Hommage à Paul Vieille, par Evelyne Accad

Hommage à Paul Vieille: Parcours, Etats-Unis, Théories du Chaos et Sciences Sociales, Critique Littéraire, Imaginaire et Contemporanéité,  Création du site Peuplesmonde.

Evelyne Accad

par Evelyne Accad

 

Un colloque international en Hommage à Paul Vieille, s’est tenu à Paris du 29-30 Novembre 2013.

Au cours de la préparation de l’organisation de cet hommage, chacun des organisateurs ayant contacté son entourage, nous avons constaté l’enthousiasme et l’ampleur de l’influence de la pensée de Paul Vieille.

Etant donné qu’il m’a déclarée légataire de son héritage intellectuel (voir lettre écrite à la main par Paul attestant de cette légation à la fin de cet article), j’ai ressenti le besoin, voir la nécessité de l’ouvrir et de le partager non seulement avec ceux et celles qui en sont déjà détenteurs mais aussi avec d’autres qui ne le connaissent pas.

L’idée de rendre un hommage à Paul Vieille m’est venue un peu après son décès le 25 septembre 2010, je pensais le faire au Liban car c’est mon pays, mais c’était aussi un peu le sien, un pays qu’il aimait particulièrement et où on a souvent vécu à l’écoute du monde et de ses problèmes. Je le cite:

Comment ne pas aimer ce pays, le Liban, parce qu’il était le sien et aussi parce que c’était l’un des rares pays au monde qui ne fut pas agressif, qui était convoité par tous et tentait de préserver son indépendance au milieu du tsunami général. Bien entendu il faudrait aussi parler et tenter de résoudre tant d’autres problèmes. Mais l’indépendance et la démocratie étaient la clef, la priorité. (Courrier personnel)

Je pensais y planter un cèdre en son honneur dans la montagne des cèdres lourde d’un passé riche en Histoire tourmentée, toujours au bord du précipice, et de la destruction, dans un chaos permanent entretenu par toutes les puissances du Monde, mais pays si vivant de mélanges: Orient / Occident, Islam/ Christianisme / Judaïsme, Arabe / Français / Anglais et toutes les langues anciennes de l’époque du Christ et de bien avant. Pour Paul, la division entre ces deux mondes lui semblait artificielle et faussée. La Méditerranée divisée entre rive sud et rive nord était pour lui objet de critique. Il m’écrivait:

La division Europe/Asie n’avait au fond pas de sens, elle n’en avait eu que par/pour la colonisation. Elle divisait ce qui était un; la Méditerranée n’était pas un océan qui séparait, mais un lac qui très anciennement, avait permis entre ses rivages une intense circulation. Il aimait ce pays, le Liban, parce qu’il avait la grâce, l’intelligence, la finesse de ces peuples mélangés du Proche Orient qu’il avait côtoyés si longtemps, témoignant d’une très ancienne civilisation ayant façonné jusqu’aux vies quotidiennes. Il aimait aussi ce pays dont les paysages ressemblaient à ceux de la Provence … Le Liban, pour lui, était la porte du Proche-Orient, presque l’Europe et déjà le monde arabo-musulman, l’expression était de Berque, une expression ni heureuse ni exacte, parce que ce qui était désigné n’était ni entièrement arabe (comprenant le monde iranien souvent accolé au monde arabe parce que musulman) ni entièrement musulman (les chrétiens du Liban et d’autres régions à la base des religions monothéistes enracinées dans ce lieu si tourmenté) et tout l’élément païen comme dans les confins entre l’Iran et le Pakistan. C’était aussi la porte de la Méditerranée quand on arrivait de l’Est. Les Romains s’émerveillaient lorsque, de retour de quelque expédition orientale, arrivant sur les hauteurs du Liban, ils apercevaient la mer intérieure qui unit plus qu’elle ne sépare ses riverains. Faisant le même parcours, parvenant aux mêmes cols, il avait toujours un sentiment de délivrance. (Courrier personnel)

