TURQUIE: Pourquoi les conservateurs musulmans sont-ils obsédés par le sexe ?

Dessin de Vlahovic
Dessin de Vlahovic
En Turquie, le rapport entre sexualité et islam occupe une place importante dans le discours des partis politiques, des religieux et des médias proches de la mouvance islamiste. C’est un débat qui séduit les jeunes et refaçonne l’ensemble de la société turque.
Le 1er octobre, le récent directeur général de l’opéra et ballet national turc, Selma Ada, a publié un nouveau règlement intérieur, stipulant que « les tenues de sport, les shorts en coton moulants, les collants, les jeans en stretch, les sandales, les chaussons, les talons aiguilles, les robes de soirée… ne seront pas autorisés dans les locaux ». Cette directive a aussitôt accaparé la une des grands titres de presse – « Plus de collants à l’opéra ! »– et soulevé un tollé sur les réseaux sociaux.

Abasourdie par cette décision, la célèbre journaliste Ceyda Karan a twitté : « Si dans les opéras, les danseurs de ballet ne peuvent plus porter de collants, que vont-ils porter ? » A la suite de quoi, l’opéra a publié un communiqué, précisant que cette interdiction ne s’appliquait pas aux danseurs, mais aux membres du personnel.Sur les médias sociaux, les utilisateurs ont rappelé ce qu’avait dit Recep Tayyip Erdogan [président de la République] à une productrice en 1994, à l’époque où il était maire d’Istanbul : « Si vous étiez danseuse étoile, je vous conseillerais de changer de métier. » Et il avait ajouté : « Aujourd’hui, l’impérialisme culturel cherche à passionner les foules par des sujets au-dessous de la ceinture. »

Apprenant qu’un nouveau code vestimentaire était imposé au personnel de l’opéra, l’actrice Yaprak Ozdemiroglou a aussitôt réagi sur Twitter : « Et pourquoi ne pas tout simplement interdire les femmes ? Nous serions sauvées ! »

Une question qui délie les langues

Cette obsession de la sexualité peut être déroutante, même pour les Turcs. Le 15 septembre, lors d’un meeting politique, Ismaïl Akkiraz, vice-président du parti Saadet [islamiste] – dont le programme est encore plus conservateur que celui du Parti pour la justice et le développement (AKP ; au pouvoir) – a quant à lui harangué la foule en ces termes : « A cause de la politique inepte de l’AKP, nos jeunes ne savent plus faire leurs ablutions, et 60 % d’entre eux se baladent cunup [sans s’être douché après avoir eu des rapports sexuels, contrairement aux préceptes de l’islam]. »

On ne sait pas très bien sur quelles études scientifiques il se fondait pour avancer ces chiffres, mais sa sortie a déclenché l’hilarité sur les réseaux sociaux.

Si une frange laïque s’amuse de l’absurdité de ces propos et de cette nouvelle réglementation de la politique sexuelle turque, ces questions délient les langues dans toutes les couches de la société. C’est ainsi que Sibel Uresin, conseillère matrimoniale que plusieurs municipalités AKP auraient invitée à venir parler des valeurs familiales, est devenue célèbre en Turquie.

En mars 2011, elle avait fait sensation pour avoir déclaré : « J’ai offert mon amie à mon mari. » En fait, elle voulait dire qu’elle avait proposé à son mari de prendre son amie en deuxième épouse. Uresin est réputée pour son inlassable campagne en faveur de la légalisation de la polygamie et de l’intégration des préceptes de l’islam dans le code civil turc.

Pratiques sexuelles halal

Ses arguments sont quelque peu provocateurs. Partant du principe que tous les hommes trompent leur femme, elle estime que s’ils étaient autorisés à en avoir quatre, ils seraient fidèles. Elle ne voit par ailleurs rien de choquant à ce qu’une fillette de 12 ans épouse un sexagénaire, à condition toutefois qu’elle ait atteint la puberté.

Uresin a par ailleurs clairement fait savoir qu’il conviendrait d’interdire aux homosexuels de fréquenter d’autres hommes, justifiant cela par une explication pour le moins déconcertante : « Etre gay est haram [péché], et des gays en compagnie d’autres hommes ou seuls avec un autre homme, c’est encore plus haram. »

Depuis 2011, après chacun de ses passages sur le plateau d’un journal télévisé ou presque, elle a réussi à revenir sous les feux de l’actualité en présentant une nouvelle idée sur sa conception du bonheur familial et des pratiques sexuelles halal.

Sexualité par procuration

Uresin n’est pas la seule à s’exprimer sur le sujet. Plusieurs oulémas [docteurs en théologie musulmane], tel Cubbeli Ahmet Hoca, débattent ouvertement de la fellation et de la masturbation, se demandant jusqu’à quel point ces pratiques sont acceptables et, le cas échéant, dans quelles conditions elles sont autorisées selon la loi musulmane.

 

Erdogan s’était déjà fait remarquer dans l’affaire des vidéos montrant les ébats sexuels d’un leader d’opposition, estimant qu’il était légitime de regarder et de diffuser ce type d’information au prétexte qu’il ne relève pas de la vie privée. « Il ne s’agit pas de conversations privées mais publiques, puisqu’il n’était pas en compagnie de son épouse. Donc, ça n’a rien de privé. Nous ne pouvons pas considérer les responsables d’adultères comme des victimes », s’était-il justifié en décembre 2013.

Mais pourquoi diable les conservateurs turcs sont-ils aussi obsédés par les questions sexuelles ?

Oray Ergin, journaliste au quotidien Sozcu, n’y va pas par quatre chemins : « Dès que je vois un imam turc aborder des questions de sexe dans la sphère publique, je me dis immédiatement qu’il a un problème personnel avec la sexualité. Ce peut être soit de la jalousie, soit une obsession due à son abstinence volontaire. Dans la mesure où il ne peut pas exprimer ses propres problèmes ou désirs sexuels, il se mêle de la vie des autres et vit probablement sa sexualité par procuration à travers eux. Dit plus simplement, il est constamment obsédé par ce qu’il n’a pas. C’est peut-être une forme de concupiscence. »

Polygamie

Au-delà de son goût pour la provocation, Egin met le doigt sur de nombreux points sensibles de la politique sexuelle turque. Depuis qu’Erdogan est aux commandes, les conservateurs ont acquis plus de pouvoir et de visibilité que jamais sur la scène politique, et la réglementation des pratiques sexuelles est l’un de leurs principaux instruments pour contrôler la société.

La base conservatrice considère qu’il est du devoir de l’Etat de lutter contre les préjudices moraux, tels la mixité non désirée, la polygamie, les tenues vestimentaires des femmes, l’avortement, le droit à au travail et à l’instruction.

« Plus on aborde ces problèmes, plus les normes évoluent [dans le sens religieux], confie Leyla, une musulmane pratiquante. Il y a encore quelques années, dans les réunions de femmes, aucune de mes amies ne se serait risquée à parler à son mari d’une deuxième ou d’une troisième épouse.

Aujourd’hui, des jeunes femmes d’une vingtaine d’années considèrent que la polygamie est tout à fait acceptable. Elles discutent ouvertement des qualités qu’elles attendent d’une coépouse. »

 

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