IMMIGRATION: Calais, le mirage de la terre promise

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Des migrants d’origine d’Ethiopie et d’Erythrée sur le port de Calais, le 21 octobre 2014 – AFP/Philippe Huguen
Arrivés là au terme d’un périple souvent terrifiant qui leur a fait traverser deux continents, les réfugiés qui attendent à Calais sont prêts à tout pour rejoindre la Grande-Bretagne. Dans l’espoir d’un nouveau départ, beaucoup risquent leur vie, et certains la perdent.

A Calais, entre le terminal des ferrys transmanche et la plage bordée de cabines en bois et de restaurants servant les sempiternelles moules-frites aux touristes, un bras de mer longe et contourne les ruines des remparts qu’assiégea Edouard III au milieu du XIVe siècle, durant la guerre de Cent Ans.

Vingt heures n’ont pas encore sonné, et une silhouette solitaire fait son apparition en bordure du quai. Mohammed Al-Damgha vient de Damas, en Syrie. A tout juste 21 ans, il arrive d’un pénible voyage à travers le Liban, la Turquie, la Grèce et l’Italie. Maintenant, il veut traverser la Manche. En Syrie, il travaillait pour un éditeur de logiciels, avant que le « printemps arabe » ne dégénère en une guerre civile généralisée. Mohammed Al-Damgha a déjà perdu un frère dans ce conflit.

Depuis son arrivée à Calais il y a quelques mois, il dort sous le portail d’une église située non loin d’ici, avec d’autres réfugiés syriens. Mohammed Al-Damgha semble prêt à tout. Il examine une échelle rouillée qui descend dans l’eau noire, en contrebas. Ce soir, nous dit-il, il descendra cette échelle, traversera le port à la nage, remontera une autre échelle de l’autre côté du quai de la Colonne, avant de se glisser sous un poids lourd, où il restera caché sous la remorque jusqu’en Grande-Bretagne.

De l’autre côté de la passe, les camions ont déjà franchi les contrôles de sécurité. Les vigiles sont peu nombreux, car la mer fait figure de douves infranchissables : les marées de la Manche comptent parmi les plus dangereuses au monde.

Carte d’identité

On estime que 2 000 migrants sont présents à Calais aujourd’hui, installés dans des camps de fortune à un jet de pierre du terminal des ferrys – c’est 50 % de plus que l’année que l’année dernière, disent les autorités françaises.

Le mois dernier, le gouvernement britannique a promis 12 millions de livres [plus de 15 millions d’euros] pour aider son homologue français à faire face à ce problème : des fonds qui serviront à la construction de clôtures, au renforcement de la sécurité et à l’amélioration des technologies de détection des migrants cachés dans et sous les camions. Chaque jour, de nouveaux candidats au départ continuent d’arriver.

Si la Grande-Bretagne les attire tant, c’est notamment à cause de la langue. La plupart des migrants, à l’image de Mohammed Al-Damgha, parlent au moins quelques mots d’anglais. Ils pensent aussi avoir outre-Manche plus de chances de faire des études et de trouver, même sans papiers, du travail au noir. En France, l’embauche d’un clandestin est passible de sanctions pénales, en l’occurrence une amende de 15 000 euros et cinq années de prison. En Grande-Bretagne, l’amende peut aller jusqu’à 20 000 livres [25 000 euros], mais c’est une peine civile. Comme la plupart des Etats membres de l’Union européenne, la France possède un système national de carte d’identité. Ce n’est pas le cas des Britanniques, qui ont donc plus de difficultés à faire appliquer la réglementation sur l’immigration. « Nous avons pour habitude de respecter les règles », déclare un porte-parole du Home Office, le ministère britannique de l’Intérieur – de nombreuses associations d’aide aux réfugiés assurent, elles, que les migrants arrivant en France sont systématiquement traités en criminels.

En Grande-Bretagne, les migrants originaires de pays hors UE peuvent prétendre, au bout de trois mois de présence sur le territoire, à une allocation chômage de 72,40 livres [environ 92 euros]. Une générosité relative qui se transmet comme un conte parmi tous ceux qui arrivent dans les camps de Calais. Cependant, la porosité des frontières de l’Europe continentale et sa proximité avec l’Afrique et le Moyen-Orient font que la France, l’Allemagne et l’Italie reçoivent bien plus de demandes d’asile que la Grande-Bretagne.

Effroyable odyssée

Il y a un an, par la même échelle du quai de la Colonne, descendait Robiel Habtom, un Erythréen de 24 ans ayant fui la terrible dictature qui règne dans son pays. Ce qu’il ne savait pas, lorsqu’il s’est enfoncé dans l’eau glacée pour traverser à la nage les quelque 180 mètres le séparant du terminal des ferrys, c’est que la marée était descendante, que le vent s’engouffrait dans le port et qu’il ne parviendrait jamais de l’autre côté : après avoir bataillé vingt minutes, le jeune Erythréen a succombé au froid et aux courants. Ce sont des plongeurs de la police qui, un mois plus tard, ont retrouvé son corps.