La situation s’étant beaucoup dégradée au Liban depuis 2010, cela ne semblait plus possible, peut-être même dangereux d’y entrainer des participants venant de tous les coins du monde. Christiane Veauvy, que je connaissais grâce à une philosophe romancière féministe de renom qui nous avait mises en relation, Françoise Collin, et grâce à un colloque sur « Femmes et écriture » organisé en Quercy par Edmond Jouve, m’avait envoyé, à la mort de Paul, une lettre si touchante que j’y ai de suite répondu. En parlant avec elle, je me rendis compte que je ne connaissais pas vraiment la période de recherches menées par Paul en France et sur la France, en particulier sur la Provence, et pas davantage son cheminement durant les premières années de sa carrière. Je compris qu’il y aurait aussi un intérêt en France à lui rendre hommage et qu’il était temps de parler de cet homme, ce sociologue / anthropologue comme il se considérait, ce résistant qui s’était positionné en tant que tel durant l’occupation nazie, ce penseur qui avait eu une réflexion unique et originale ayant bouleversé la sociologie et inspiré tant de personnes à s’investir loin des sentiers battus. La preuve en fut la présence de tous les participants réunis pour l’hommage venus de plusieurs coins du monde. L’année suivante, le département du Middle East Studies, French Studies et Women Gender Global Program de l’Université d’Illinois, organisait aussi un hommage dont plusieurs communications figurent dans cette publication.

Parcours dans la vie de Paul Vieille:

Il y eut au moins quatre parcours dans la vie et la réflexion intellectuelles de Paul, tous ponctués de ruptures/transformations mais avec une réflexion centrale sur la culture au sens anthropologique du terme et sur la capacité d’initiative des couches populaires, rurales et urbaines, au passé et au présent, en France, en Iran et autour de la Méditerranée. C’est là le fil conducteur de sa pensée, étroitement lié chez lui à l’idée de justice, mais aussi à la réflexion sur le rôle des intellectuels de divers types. Il m’écrivait il y a quelques années alors que je l’interrogeais sur son cheminement:

Ce qui m’a toujours remué, troublé, conduit à réfléchir et agir, c’est l’idée de justice, peut-être mieux, l’idée d’équité. J’ai toujours été inquiété par le sort des déshérités, le marxisme a été pour moi un instrument intellectuel pouvant être utile au changement de la condition des prolétaires, je m’intéresse moins au devenir « scientifique » du monde qu’aux prolétaires et à leur imaginaire, c’est-à-dire à leur rêve de justice et d’équité, à leur rêve d’un autre monde. De ce monde rêvé on peut dire qu’il est le religieux des pauvres, l’absolu qui les hante. Je serais donc religieux ou en quête de religieux parce que moi-même hanté par ce rêve des prolétaires, par le prophétisme que l’on rencontre dans leur parole. Ma quête est bien entendu désespérée, c’est-à-dire à la fois optimiste et pessimiste. Optimiste parce que c’est la nature de toute quête, parce que le monde ne peut être vécu sans espoir, sans une attente, et pessimiste, parce que cet autre monde est sans cesse trahi par ceux qui le rêvent autant que par ceux qui ne le rêvent pas. Et pourtant il existe et se réalise lentement, très lentement.

On peut situer des tranches de dix à vingt années dans la vie de Paul : – La France, la Provence en particulier (1940-1958) – L’Iran (1958-1968) – Le retour en France et Mai 68, Paris et la création de la revue Peuples Méditerranéens (1968-1988) – Les Etats-Unis, la globalisation et la création du site Peuplesmonde (1988-2003). Ces étapes furent ponctuées de transformations et de ruptures que nous avons tenté d’exprimer et de transmettre dans cet hommage par souci de compréhension du cheminement de la pensée et de la vie de Paul.

