ETAT ISLAMIQUE: L’horreur avant les décapitations

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Dessin de Kopelnitsky
Dans une enquête fouillée, fondée sur les interviews d’anciens otages et autres témoins, The New York Times retrace le calvaire d’une vingtaine d’otages détenus par l’Etat islamique en Syrie.

Les otages sont sortis de leur cellule un par un.

Dans une pièce isolée, les ravisseurs leur posent à chacun trois questions très personnelles, technique classique utilisée pour fournir des preuves de vie lors des négociations de libération.

James Foley retourne dans la cellule qu’il partage avec une vingtaine d’autres otages occidentaux et fond en larmes de joie. Les questions que ses ravisseurs lui ont posées portent sur des détails si intimes (« Qui a pleuré au mariage de ton frère ? », « Qui était le capitaine de ton équipe de foot au lycée ? ») qu’il sait qu’ils sont enfin en contact avec sa famille.

Nous sommes en décembre 2013. Plus d’un an s’est écoulé depuis qu’il a disparu sur une route du nord de la Syrie. Ses parents inquiets sauront enfin qu’il est vivant, dit-il à ses compagnons de captivité. Il est convaincu que son gouvernement négociera bientôt sa libération.

Ce qui semble être un tournant décisif est en fait pour le journaliste américain de 40 ans le début d’une descente aux enfers qui s’achèvera au mois d’août suivant, lorsque ses geôliers le feront agenouiller quelque part dans les collines arides de Syrie et le décapiteront devant l’objectif d’une caméra.

Sa mort filmée signe la fin très publique d’un calvaire très secret.

Convertis à l’islam

Le récit de ce qui s’est passé dans le réseau syrien de prisons clandestines de l’Etat islamique (EI) est celui d’une insoutenable souffrance. James Foley et ses co-détenus ont été régulièrement passés à tabac et soumis à des simulations de noyade. Pendant des mois, ils ont été affamés et menacés d’exécution par un groupe de combattants, pour ensuite être remis à un autre groupe qui leur offrait des confiseries et envisageait de les libérer. Les prisonniers se serraient les coudes, s’inventaient des jeux pour ne plus voir passer les heures interminables, mais à mesure que les conditions de détention se dégradaient, des tensions ont commencé à se faire jour entre eux. Quelques-uns, parmi lesquels James Foley, ont cherché réconfort dans la religion de leurs bourreaux, se convertissant à l’islam et adoptant un prénom musulman.

Leur captivité a coïncidé avec la montée en puissance du groupe qui a émergé du chaos de la guerre civile en Syrie sous le nom d’Etat islamique (EI). Cette organisation n’existait pas en tant que telle à l’époque où James Foley a été kidnappé, mais elle s’est peu à peu imposée pour devenir le mouvement rebelle le plus puissant et le plus redouté de la région. A la deuxième année de détention de Foley, elle avait mis la main sur une bonne vingtaine d’otages et élaboré une stratégie pour monnayer leur libération.

A partir de là, les prisonniers qui avaient jusqu’alors tous été traités de la même façon ont connu des sorts différents en fonction de leur nationalité et de décisions prises à des milliers de kilomètres de là : à Washington et à Paris, à Madrid, à Rome et dans d’autres capitales. James Foley était l’un des vingt-trois otages ressortissants de douze pays, parmi lesquels la plupart étaient des Européens dont les gouvernements avaient par le passé versé des rançons.

Pas de rançons pour les Américains

Leur lutte pour la survie, racontée ici pour la première fois, a été reconstituée à partir d’interviews avec cinq anciens otages, avec des gens du pays qui ont été témoins des traitements qui leur étaient infligés, des proches et des collègues des victimes et un cercle restreint de conseillers qui ont tenté d’œuvrer à leur libération. Plusieurs détails essentiels ont été confirmés par un ancien membre de l’Etat islamique (ex-Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL) qui a été affecté un temps dans la prison où était détenu Foley et qui nous a livré des détails inédits de sa captivité.

