’a aucun sens. Nous ne faisions que relater ce qui se passait dans Kobané ! C’est tout… Aujourd’hui il n’y a plus aucun journaliste là-bas ! » Depuis longtemps, les relations entre les autorités locales et les journalistes kurdes ne sont pas au beau fixe. Dans un café d’une ville voisine de Suruc, Selma, photographe pour une agence locale, raconte la difficulté d’informer : « Le jour où j’ai compris que la plupart des médias dominants racontaient n’importe quoi, j’ai décidé de m’engager dans ce métier en indépendante. Mais nous sommes toujours les premières cibles en cas de manifestation. Il y a deux jours, j’ai pris une photo d’un militaire en train de tirer des gaz de manière trop rapprochée… Un autre m’a vue et m’a demandé mon appareil photo… J’ai refusé, et il m’a dit on “se reverra”. » Du côté de Chaykara, à un peu plus d’un kilomètre du théâtre de Kobané, de nouvelles manifestations se préparent… avec de moins en moins de journalistes alentour.

La peur d’une démocratie kurde

Dans le village investi par quelques bus venus aussi bien d’Istanbul que de l’ensemble de la région kurde, ils sont plusieurs centaines à avoir fait le déplacement pour se poster à la frontière. Parmi eux, Abdurahim Harmanci, accompagné d’un de ses fils et de deux amis. Assis sur des couvertures de fortune, un plateau rempli de verres de thé rouge devant lui, il pose un regard lointain sur la ville enrobée de nuages de poussière. « Là-bas, il y a mon fils qui combat depuis vingt jours, dit-il gravement, nous sommes venus ici à l’appel du YPG pour montrer notre solidarité… Vous savez, dans ces cas-là, il n’y a pas de Syrie, il n’y a pas de Turquie, ce sont nos frères kurdes, c’est tout… » Un jeune homme interrompt la conversation. Un portable collé à l’oreille, il tente de commenter ce que lui dit un cousin résidant en Allemagne : « Ils sont 100 000 manifestants pro-kurdes à Düsseldorf… » crie-t-il un pouce lever au ciel, un clin d’œil en direction d’Abdurahim. À ses côtés, Selahtin, son fils aîné, d’une voix lente et douce, prend à son tour la parole : « Moi je suis comme mon père, je fabrique des kebabs du côté de Bingol, et, comme lui, je m’intéresse aux choses de la politique… dit-il en préambule. « Et voilà ce que je pense : je pense que l’Europe a peur que le Kurdistan mette en place une véritable démocratie dans la région, analyse-t-il, car si la démocratie, la vraie, venait au Moyen-Orient, alors l’Europe ne pourra plus contrôler le pétrole dont regorge notre pays… » Le jeune homme au téléphone passe de nouveau devant le petit groupe d’amis : « 15 000 en France, 20 000 en Angleterre… », le pouce levé vers le ciel de plus en plus poussiéreux de Kobané. Dans quelques heures, au profit de la nuit, ces résistants anonymes tenteront au nez et à la barbe de l’armée turque de se rendre à l’extrême limite de la frontière crier leur solidarité à leurs frères de Kobané dont les tirs se font entendre au loin. Il n’y aura en revanche pas de journalistes de Kobané pour raconter leur histoire.

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