Il m’écrivait sur le premier parcours de sa vie:

Ma première rupture, la plus importante, a été brutale, c’était la guerre. J’ai été balloté seul, j’avais à peine 20 ans, dans une Europe tourmentée, sans héritage intellectuel, sans héritage politique, sans savoir exactement qui j’étais, regardant la tourmente dont j’étais étranger : villes qui brûlaient, s’écroulaient, armadas dans le ciel, misère autour de moi. J’étais impassible, me promenant seul dans les décombres, fuyant les abris collectifs, hurlant parfois de peur sans le savoir. Le « trauma » de la guerre a été profond; à l’époque on ne parlait pas de trauma, on ne savait pas ce qu’était un trauma. Je ne savais pas ce qu’était un trauma ; le mot trauma, aujourd’hui encore, me parait toujours étrange. Peut-on dire quelque chose de cet état indicible sans ramener le sujet à la vulgarité? Ma famille m’a regardé comme un désaxé, malade de la guerre, elle a attendu que ça passe, mais ça n’est pas passé; dans les dix années qui ont suivi, étudiant, j’ai, en fait, erré dans Paris, toujours étranger, incapable de revenir à la réalité. Au cours de ces années, j’ai conçu une haine terrible de la guerre et de l’injustice, lentement je me suis construit une conscience politique et une conscience sociale sommaires. A la fin de ce processus, je n’avais, bien entendu, pas grand-chose de commun avec le gamin d’avant la guerre. Encore qu’on pourrait/devrait relire l’avant à l’aide de l’après…

Avec le recul, je me rends compte à quel point ces traumatismes de la guerre nous ont réunis et rapprochés Paul et moi, sans que nous le sachions à l’époque de notre rencontre. Pour moi qui me voyait confrontée à la violence, la cruauté et les angoisses liées à la guerre du Liban, l’écoute, les analyses et la compréhension de Paul furent d’un grand réconfort. Je ne savais pas à l’époque que lui aussi s’était rapproché de moi par ce biais qui le faisait tant souffrir. La deuxième rupture/transformation importante, il m’en fait partie à propos de l’Iran qu’il découvrit à la fin des années cinquante:

Une autre grande coupure a été ma rencontre de l’Iran. Au préalable, je dois souligner que dans mon travail socio-anthropologique, je n’ai jamais su rester neutre, je me suis toujours senti impliqué par/dans la vie des gens sur lesquels je travaillais; je ne suis jamais parvenu à les tenir comme objets inertes (ce qui pourtant est de bonne méthode!); bref, j’étais, je suis toujours romantique, mon travers étant de vouloir changer les choses lorsque je me trouve en présence de l’injustice. En Iran, l’injustice était immense; je m’étais investi dans le travail sur l’Iran où je ne résidais que grâce à des contrats précaires de six mois, parfois d’un an. Etranger, je ne pouvais m’impliquer politiquement. Je m’en étais bien gardé. Je devais alors m’impliquer au plan culturel, changer les représentations, celles de mes collègues et d’abord de mes collaborateurs. Partant de cette position, je devais m’attacher à comprendre ce qui se passait autour de moi, qui était inatteignable à l’aide de mes évidences culturelles françaises, donc me défaire de beaucoup de ces évidences qui n’étaient bien entendu pas seulement des instruments intellectuels, mais aussi des manières d’être, de vivre, de penser, de raisonner. J’ai donc effectué ce travail double qui consiste à me transformer moi-même pour tenter de transformer les autres. Je ne suis pas devenu iranien. J’ai acquis, comme disent les beurs aujourd’hui, une double culture qui a fait que je n’étais plus de culture française, sans être de culture iranienne.

La troisième rupture a correspondu à mai 68 et aux profondes transformations dans la société française (libérations de toutes sortes: de la parole, des femmes, des colonies, du patriarcat, de la sexualité). Il confie que cette coupure, il l’a profondément ressentie lorsqu’il est revenu en France, il ne comprenait plus rien aux façons d’être et de penser. En plus, durant ses années d’absence, la scène intellectuelle française avait profondément changé. “J’étais en désarroi,” m’écrit-il. Il ressent le besoin profond de se libérer lui aussi! Il se tourne vers d’autres horizons, la création d’une revue exceptionnelle. C’est la naissance de “Peuples méditerranéens”.

L’une des raisons de la création de cette revue fut de donner visibilité, plate-forme et voix aux intellectuels arabes trop souvent marginalisés dans la société française m’avait-il confié.  Est-ce l’une des raisons pour lesquelles lui-même fut marginalisé?  Il le pensait mais n’en était pas offensé, cela semblait au contraire le renforcer dans ses choix et ses orientations.