Le calvaire des otages est longtemps demeuré secret car les terroristes avaient clairement fait comprendre à leurs familles qu’ils les exécuteraient si elles s’exprimaient dans les médias. Le New York Timesne nomme ici que ceux qui ont déjà été publiquement identifiés par l’EI, qui a commencé à donner des noms en août dernier.

Les responsables américains assurent avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir pour sauver James Foley et les autres, allant jusqu’à organiser une opération de sauvetage qui a échoué. Ils soutiennent qu’en refusant de payer des rançons, Washington sauve en fait la vie de ses ressortissants sur le long terme en en faisant des cibles moins attirantes. Depuis leur cube de béton, les otages ne savaient rien de ce que faisaient leurs familles et leur gouvernement pour leur porter secours. Ils s’en sont lentement fait une idée à partir des rares bribes d’information qui leur parvenaient à travers leurs conversations avec leurs geôliers et entre eux. Plongés dans une souffrance quasi permanente, ils guettaient le moindre signe pouvant indiquer qu’ils auraient la vie sauve.

L’enlèvement

James Foley n’est qu’à quarante minutes de route de la frontière turque quand il décide de faire une dernière halte en Syrie.

C’était il y a deux ans, à Binesh. Foley et son collègue photographe John Cantlie* entrent dans un cybercafé pour envoyer leurs reportages à leurs rédactions. Les deux journalistes n’ignorent rien des dangers qu’il y a à couvrir la Syrie. Quelques mois plus tôt, Cantlie a été enlevé à une cinquantaine de kilomètres de Binesh. Il a essayé de s’échapper, courant à perdre haleine pied nus et menotté sous une pluie de balles qui ricochaient tout autour de lui, mais il a fini par se faire reprendre. Une semaine plus tard, il était libéré grâce à une intervention des rebelles modérés.

Foley et Cantlie sont en train de télécharger leurs images sur le serveur lorsqu’un homme pénétre dans le café. « Il avait une grande barbe. Il ne souriait pas, il n’a pas prononcé un mot. Et il nous a regardés avec des yeux mauvais », raconte Mustafa Ali, leur traducteur syrien qui était avec eux et a livré le récit des dernières heures qu’ils ont passées ensemble.

James Foley, journaliste américain free-lance qui travaillait pour le GlobalPost et l’Agence France-Presse, et John Cantlie, photographe britannique indépendant, continuent à transmettre leurs images, selon le traducteur, dont les déclarations ont été confirmées par des e-mails que les deux journalistes ont envoyé depuis le café à un confrère qui les attendait en Turquie.

Plus d’une heure plus tard, ils montent dans un taxi qui doit les emmener à la frontière turque, à quarante kilomètres de là. Ils ne sont jamais arrivés à destination.

Les hommes armés qui ont pris le taxi en chasse ne se font pas encore appeler Etat Islamique car, en ce 22 novembre 2012, l’organisation n’existe pas encore.

Combattants étrangers

Le danger de l’extrémisme islamiste est pourtant déjà palpable dans les territoires syriens tenus par les rebelles. L’un des signaux d’alerte est le nombre croissant de combattants étrangers qui affluent en Syrie, rêvant d’établir un « califat ». Ces djihadistes, dont beaucoup sont des anciens de la branche d’Al-Qaïda en Irak, ne ressemblent ni par leur aspect, ni par leur comportement, aux rebelles modérés. Ils portent la barbe longue et parlent arabe avec des accents étrangers, venant du Golfe persique, d’Afrique du Nord, d’Europe et d’ailleurs.

Une camionnette dépasse le taxi sur sa gauche et lui bloque la route. Des combattants masqués en descendent en hurlant dans un arabe teinté d’accent étranger, et ordonnent aux journalistes de s’allonger face au sol. Ils les menottent et les poussent à l’arrière de la camionnette, laissant Mustafa Ali sur le bord de la route : « Si tu nous suis, tu es mort », lui lancent-ils en guise d’avertissement.