J’ai découvert son histoire sur plusieurs blogs italiens et africains, et c’est pour en remonter le fil que je suis venu à Calais. Robiel a connu une mort tragique et absurde (…), et pourtant, de lui comme des autres migrants, nous ne savons généralement rien ou presque, personne ne nous raconte leur histoire et leur effroyable odyssée.

Robiel est encore un enfant quand son père Habtom meurt durant le conflit entre son pays et l’Ethiopie. Après l’indépendance de l’Erythrée [en 1993], sa mère Zigheweini emmène Robiel, son frère Filmon et sa sœur Selam à Asmara, la capitale. La famille est pauvre, mais jouit d’un certain niveau d’éducation. Ils ne restent pas longtemps : craignant de perdre ses deux fils s’ils se plient à la conscription obligatoire, Zigheweini veut rejoindre un camp de réfugiés au Soudan. Mais Robiel est arrêté à la frontière et jeté en prison deux années durant.

A sa libération, il tente de rejoindre sa famille au Soudan, et cette fois, il y parvient. Ils sont des milliers, comme lui, à fuir chaque année l’Erythrée pour échapper à la conscription : le service est officiellement de dix-huit mois, mais beaucoup ne quittent jamais l’armée. L’Erythrée est l’un des rares pays au monde qui impose à ses habitants un visa de sortie.

Destination Lampedusa

Au Soudan, Robiel fait la connaissance de Melat Abye, une jeune Ethiopienne. Il leur suffit de quelques semaines pour se promettre le mariage ; ils parlent même d’avoir des enfants. Melat, 25 ans, vit aujourd’hui à Rome, en Italie, où elle a déposé une demande d’asile. Nous échangeons par téléphone, une après-midi.

« Nous voulions aller ensemble en Italie, raconte-t-elle. Robiel était très intelligent. Il voulait aller en Europe faire des études, et à terme faire venir sa mère, son frère et sa sœur. »

Le couple a payé des passeurs pour traverser le Sahara, jusqu’en Libye. Melat précise avoir déboursé 1 200 dollars [945 euros] « pour une place dans un camion de chantier, serrée avec 125 personnes. Sans nourriture et avec un tout petit peu d’eau, et impossible de dormir. »

Ils mettent une semaine pour traverser le désert. En Libye, Robiel se retrouve emprisonné pendant un mois, soumis à la torture et enfermé dans une pièce avec 200 autres personnes, « comme du bétail ». Il doit finalement accepter de payer ses geôliers pour être libéré, précise sa tante.

C’est la sœur de Robiel qui lui a prêté les 2 000 dollars exigés par des passeurs pour le faire embarquer sur un bateau pour l’Italie : trois jours en mer, serré sur un radeau en bois avec 200 autres migrants, rien à manger et très peu d’eau. A l’approche des côtes de l’île de Lampedusa, en Sicile, Robiel et Melat sont arrêtés par la marine italienne et détenus cinq heures : après leur avoir pris leurs empreintes digitales, les autorités les placent dans un centre de rétention, en Sicile.

« Un animal vit mieux que les gens qui sont là-bas »

Roberta Mazzeo, la tante de Robiel, a quitté l’Erythrée pour l’Italie à l’âge de 18 ans. Sa fille Monica est citoyenne européenne et vit aujourd’hui à Londres. Nous avons rendez-vous avec elle dans un café près de Victoria Station, un matin de septembre, alors que sa mère est de passage à Londres. Quand je demande à Roberta de me décrire son neveu, elle fond en larmes : « Un jeune homme de 25 ans tout ce qu’il y a de plus normal. Plein de rêves. »

Robiel avait demandé à sa tante de l’accueillir chez elle en Italie et de l’aider à trouver du travail. « Nous nous sommes mis en quatre pour trouver quelque chose, mais c’était impossible, alors il a décidé de partir », raconte Roberta.