Il faut néanmoins souligner qu’un tel engagement vis à vis des intellectuels arabes a été et demeure nécessaire. Paul a été pionnier dans ce domaine aussi et je m’associe à Christiane Veauvy qui souligne qu’: « il est grand temps de découvrir les horizons insoupçonnés vers lesquels nous entraîne le dernier ouvrage de Georges Corm. La confrontation entre pensée et théorisation, à laquelle invite ce grand livre, engendre une relecture des sciences sociales à l’oeuvre en Méditerranée, dans la mondialisation et aussi bien dans le processus antagonique nommé démocratisation. » (voir son article, premier chapitre et introduction de cet hommage).

Ce que montre l’ouvrage de Corm, c’est :

le basculement médiatique et académique en Europe et aux États-Unis sur l’islam politique, qui a été instrumentalisé et radicalisé à la fin des années 1970, lors du dernier épisode de la guerre froide, lorsque les États-Unis ont théorisé la nécessaire réislamisation des sociétés arabes pour faire face à l’extension du communisme dans la jeunesse de ces sociétés et d’autres sociétés musulmanes en Asie. Cela s’est notamment traduit par l’enrôlement et l’entraînement de milliers de jeunes Arabes en Arabie saoudite et au Pakistan, sur la demande des États-Unis, pour aller se battre contré l’armée soviétique qui a envahi l’Afghanistan en 1979, en invoquant la nécessité d’un « djihad » contre les athées soviétiques. C’est de cette première guerre d’Afghanistan qu’est née l’organisation al-Qaida d’Oussama ben Laden, riche ressortissant saoudien, et qu’est né le mouvement des talibans, pratiquant lui aussi un islam radical à la mode saoudo-wahhabite. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est que la suite logique de cette politique fatale.

Il faut rappeler que le monde arabe a une pensée et une culture qui se situent à la fois avec et en dehors de l’islam. En dehors, parce que la culture arabe existe préalablement à l’islam, avec des traditions poétiques majeures indépendantes de toute contingence religieuse. Dans le premier chapitre de mon livre, je rappelle d’ailleurs l’importance de cette culture poétique. Culture primordiale à tel point qu’aujourd’hui encore, les personnes les plus honorées dans toutes les sociétés arabes restent les grands poètes, mais aussi de grands compositeurs de musique, chanteurs et divas, de très nombreux romanciers de qualité, dont le travail artistique et littéraire constitue le fond de la conscience collective arabe. Il y a de fait une pensée arabe très diverse de type profane, ouverte sur tous les problèmes de la modernité et qui est un socle majeur de la conscience collective arabe. Cependant, la pensée arabe existe aussi avec l’islam – événement historique et culturel considérable –, puisque, après l’apparition de la prophétie coranique, certes de très nombreuses écoles théologiques ont fleuri, mais aussi la philosophie qui a repris et développé le patrimoine grec et a fertilisé la pensée chrétienne en Europe.

Pour Paul au moment de la création de sa revue, comme pour Corm actuellement avec son livre sur la “Pensée et Politique arabe”, il fallait redonner à cette pensée la place qu’on lui avait occultée, injustice flagrante menant à de nombreux malentendus dont nous subissons toujours les conséquences :

Je souhaite donc, entre autres, que les recherches académiques – et les médias – soient moins polarisées sur des prétendues spécificités identitaires arabo-islamiques, qu’elles donnent plus de visibilité à la pensée critique arabe toujours très active et vivante, mais sur laquelle il est fait un silence consternant.

Paul s’est toujours attaché à donner toute la place qu’il fallait ouvrir à cette pensée car il se rendait compte des enjeux. Cela lui a valu un ostracisme de la part de sa société qui l’a marginalisé car elle ne voulait pas entendre cette voix/voie avec laquelle elle entretenait et continue d’entretenir des rapports d’amour et de haine. Il est temps de rétablir cette injustice.

Suite à notre rencontre en 1978, il y aura la quatrième rupture.