Traquenards

Au cours des quatorze mois suivants, au moins vingt-trois étrangers, journalistes indépendants et travailleurs humanitaires pour la plupart, tomberont dans le même piège. Les assaillants repèrent les fixeurs locaux recrutés par les journalistes étrangers, comme Mustafa Ali et Youssef Abobaker, un traducteur syrien. Ce dernier conduit la voiture dans laquelle le journaliste américain indépendant Steven J. Sotloff a pénétré en Syrie le 4 août 2013.

« Nous n’étions partis que depuis vingt minutes quand j’ai vu trois véhicules arrêtés sur la route devant nous, explique-t-il. Ils devaient avoir un espion à la frontière qui a vu ma voiture et les a avertis que j’arrivais. »

Les enlèvements, menés par différents groupes terroristes concurrents qui cherchent à accroître leur influence et leurs territoires en Syrie, se sont multipliés. En juin 2013, quatre journalistes français sont capturés. En septembre, trois de leurs confrères espagnols tombent aux mains des combattants.

Les check-points deviennent alors de véritables traquenards. En octobre dernier, c’est à l’un de ces points de passage que des insurgés attendent Peter Kassig, âgé de 25 ans, un technicien médical d’urgence originaire d’Indianapolis qui livrait du matériel médical. En décembre, le chauffeur de taxi britannique Alan Henning disparaît près d’un autre check-point. Henning avait vidé son compte épargne pour acheter une ambulance d’occasion avec laquelle il comptait rejoindre une caravane humanitaire en Syrie. Il est kidnappé une demi-heure après son entrée dans le pays.

Les derniers à disparaître sont cinq employés de Médecins sans Frontières, qui se font prendre en janvier dans l’hôpital où ils travaillaient, dans la campagne syrienne.

L’interrogatoire

Une arme braquée sur eux, Sotloff et Abobaker sont conduits vers une usine textile dans un village des environs d’Alep en Syrie, où ils sont placés dans des cellules séparées. Lors de sa libération, deux semaines plus tard, Abobaker entend les gardiens emmener Sotloff dans une pièce adjacente, et l’interrogateur arabe lui demander en anglais : « Password ».

Ce procédé devait se répéter avec plusieurs otages : les ravisseurs s’emparent de leurs ordinateurs, téléphones et appareils photos et exigent les mots de passe de leurs comptes. Ils passent au peigne fin leur historique personnel sur Facebook, leurs chats sur Skype, leur photothèque et leurs e-mails, pour chercher des preuves de leur collusion avec des armées et des agences de renseignement occidentales.

C’est ce qui arrive à Marcin Suder, un reporter photographe polonais de 37 ans enlevé en juillet 2013 à Saraqeb, en Syrie, où l’on savait que les djihadistes opéraient. Passé entre les mains de plusieurs groupes, il réussit à s’enfuir au bout de quatre mois. « Ils m’ont emmené dans un bâtiment réservé aux interrogatoires, raconte-t-il. Là, ils ont fouillé mon appareil photo et vérifié ma tablette. Puis, ils m’ont complètement déshabillé. J’étais nu. Ils ont regardé s’il n’y avait pas de puce GPS sous ma peau ou dans mes vêtements. Après quoi, ils m’ont roué de coups. Ils ont tapé sur Google ‘Marcin Suder – CIA’ et ‘Marcin Suder – KGB’. Ils m’ont accusé d’être un espion. »

Marcin Suder – qui n’a jamais su le nom du groupe qui le détenait et n’a jamais rencontré d’autres otages car il s’est échappé avant qu’ils ne soient transférés sur le même emplacement – remarque que ses interrogateurs utilisent un vocabulaire typiquement britannique. Au cours d’une séance, ils lui ont ainsi répété qu’il avait été « naughty » [méchant], terme que les co-détenus de James Foley ont également dit avoir entendu dans la bouche de leurs bourreaux pendant les tortures les plus brutales.

Torture

C’est à la faveur de l’un de ces interrogatoires que les djihadistes trouvent sur l’ordinateur de James Foley des clichés de militaires américains, pris durant les missions du journaliste en Afghanistan et en Irak.

