ASIE: Chine ou Etats-Unis ? La guerre d’influence est ouverte

Dessin de Stephff, Thaïlande.
Dessin de Stephff, Thaïlande.
Désormais, deux visions du libre-échange s’affrontent en Asie. Le projet chinois d’une nouvelle route de la soie est la réponse directe au partenariat transpacifique proposé par les Américains.

Autour du sommet de l’Apec à Pékin, les Etats-Unis et la Chine se sont figés dans une rivalité non dite à propos de la mise en place d’accords de libre-échange. Les Etats-Unis prônent un partenariat transpacifique, le PTP (Partenariat transpacifique ), un impressionnant traité de libre-échange concernant douze nations, mais qui ne comprend pas la Chine. Pékin, de son côté, dans une tentative de contrer le rééquilibrage voulu par les Etats-Unis en Asie, espère recueillir des soutiens pour sa Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique, la FTAAP (Free Trade Area of the Asia-Pacific), un accord moins large dans son contenu mais qui inclurait la Chine.

Le projet des Chinois…

Toutefois, la modeste FTAAP, avec son soutien naïf à la libéralisation des marchés assortie d’une ingérence gouvernementale minimale, n’est pas la vraie réponse de la Chine à l’immense PTP. C’est en fait le projet stratégique de “nouvelle route de la soie” (un tentaculaire ensemble d’accords commerciaux et de construction d’infrastructures, proposé par le président chinois Xi Jinping), qui vise réellement à promouvoir le libre-échange avec ses voisins de l’ouest et du sud-est, et à doper le soft power de la Chine.

Ce projet fait référence à la route commerciale qui, à son apogée entre le VIIe et le XIIIe siècle, reliait la Chine à l’Europe en passant par l’Asie centrale (lire p. 37). Il vise à approfondir les liens entre la Chine et les pays voisins grâce au développement du commerce et des investissements, des secteurs de l’énergie et des infrastructures, ainsi que par l’internationalisation de la monnaie chinoise, le yuan.

…Et celui des Américains

La stratégie de la route de la soie révèle une vision ambitieuse en accord avec les objectifs de Pékin, bien plus que le partenariat transpacifique, qui, lui, reflète largement le modèle de commerce international à l’américaine. Les défenseurs du PTP considèrent en effet qu’il donnerait un nouveau souffle au libre-échange et à la libéralisation des marchés dans le monde.

Le PTP pourrait permettre d’intégrer l’économie des Etats-Unis à celle de l’Asie, à un degré sans précédent, en devenant l’axe, si souvent décrié, du basculement des Etats-Unis vers l’Asie. Ce faisant, il instaurerait des normes plus élevées dans les relations d’affaires, avec des clauses censées protéger à la fois les intérêts des travailleurs et l’environnement. Il pourrait même englober plus de domaines et faire davantage autorité que les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), organisme façonné par les Etats-Unis qui établit aujourd’hui toutes les règles régissant le commerce international. Mais l’OMC ne s’exprime pas sur certains sujets brûlants tels que les aides à l’agriculture, la fabrication de pièces et de composants, le commerce des services ou la protection des droits de propriété intellectuelle, alors que le PTP le ferait.

Normes

A Washington, on avait dans l’idée que le PTP pouvait amener la Chine à réagir de deux façons, toutes deux avantageuses pour les Etats-Unis : soit la Chine était rebutée par les normes environnementales et les conditions de travail très strictes du PTP, et choisissait de son propre chef de rester à l’écart de ce vaste et avantageux bloc commercial ; soit la Chine réclamait d’y participer et devenait, au fil du processus d’adhésion, une nation plus ouverte économiquement, comme ce fut le cas durant les années qui ont conduit à son intégration au sein de l’OMC en 2001.

Mais rien ne prouve pour l’instant que la Chine répondra à ces attentes. Pourquoi d’ailleurs devrait-elle le faire ? La stratégie de la route de la soie lui convient bien mieux que le PTP, un partenariat dans lequel les Etats-Unis placent la barre très haut en matière de libéralisation du marché et d’ouverture. Cette stratégie n’impose aucune contrainte, si ce n’est d’obéir à la vague notion d’intérêt et de respect mutuel.

Alors que le PTP cherche à réduire le rôle des gouvernements dans le fonctionnement du marché et à restreindre l’importance des entreprises d’Etat dans les économies de ses pays membres, le projet de la route de la soie, lui, repose sur une coordination intergouvernementale au plus haut niveau et accentuerait le pouvoir des grandes entreprises publiques et des gouvernements. Alors que le PTP met l’accent sur les services, les droits de propriété intellectuelle et les réglementations locales, le projet chinois vise à faciliter la construction de grandes infrastructures, la vente et le transport des sources d’énergie et la délocalisation des industries manufacturières.

Bras de fer

Non seulement le projet de la route de la soie convient mieux à la Chine, mais des penseurs politiques chinois parmi les plus éminents estiment également que le PTP vise à affaiblir le pays économiquement et politiquement. C’est une stratégie pour “endiguer l’expansion de la Chine” et pour “changer ou renverser les institutions existantes en Asie-Pacifique et dans le reste du monde”, affirme Gu Guoda, professeur de sciences économiques à l’université du Zhejiang, dans un récent article paru dans une revue du Parti communiste, Tansuo [Exploration]. Certains estiment par ailleurs que les changements induits par le PTP et concernant les entreprises publiques, les conditions de travail, l’environnement, l’économie numérique et la chaîne de production dans l’industrie manufacturière constituent une menace potentielle pour le régime politique et le système social chinois actuels.

La Chine, assumant son rôle de puissance mondiale en pleine expansion, sous la direction de Xi Jinping, cherche de plus en plus à se positionner comme l’égale des Etats-Unis sur le plan économique et institutionnel. La Zone de libre-échange transpacifique (la FTAAP) ne peut lui permettre d’atteindre cet objectif. Le sommet de l’Apec semble avoir donné cette année l’image d’un spectaculaire bras de fer entre d’une part Barack Obama et son PTP, et d’autre part Xi Jinping et sa FTAAP, mais c’est du côté du projet chinois de “nouvelle route de la soie” qu’il faut regarder pour observer la vraie bataille d’influence sur le commerce mondial.

—Min Ye*
Paru le 10 novembre 2014 dans Foreign Policy Washington

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