A la fin des années 80, en 1988 pour être plus précise, me rendant compte que Paul ne pouvait obtenir un prolongement de son poste de directeur au CNRS, je le proposai pour un poste honorifique, George A. Miller Visiting Professor, à l’Université d’Illinois dans le département d’Anthropologie; j’occupais un poste de Professeur dans cette Université dans les départements de Français, Littérature Comparée, Women’s Studies, African Studies, Middle East Studies et Honors program depuis 1973. L’année suivante, le poste de Paul dans le département d’Anthropologie fut transformé en Visiting Professor dans le département de Français jusqu’en 2003, date de ma retraite de cette Université. Nos activités à partir de 2003 furent transportées à Paris, pour des étudiants américains, avec la création d’un enseignement sur l’immigration et la globalisation dans une perspective multidisciplinaire avec analyses portant sur la ville de Paris et la culture française. Et cela jusqu’en 2008, même durant la lutte acharnée contre la maladie qui l’avait frappé dès 1994, Paul ne cessa d’écrire, de réfléchir, de lire et d’enseigner.

La douzaine d’années passées par Paul aux Etats-Unis fut riche en découvertes, voyages, et surtout la création de cours innovants, notamment sur le chaos dans les Sciences – mathématiques, physique – lié au chaos des sciences sociales: « Today’s World Chaos », « Le chaos et l’imaginaire », « Postmodernité, Roman, art et société », « Idées post » « Critiques littéraires : continuités et discontinuités ».

Nous avons lié les analyses et présentations de nos cours à la condition des femmes qui était mon souci majeur auquel Paul s’est toujours ralié et impliqué, m’encourageant à aller toujours plus loin dans ma réflexion à cet effet. C’est lui d’ailleurs qui me conseilla de choisir la Tunisie pour ma deuxième année de bourse Fulbright (j’avais le choix entre la Jordanie, l’Egypte, et la Tunisie, le Liban ayant été écarté pour cause de bombe à l’ambassade américaine ayant devasté le lieu, 1982) il me dit que j’y trouverais un mouvement de femmes parmi les plus vivants du Monde Arabe. Et c’est bien ce qui se produisit et donna lieu à ma découverte d’un mouvement de femmes extraordinaires et pionnières dans l’émancipation de la femme arabe (voir mon roman Blessures des Mots: Journal de Tunisie qui décrit cette année mémorable).
Il avait beaucoup appris d’elle (Evelyne) à propos du féminisme par exemple, qui était pour lui une cause un peu mystérieuse par rapport à laquelle, il ne savait pas très bien comment se situer. Il y était a priori très favorable (comment ne pas l’être avec tant de filles?) (il en avait 4), mais en quoi pouvait-il concrètement y contribuer ? D’elle il avait appris que ce n’était pas compliqué, que c’était même très simple, qu’au fond l’essentiel était de laisser les femmes s’exprimer, qu’il existait une logique que (sans faire dans l’essentialisme) l’on pouvait dire féminine, ou davantage féminine, qui s’expliquait aisément par la place que les sociétés historiques avaient faite aux femmes; la différence avec la logique masculine pouvant être appelée à s’estomper ou disparaître par suite même des luttes féministes, et déboucher sur ce fémi-humanisme dont elle (Evelyne) parlait et dont elle avait construit le mot double. (courrier personnel)

Aux Etats-Unis, dans notre enseignement, l’idée du chaos dans les sciences à comparer au chaos des sciences sociales fut inventée et développée par Paul, elle fut reprise ensuite dans plusieurs ouvrages écrits par divers auteurs aux Etats-Unis surtout. Il est important de souligner à quel point Paul fut innovateur et créateur dans sa recherche de liens inhabituels ouvrant des perspectives dans la recherche et les différents domaines scientifiques et artistiques.

Cet enseignement aux Etats-Unis fut pour lui un grand moment comme il m’écrivit:

J’avais enfin eu le loisir de travailler intellectuellement, de comprendre, non pas la culture étatsunienne mais le mouvement intellectuel occidental de la fin du XXème siècle et de mettre en perspective mon expérience de « l’Orient ».