« Dans les archives des photos qu’il avait lui-même prises, il y avait des images à la gloire des croisés américains », ont-ils écrit dans un article publié après la mort de James Foley. « Malheureusement pour James, il avait ces archives avec lui au moment de son arrestation. »

David Cawthorn Haines, otage britannique, n’a pour sa part eu d’autre choix que de reconnaître qu’il avait été dans l’armée : c’était inscrit sur son profil LinkedIn.

Les djihadistes ont également découvert que Kassig, le travailleur humanitaire de l’Indiana, était un ancien Ranger de l’armée américaine et un vétéran de la guerre d’Irak – deux renseignements faciles à trouver sur Internet.

Le châtiment pour tout comportement considéré comme une infraction est la torture. « On voyait les cicatrices sur ses chevilles », raconte Jejoen Bontinck, un Belge de 19 ans converti à l’islam qui, à l’été 2013, a passé trois semaines dans la même cellule que James Foley. « Il m’a raconté comment ils l’avaient enchaîné à une barre par les pieds et l’avaient suspendu au plafond la tête en bas, le laissant là un long moment. »

Un djihadiste exclu de son groupe

Bontinck, qui a été libéré à la fin de l’année dernière, est revenu pour la première fois sur ses expériences lors d’un entretien réalisé dans sa ville natale, Anvers. Il est l’un des quarante-six jeunes Belges inculpés pour appartenance à une organisation terroriste.

Au début, les mauvais traitements ne semblent pas servir un objectif plus vaste. Et les djihadistes eux-mêmes ne paraissent pas trop savoir ce qu’ils feront de leurs otages, de plus en plus nombreux.

A en croire Bontinck, James Foley et John Cantlie sont dans un premier temps détenus par le front Al-Nosra, groupe affilié à Al-Qaïda. Leurs gardes, trois anglophones qu’ils surnomment « les Beatles », prennent apparemment un malin plaisir à les brutaliser. Ils sont ensuite remis à un autre groupe dirigé par des francophones, le « Conseil de la choura [organe consultatif] des moudjahiddines [combattants musulmans] ».

Foley et Cantlie sont déplacés à au moins trois reprises avant d’être transférés dans les sous-sols de l’Hôpital des enfants de la ville d’Alep. C’est dans cette prison que Bontinck, qui n’a alors que 18 ans, rencontre Foley. Le jeune Belge était à l’origine un combattant, comme des milliers d’autres jeunes Européens attirés par la promesse du djihad. Il a été exclu du groupe lorsqu’il a reçu un texto de son père qui, depuis la Belgique, s’inquiétait pour lui. Son commandant l’a alors accusé d’être un espion.

Les militants l’ont traîné dans une pièce du sous-sol aux murs brun clair. Il y a trouvé deux étrangers barbus, très maigres : James Foley et John Cantlie. Pendant les trois semaines où il a été enfermé avec eux, dès que l’appel à la prière retentissait, tous trois se levaient.

Un Américain appelé Hamza

Foley se convertit à l’islam peu après sa capture et prend le nom musulman d’Abou Hamza, affirme Bontinck. (Sa conversion a été confirmée par trois autres otages récemment libérés, ainsi que par son ancien employeur.)

« Je récitais le Coran avec lui, poursuit Bontinck. La plupart des gens faisaient semblant de se convertir dans l’espoir d’être mieux traités, mais je pense que dans son cas, il s’agissait d’une démarche sincère. »

D’anciens otages ont effectivement confirmé que la majorité des prisonniers occidentaux s’étaient convertis durant leur difficile captivité. Parmi eux, Kassig, qui s’est donné pour nom Abdul-Rahman, selon sa famille qui a appris sa conversion dans une lettre qu’il a fait passer clandestinement depuis sa prison.

Seuls quelques otages sont restés fidèles à leur religion d’origine, dont M. Sotloff, un juif pratiquant qui avait alors 30 ans.  Les derniers otages libérés affirment que la plupart des étrangers se sont convertis sous la contrainte, mais que Foley, lui, était fasciné par l’islam. Quand leurs geôliers leur ont apporté une édition du Coran en anglais, ceux qui faisaient simplement semblant d’être des musulmans l’ont feuilletée, rapporte l’un d’eux. Foley a passé des heures plongé dans le texte.

