Ceux qui partent et ceux qui arrivent

Dessin de Beppe Giacobbe paru dans Corriere della Sera, Milan
Dessin de Beppe Giacobbe paru dans Corriere della Sera, Milan
Secoués par l’antisémitisme, de nombreux Juifs européens émigrent vers l’Etat hébreu, pendant que des Israéliens quittent la Terre sainte pour l’Europe.

Je voudrais me pencher sur l’échange de populations qui est en train de s’opérer, non pas du fait de réfugiés, mais entre la diaspora juive, européenne en particulier, et la population israélienne. Ces dernières années, l’Europe a connu une montée de l’antisémitisme.

Ce phénomène s’intensifie quand le Moyen-Orient est en proie à des violences, mais il n’est pas seulement une conséquence de ces violences. Les actes antisémites sont particulièrement nombreux en France et en Belgique, où vivent une minorité juive et une communauté musulmane importantes. En France, des synagogues et des magasins appartenant à des Juifs ont fait l’objet d’attaques isolées. En Allemagne, on constate une progression alarmante des manifestations antisémites, et à Rome les graffitis antisémites sont devenus monnaie courante.

La fusillade qui a eu lieu dans un musée juif de Bruxelles en 2014 s’est produite à un moment calme [avant le début de la guerre à Gaza]. Cette vague d’antisémitisme a poussé certains Juifs d’Europe à acquérir une résidence secondaire en Israël, voire à se domicilier dans ce pays. Pour eux, Israël continue à représenter un refuge où se mettre à l’abri de ces actes antisémites. Il est vrai qu’en s’y installant ils bénéficient pendant un certain temps d’une exonération de l’impôt sur le revenu, mais ce n’est pas leur seule motivation.

A l’inverse, je vois aussi beaucoup de mes compatriotes israéliens faire la demande d’un second passeport, un passeport européen. Certains de leurs parents ou grands-parents étant originaires d’Europe, ces gens prennent le temps de se rendre dans diverses ambassades, de fournir les preuves des origines de leur famille et ils attendent l’arrivée au courrier d’un second passeport… au cas où. Ils en auront peut-être besoin si la situation se détériore [en Israël].

Second passeport. Les commentaires postés ces derniers temps sur les réseaux sociaux ne sont pas très optimistes [notamment des appels aux Israéliens à s’installer à Berlin] et on y dénote une réelle inquiétude sur le type de société qu’Israël est en train de devenir. Il n’y a plus de réelle liberté d’expression, du moins pour la coalition de gauche et les journalistes modérés qui semblent se situer plutôt à gauche.

La gauche n’a pas perdu sa voix, elle est intimidée, réduite au silence. Les gens se demandent quel type de société et de valeurs ils vont laisser à leurs enfants et petits-enfants. L’acquisition d’un second passeport se fait discrètement, car elle est perçue comme l’opposé d’un vote de confiance patriotique destiné à assurer la survie d’Israël. Il existe donc deux pans de la population juive, l’un dans la diaspora, l’autre en Israël, qui pensent que l’herbe est plus verte de l’autre côté de la barrière. On peut se demander lequel se trompe et lequel va se décider à partir. L’exode d’Israël sera-t-il plus important que l’afflux de migrants européens ?

L’immigration d’Amérique du Nord suffira-t-elle à combler la différence ? A l’heure où j’écris ces lignes, un avion rempli de nouveaux migrants vient d’atterrir. Les Israéliens qui partiront pour l’Europe, comme je l’ai fait il y a quatre ans, s’apercevront que la politique du gouvernement israélien continuera inévitablement à affecter leur vie quotidienne, même dans le petit village reculé où ils se seront installés. Car la population locale leur rappellera qu’ils sont juifs et ont donc des liens avec leur pays d’origine. Peu importe qu’ils adhèrent ou non à la politique du gouvernement israélien, aujourd’hui il y a quelque chose de différent dans l’air. Les Israéliens font le point sur leur vie, sur leur existence et sur l’avenir. A leurs frontières, ils voient la violence des mouvements djihadistes qui s’en prennent à leurs frères [dans les pays arabes].

Ils voient l’organisation Etat islamique distribuer des tracts à Oxford Street pour encourager les musulmans de Grande-Bretagne à passer à l’action et à rejoindre le nouveau califat. Les Israéliens ne se contentent pas de dresser un plan pour le ranger dans un tiroir, au contraire, ils le sortent, l’époussettent et analysent ses différentes options. Beaucoup de Juifs en Europe disent que la situation leur rappelle celle qui régnait en 1936 et se souviennent de ceux qui, devançant les événements, ont décidé de partir, ce qui leur a valu de survivre.

Pour certains, on n’en est pas encore arrivé à une situation aussi dramatique. Pendant ce temps, en Israël, on ne considère plus l’émigration comme une attitude “à contre-courant”, ainsi qu’on le faisait dans les années 1970, où les migrants étaient perçus comme des traîtres à leur pays. Il est très intéressant de considérer ces deux flux migratoires comme deux courants dans un fleuve et de voir dans quelle direction l’eau s’écoule.

—Naava Mashiah
Publié le 30 septembre 2014 dans Your Middle East (extraits) Stockholm

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