Il s’investit à fonds dans l’enseignement de cours innovants qui ne pouvaient être enseignés qu’aux Etats-Unis, faisant les liens entre différents domaines. Ces conférences et enseignements furent donnés dans différentes universités américaines mais également dans de nombreux pays étrangers de la Méditerranée, du Mashrek et du Maghreb (Egypte, Liban, Turquie, Suisse, Norvège, Portugal, Suède, Tunisie, Maroc, etc.) Ces voyages furent aussi une opportunité pour interviewer des gens des couches populaires (voir mon article dans l’hommage à Françoise Collin où je parle de mes recherches avec Paul Vieille parmi des populations dans des situations de précarité extrême, animées d’une dynamique stupéfiante, tendues vers un avenir différent dans des cas apparemment les plus désespérés), pour alimenter nos travaux de recherches et de publications.

1. Recherches : Chaos et anomie

Le concept de chaos des sciences physiques appliqué aux sciences sociales, fut créé par Paul, puis développé dans une réflexion commune. Ce concept s’articula sur l’idée de chaos et d’anomie.

Frappés de l’absence ou de l’insuffisance dans les sciences sociales d’outils conceptuels pour penser des phénomènes apparemment aberrants des sociétés contemporaines comme la drogue, le terrorisme, la croissance extrêmement rapide de la population, les graves problèmes écologiques, l’émergence de nouvelles maladies liées à l’environement, des mouvements inexplicables comme la révolution iranienne et bien d’autres du même type, etc., nous avons été attirés par le concept de chaos et à partir de lui nous avons tenté de repenser un concept des sciences sociales, celui d’anomie.

Nous n’étions pas en mesure d’aller très loin dans la compréhension de la théorie du chaos puisque nous n’avions pas de formation en sciences exactes et que notre perspective sur la théorie du chaos était largement extérieure. Cette lacune a été comblée en invitant des collègues, professeurs de l’université d’Illinois spécialisés dans ces domaines.

a – Du positivisme au chaos. Une rupture épistémologique.

Nous partîmes du livre de Pierre-Simon De Laplace, Essais philosophiques sur les probabilités, qui fut un moment essentiel de la pensée scientifique, en même temps qu’il posait le paradigme en rapport avec celui de chaos. Le mythe laplacien du positivisme dans les sciences fut l’un des mythes sur lesquels vécut le XIXe siècle. Henri Poincaré, dans les années 1880, découvrit ce que l’on appelera, trois quarts de siècle plus tard, la sensibilité aux conditions initiales. Mais ses intuitions furent abandonnées par lui-même et demeureront ignorées jusque dans les années 1960, à l’époque où Smale les reprit pour découvrir ce qu’il nomma les systèmes chaotiques.

La prévision météorologique étant d’un grand prix pour beaucoup d’activités humaines, elle fut le paradigme de la position positiviste, de ses difficultés, de son mythe et de son abandon final, ayant mis en échec la pensée positiviste. Lorsque Von Newman mit au point les premiers ordinateurs, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, il s’imaginait que, grâce à eux, on allait pouvoir saisir en même temps une telle quantité de données que l’énigme serait résolue. La prévision apparut cependant impossible à long ou même à moyen terme.

Puis le positivisme fut abandonné au profit d’une recherche plus globale. La physique du XXe siècle, avec la théorie de la relativité et du chaos, élimina l’illusion newtonienne d’un espace et d’un temps absolus, et rejeta le fantasme laplacien d’une prédiction déterministe. A partir d’une situation donnée, l’évolution laissait place à de l’incertitude. La question était cependant de savoir si dans les sciences de la nature, cela signifiait que le devenir était tout de même soumis à un ordre ou si du désordre se mêlait constamment à l’ordre, et si donc il y avait de l’innovation dans la nature.

La notion de science du chaos indiqua que les frontières de ce qui était conçu comme pensable, rationnel, étaient désormais dépassées, que l’on entrait dans ce qui était conçu comme impensable. La science ne se concevait plus de limites; elle s’autonomisait d’une perspective pragmatique, opérationnelle, elle donnait la priorité à la compréhension.