Ses premiers gardiens, des membres du Front Al-Nosra, considéraient sa foi musulmane affichée avec suspicion. Mais les suivants paraissent touchés. Pendant un long moment, les brimades cessent. Contrairement aux prisonniers syriens, attachés à des radiateurs, Foley et Cantlie peuvent se déplacer librement dans leur cellule.

Bontinck a eu l’occasion de demander à l’émir de la prison, un citoyen des Pays-Bas, si les militants avaient réclamé une rançon en échange des étrangers. Non, a été la réponse. « Il m’a expliqué qu’il y avait un plan A et un plan B », précise Bontinck. Les journalistes devaient être placés en résidence surveillée, ou être envoyés dans un camp d’entraînement djihadiste. Deux éventualités qui laissaient entendre que le groupe avait l’intention de les relâcher.

Un jour, leurs gardiens leur ont offert des chocolats.

Quand Bontinck a été relâché, il a noté le numéro de téléphone des parents de Foley et promis de les appeler. Les deux hommes ont évoqué la possibilité de se revoir. Quand il est parti, il s’est dit que les journalistes, comme lui, seraient bientôt remis en liberté.

Règles draconiennes

La guerre civile syrienne, auparavant dominée par des rebelles laïcs et une poignée de groupes djihadistes rivaux, avait été le théâtre de profonds changements, et le nouveau groupe extrémiste y jouait désormais un rôle clé. Dans le courant de 2013, le bataillon qui tenait l’hôpital d’Alep fait serment d’allégeance envers ce qui s’appelait alors l’Etat islamique en Irak et en Syrie. D’autres factions rejoignent le groupe, dont les tactiques sont si extrêmes que même Al-Qaïda l’a expulsé de son réseau terroriste. Et il nourrit des ambitions qui vont bien au-delà du renversement du président syrien Bachar El-Assad.

A la fin de l’an dernier, les djihadistes commencent à rassembler leurs prisonniers, les regroupant au même endroit sous l’hôpital. En janvier, au moins 19 hommes cohabitent dans une cellule de 20 mètres carrés, et quatre femmes dans une pièce voisine. Tous sauf un sont des Européens ou des Nord-américains. La liberté relative dont jouissaient Foley et Cantlie connaît alors une fin brutale. Les prisonniers se retrouvent menottés deux par deux.

Plus inquiétant encore, les gardiens francophones sont remplacés par d’autres, qui parlent anglais et que Foley reconnaît, terrifié. Ce sont eux qui l’avaient traité de « méchant » pendant les pires séances de torture, eux que les otages surnommaient les Beatles. Ils instaurent des règles de sécurité draconiennes.

Quand ils arrivent devant la cellule où se trouve Suder, le reporter photographe polonais, ils déclarent « arba’een », ou 40 en arabe. A son tour, il doit se tenir face au mur quand ils entrent, si bien qu’il ne voit pas leurs visages. Plusieurs otages sont affublés de numéros en arabe, comme si leurs geôliers s’efforçaient de les cataloguer – ce qui n’est pas sans rappeler les numéros assignés par les forces américaines aux prisonniers du système carcéral qu’elles avaient mis en place en Irak, en particulier le Camp Bucca, où avait été brièvement enfermé Abou Bakr Al-Bagdadi, le chef de l’Etat islamique. « Quand les Beatles ont pris les choses en main, ils ont voulu imposer un certain ordre aux otages », raconte un Européen libéré depuis peu.

Un Etat terroriste

Les djihadistes sont passés de l’anonymat à la gestion de ce qu’ils appellent un Etat. Dans les régions sous leur contrôle, ils créent une bureaucratie complexe, dont un tribunal, une force de police et même un bureau de défense du consommateur qui oblige des marchands de kebab à fermer pour avoir vendu des produits de mauvaise qualité. Cette obsession pour l’ordre vaut aussi pour les otages.