Il restera cinq mois en Italie avant que Roberta n’accepte de lui acheter un billet d’avion Bologne-Paris. Robiel lui a dit avoir en France des amis, et plus de chances de trouver du travail. Le matin du 9 octobre, il a appelé Melat : « Il m’a dit qu’il partait pour l’Angleterre, se souvient la jeune femme. Il m’a dit d’être forte, qu’il était toujours avec moi, et que dans un mois soit il reviendrait, soit il aurait trouvé du travail et se débrouillerait pour me faire venir. »

Le même jour, il a aussi téléphoné à sa tante. « Il m’a dit que tout allait bien, se rappelle Roberta. Il avait rejoint Calais, il y avait beaucoup de monde qui attendait de pouvoir partir pour Londres. Il ne m’a rien dit de ce qu’il avait l’intention de faire pour passer au Royaume-Uni, mais il m’a dit que son rêve le plus cher était d’aider son frère et sa mère à quitter le Soudan et qu’ils vivent tous à Londres. Il voulait travailler, et il envisageait aussi de faire des études. »

Deux heures plus tard, le jeune homme était mort. Roberta a alors écrit pour demander de l’aide à l’ambassade de France à Rome, et à celle d’Italie en France. Ce n’est qu’à partir de là que les autorités à Calais ont commencé les recherches. Un mois s’écoulera encore avant que Roberta n’apprenne que Robiel est mort, avec pour seul bagage un sac en plastique contenant un peu d’argent, des vêtements et une photo de sa famille.

« Quand je suis allée à Calais [pour récupérer son corps], j’en ai vu plein, des jeunes hommes comme Robiel, raconte Roberta. Et aussi des femmes, avec des enfants. Un animal vit mieux que les gens qui sont là-bas. Les autorités s’en moquent éperdument. »

Camp de fortune

Rue de la Garenne, à Calais, à un ou deux kilomètres du terminal trépidant des ferrys, Christian Salomé longe la ligne de chemin de fer et trouve un trou dans le grillage qui la borde. Cet homme grisonnant à la voix douce a travaillé pour Eurotunnel, mais la retraite venue, il restait obsédé par les réfugiés bosniaques qu’il voyait, au début des années 1990, tenter de passer en Angleterre : il voulait agir. Alors, il y a cinq ans, avec sa femme Marie et des amis, il a créé l’Auberge des migrants, une association qui distribue nourriture, tentes et assistance de base.

Des cars entiers de CRS sont postés à tous les carrefours : des migrants venus de toute l’Afrique subsaharienne se massent aux stops dans l’espoir de grimper au passage à bord d’un camion. Les déçus disparaissent ensuite sous la clôture pour rejoindre le camp où ils vivent depuis des mois, déjà.

Christian Salomé me conduit au camp par ce trou qu’il m’a montré dans le grillage : un hangar désaffecté, et des hectares d’herbes et de buissons appartenant à une usine qui ferme les yeux. Un mélange de fumée, d’odeurs de cuisine et d’urine flotte sur le camp. Des migrants conduits ici par des vigiles dans la matinée apportent des palettes en bois et des tentes, pendant que d’autres jouent au football. Au loin sur une hauteur, deux agents de police surveillent le camp.

« Mon pays vit dans les ténèbres en permanence »

Ahmed Ali, 29 ans, a quitté l’Erythrée il y a quelques mois par la même route que Robiel. Pour aller de Khartoum [au Soudan] jusqu’à la côte libyenne, il a passé sept jours suspendu au châssis d’un poids lourd. « Là, nous avons pris un petit bateau pour l’Italie. » Les migrants déboursent entre 1 000 et 1 500 livres pour aller du Soudan en Italie. A bord du bateau, les passeurs libyens interdisent d’emporter trop d’eau ou de nourriture à cause du poids de la cargaison, précise Ahmed Ali – mais ils vous prennent tout, votre argent, votre téléphone…

Pendant son périple, Ahmed Ali me raconte avoir vu deux Somaliens mourir de déshydratation, et un Erythréen diabétique tomber dans le coma. « Le chauffeur libyen, quand nous l’avons alerté, a juste dit : ‘Allez vous faire foutre, laissez-le crever.' »

« Nous ne sommes pas des criminels, insiste Ahmed Ali. Nous n’avons rien fait à part quitter notre pays, pour une raison très simple : si vous voulez prendre un pétale d’une fleur mais qu’il y a un serpent dans la fleur, vous ne pouvez pas. C’est ça, notre pays. Quand le soleil se couche, les ténèbres envahissent tout : mon pays vit dans les ténèbres en permanence. »

Ce soir à Calais, le soleil est couché depuis longtemps et les mouettes planent au-dessus de l’eau dans la nuit. Le vent s’est levé, et les vagues qui fouettent les quais sont d’un noir d’encre, hostile. De l’autre côté du port, celui-là même que Robiel voulait tant traverser, des poids lourds s’engouffrent dans les entrailles d’un ferry : Norbert Dentressangle, DSV, LKW Walter, PREAN, Aquilla, MAW, ECS…

Vers minuit, je me rends sur le parvis de l’église, où 14 Syriens sont pelotonnés les uns contre les autres, dans des sacs de couchage ou sous des couvertures sales rescapées des poubelles. Mohammed Al-Damgha, lui, n’est pas là.

Source: http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/29/calais-le-mirage-de-la-terre-promise?page=3#page_3

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