Après les avoir gardés pendant des mois sans exprimer aucune revendication, les djihadistes conçoivent subitement un plan pour en tirer de l’argent. A partir de novembre 2013, chaque prisonnier reçoit l’ordre de donner l’adresse électronique d’un proche. Foley fournit celle de son frère cadet. Le groupe bombarde alors de messages les familles des otages. Ceux qui ont pu les comparer ont constaté que le texte en avait été copié et collé à partir d’un même modèle.

Classés par nationalité

Dès le mois de décembre, les militants avaient échangé plusieurs mails avec la famille de Foley et d’autres otages.

Passées les premières questions destinées à prouver qu’ils sont en vie, Foley se prend à espérer qu’il sera bientôt de retour chez lui. A l’approche de son deuxième Noël loin des siens, il se concentre sur la préparation d’une version carcérale de « Secret Santa », une tradition dans sa famille. Chaque prisonnier doit offrir à un autre un cadeau fabriqué à partir de déchets. Ce Père Noël improvisé a ainsi apporté à Foley un cercle fait à partir de la cire récupérée d’une bougie pour poser son front quand il se penche pour prier sur le sol de béton.

Au fil des semaines, il s’aperçoit que l’on vient régulièrement chercher ses camarades de cellule européens pour les interroger. Pas lui. Ni les autres Américains, ou les Britanniques. Rapidement, les prisonniers comprennent que leurs ravisseurs ont identifié quels sont les pays les plus susceptibles de verser une rançon, assure un ancien otage, un des cinq qui ont accepté de décrire leurs conditions de vie dans le réseau de prisons de l’Etat islamique à condition que leur anonymat soit respecté.

« Les ravisseurs savaient quels pays seraient les plus ouverts à leurs exigences, et ils ont créé un classement basé sur la facilité avec laquelle ils escomptaient pouvoir négocier, dit un autre. Ils ont commencé par les Espagnols. » Un jour, les gardiens arrivent et désignent du doigt les trois prisonniers espagnols. Ils déclarent qu’ils savent que le gouvernement espagnol a payé six millions d’euros pour un groupe de membres d’organisations humanitaires qui avaient été enlevés par une cellule d’Al-Qaïda en Mauritanie, chiffre disponible en ligne. Les négociations pour la libération des prisonniers espagnols progressant rapidement – le premier a été libéré en mars, six mois après sa capture -, les militants passent aux quatre journalistes français.

Comme la CIA

Après avoir répondu à des questions supplémentaires sur leur vie privée, les prisonniers européens sont filmés, les vidéos étant destinées à être envoyées à leurs familles ou à leurs gouvernements. Des vidéos de plus en plus dures, allant jusqu’à inclure des menaces de mort et des dates d’exécution pour contraindre leurs pays à payer. A un moment donné, les geôliers débarquent avec des combinaisons orange. Dans une vidéo, ils alignent les otages français affublés de ces tenues de couleur vive semblables à celles que portent les prisonniers des Américains dans le centre de détention de Guantánamo, à Cuba. Puis, à en croire d’anciens otages et des témoins, ils en choisissent quelques-uns qu’ils soumettent au waterboarding [simulation de noyade], exactement comme les interrogateurs de la CIA avaient traité les prisonniers musulmans sur les sites dits « noirs » [des prisons clandestines contrôlées par la CIA] du temps du gouvernement de George W. Bush.

Avec le temps, les 23 prisonniers sont répartis en deux groupes. Les trois Américains et les trois otages britanniques font l’objet des traitements les plus brutaux, tant à cause des griefs des militants à l’encontre de leurs pays que parce que ceux-ci refusent de négocier, selon plusieurs sources au fait des événements. « La haine de l’Amérique fait partie de l’ADN de ce groupe, dit l’une d’elles. Mais ils se sont également aperçus que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne étaient les moins susceptibles de payer. »

Dans ce sous-ensemble particulier, les anciens otages reconnaissent que Foley a été celui qui a le plus souffert. Outre d’interminables passages à tabac, il a aussi subi des simulacres d’exécution et a été régulièrement victime de waterboarding. La procédure, censée reproduire la noyade, peut causer une perte de conscience chez le sujet. Au point que quand un des prisonniers était emmené, ses camarades étaient soulagés quand il revenait couvert de sang. « C’est quand il n’y avait pas de sang, indique un des anciens compagnons de détention, que nous savions qu’il avait eu droit à bien pire. »

Passer les heures

Les négociations traînant en longueur, les conditions de vie empirent. Pendant une longue période, les prisonniers ne reçoivent que l’équivalent d’une tasse de thé de nourriture par jour. Ils passent des semaines dans l’obscurité. Dans un sous-sol, leur seule source de lumière se résume à un mince rayon de soleil qui se faufile sous leur porte verrouillée. Après le crépuscule, ils n’y voient plus et se renversent leur nourriture dessus, jusqu’à ce que les gardiens finissent par leur accorder une lampe torche.

La plupart des endroits où ils sont enfermés n’ont que quelques couvertures et pas de matelas. Certains des prisonniers prennent des vieux pantalons qu’ils bourrent de chiffons avant d’en nouer les extrémités pour en faire des oreillers de fortune. Et, peu à peu, ils se retournent les uns contre les autres. Des bagarres éclatent.

Foley partage ses maigres rations. Dans le froid de l’hiver syrien, il donne son unique couverture à un de ses camarades. Il s’occupe également de divertir les autres, leur propose des jeux et des activités comme le Risk, un jeu de société où l’on déplace des armées imaginaires sur une carte. Les otages se fabriquent un jeu d’échecs à partir de bouts de papier. Ils rejouent des films, qu’ils se racontent scène par scène. Et ils s’organisent pour donner des conférences sur des sujets qu’ils maîtrisent.

Ultimatum

Au printemps, on les transfère du sous-sol de l’hôpital d’Alep à Raqqa, capitale du califat autoproclamé de l’Etat islamique. Là, on les incarcère dans un bâtiment à l’extérieur d’une installation pétrolière, et on les répartit de nouveau par sexe. Au mois de mars, les militants obtiennent satisfaction dans leurs négociations avec l’Espagne. Quand les premières livraisons de liquide arrivent, les geôliers découvrent que certains des billets sont abîmés. Ils se plaignent aux otages restants que leurs gouvernements n’ont même pas eu la correction d’envoyer des billets neufs. En avril, près de la moitié des otages ont été libérés. Mais aucun progrès n’a été enregistré pour ce qui est des rançons réclamées par les djihadistes en échange des prisonniers américains et britanniques.

Durant la phase de tri, les gardes estiment que le seul otage russe, que les autres connaissent sous le nom de Sergueï, est la marchandise la moins négociable. Identifié par les médias russes comme étant Sergueï Gorbounov, on le voit pour la dernière fois dans une vidéo diffusée en octobre 2013. Bégayant, il y dit que si Moscou ne répond pas aux exigences des ravisseurs, il sera tué. Un jour, au printemps suivant, des hommes masqués viennent le chercher. Ils traînent le prisonnier terrorisé hors de sa cellule et l’abattent, et filment ensuite son cadavre. Puis ils montrent les images aux otages survivants. « Voilà ce qui vous attend si votre gouvernement ne paie pas », lancent-ils.

L’Italie aurait payé

Presque toutes les deux semaines, Foley voit ses compagnons de cellule partir, libres. Alors que le nombre de gens occupant leur cellule de vingt mètres carrés s’amenuise, il devient difficile de garder espoir. Pourtant, Foley, qui avait fait campagne pour le président Obama, continue de croire que son gouvernement viendra à son secours, racontent ses proches.

Le 27 mai, les derniers otages constatent à nouveau que leur sort est tributaire de leur passeport.

Ceux qui avaient été enlevés ensemble sont généralement relâchés ensemble. Mais pas l’Italien et le Britannique qui travaillaient pour l’ACTED (Agence d’aide à la coopération technique et au développement), une ONG française, capturés à un peu plus d’un kilomètre de la frontière turque alors qu’ils rentraient d’un camp de réfugiés où ils avaient livré des tentes. A la fin mai, l’Italien, Federico Motka, apprend qu’il peut partir, rapporte un de ses anciens camarades de détention, l’Italie ayant apparemment versé une rançon (ce que nient les autorités italiennes). Mais son collègue, David Haines, est resté attaché dans sa cellule. Il a été décapité en septembre après avoir été contraint de lire un texte rejetant la responsabilité de sa mort sur le gouvernement de Londres.

« Le dernier clou dans le cercueil »

En juin, on ne compte plus que sept prisonniers, quatre Américains et trois Britanniques – tous citoyens de pays qui refusent de payer des rançons. Dans un article publié il y a peu dans Dabiq, un magazine officiel de l’Etat islamique, les djihadistes affirment que les frappes déclenchées sous commandement américain à partir du mois d’août représentent le dernier clou dans le cercueil des otages. Dans le même temps, les auteurs expliquent le rôle joué par la politique européenne et américaine en matière de rançon pour justifier leur décision d’exécuter Foley. « Alors que le gouvernement américain traînait les pieds, répugnant à sauver la vie de James, peut-on lire dans le magazine, des négociations étaient entreprises par les gouvernements de plusieurs prisonniers européens, ce qui a abouti à la libération de plus d’une dizaine d’entre eux une fois satisfaites les exigences de l’Etat islamique. »

Quinze otages ont été libérés de mars à juin, pour des rançons d’un montant moyen de plus de deux millions d’euros, selon les anciens prisonniers et leurs proches. Un des derniers à partir est Daniel Rye Ottosen, un photographe danois âgé de 25 ans, relâché en juin après que sa famille a collecté une rançon de plusieurs millions d’euros, d’après trois personnes au courant des négociations. Il fait partie de ces nombreux otages qui, en partant, ont réussi à emporter avec eux des lettres de ses compagnons de cellule. « C’est clair, j’ai carrément peur de mourir, écrivait Kassig dans une lettre récemment rendue publique par sa famille. Le plus dur, c’est de ne pas savoir, d’espérer tout en me demandant s’il est seulement utile d’espérer. »

Plus que trois

Foley semble avoir compris que la fin était proche. Dans sa lettre, tout en leur exprimant son amour, il a glissé une phrase expliquant à sa famille comment dépenser l’argent de son compte en banque. En août, quand les militants sont venus le chercher, ils lui ont fait enfiler une paire de sandales en plastique. Ils l’ont emmené jusqu’à une hauteur pelée à l’extérieur de Raqqa, où ils l’ont fait agenouiller. Il a fixé la caméra, une expression de défi dans le regard. Et ils lui ont tranché la gorge.

Deux semaines plus tard, une vidéo comparable fait surface sur YouTube, montrant la mort de Sotloff. En septembre, les militants mettent en ligne l’exécution de Haines. En octobre, ils tuent Henning. Des 23 otages de départ, il n’en reste plus que trois : deux Américains, Kassig et une femme qui n’a pas été identifiée, et un Britannique, Cantlie.

Le prochain sur la liste sera Kassig, ont proclamé les djihadistes.

Dans toute l’Europe, ceux qui en ont réchappé ont eu un choc quand ils ont vu les images de l’assassinat de leurs camarades : ces sandalettes bon marché en plastique beige visibles à côté du corps de Foley, ils les avaient portées eux aussi.

Tous les avaient portées pour se rendre aux toilettes.

Ceux qui ont survécu ont porté les mêmes sandales que ceux qui sont morts.

Publié le 25 octobre 2014

Glenna Gordon, Eric Schmitt et Karam Shoumali ont contribué à cette enquête. Jack Begg, Sheelagh McNeill et Alain Delaquérière ont participé au recueil d’informations.

Note :*Toujours en captivité, le photographe John Cantlie est apparu dans une vidéo de propagande diffusée le 27 octobre. L’otage se trouve apparemment libre, à Kobané. Il y affirme que les combattants islamistes “n’ont pas battu en retraite à Kobané, contrairement à ce qu’affirment les médias occidentaux”.

Source: http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/29/l-horreur-avant-les-decapitations?page=7#page_7

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