Le concept de chaos dans les sciences de la nature, avait trois implications épistémologiques :

– L’intérêt porté à ce qui jusque-là était considéré comme exception, comme marginal, terra incognita. Le chaos désignait de nouveaux territoires, des interactions jusque-là non reconnues, de nouveaux champs de recherche supposant de nouveaux outils, de nouveaux modes d’approche.

– Les espaces relevant du chaos, ne furent plus considérés comme marginaux, comme désordre, mais comme ayant une signification en eux-mêmes. On étudiait donc l’ensemble de l’évolution d’un système, ses points de bifurcation, ses états critiques, ses changements de phases.

– Le souci de connaissance se débarrassait du souci pragmatique, de cette idée que la science n’avait de sens que par ses applications.

Une question fut de savoir pourquoi, à un moment donné, la science abandonnait une position épistémologique pour une autre? Un historien des sciences comme Thomas Kuhn, un physicien et une philosophe comme Iliya Prigogine et Isabelle Stengers  insistaient sur l’autonomie de la science. Michel Foucault montrait qu’à certaines époques apparaissaient en différents sites de la pensée des changements structurels similaires.

Ces changements relevaient donc de la culture, de sa transformation et non des choix des individus. La culture, ajoutait Foucault, constituait les individus et non l’inverse. Elle possèdait une vie autonome. Pour Kuhn, il y avait la science normale et la science conduisant aux révolutions scientifiques. Les révolutions scientifiques étaient des innovations partant des énigmes de la science normale, qui, au lieu de tenter de les faire entrer dans le cadre des paradigmes anciens, existaient au prix de modifications plus ou moins légitimes, cherchant de nouvelles solutions, de nouveaux paradigmes. Le compte rendu que James Gliek donna des milieux dans lesquels la science du chaos s’était constituée attestait que les scientifiques à l’origine de cette pensée furent marginalisés, eux-mêmes anomiques dans le milieu scientifique attaché à la science normale qui était la leur.

Comme l’avait remarqué Foucault, il y eut synchronie entre des innovations scientifiques et  des innovations culturelles structurellement semblables. Elles apparaissaient au même moment dans des domaines différents des sciences naturelles, dans des laboratoires étrangers les uns aux autres et des transformations analogues intervenaient dans les sciences humaines, dans la philosophie. Il y eut aussi coïncidence temporelle entre les révolutions scientifiques et culturelles et les transformations de la société: les recherches et les découvertes que l’on regroupait sous le terme de chaos débutèrent dans cette période des années 60 où les sociétés occidentales entrèrent dans des transes qui furent pour elles un tournant.

Pour Edgar Morin, il y avait trois principes constituant les sciences humaines: transdisciplinarité, transnationalité et complexité. Tout comme Paul, Morin passait outre les frontières des différentes disciplines et permettait de découvrir ainsi de nouvelles problématiques et de nouveaux liens entre les sciences. La thèse de Morin qui avait bouleversé les fondements de l’anthropologie, c’était la quête du « chaînon manquant » permettant de retracer l’évolution de l’homo sapiens, chemin qui ne menait nulle part. Les recherches d’Edgar Morin furent de développer la complexité dans tous les domaines de la connaissance humaine, même celle qui restait d’ordre biographique et qui tentait de retranscrire son temps avec des mots. La transdisciplinarité fut un aspect caractéristique de l’anthropologie fondamentale d’Edgar Morin, qu’il élabora dans des différents volumes de La méthode. La méthode c’était surtout le maintien de l’étonnement. Ce que Einstein avait si bien exprimé : « Ce qui est incompréhensible, c’est que quelque chose soit compréhensible dans notre monde ». La méthode concernait la connaissance et tout ce qui touchait les relations avec le monde extérieur et le monde intérieur.

Le paradigme central du mouvement social des années 60 fut la relation bien-être/mal-être; soit la relation dialectique entre la consommation, comme mode universel de relation au corps, à la vie, à l’espace, aux autres, à la société, au monde, et l’insatisfaction de cette relation, de cette réification. Les individus donnant ces transformations à voir, exprimaient de façon paroxystique cet imaginaire, le devancaient. Qu’ils fussent scientifiques, se situant en marge de la recherche normale, ou marginaux des faubourgs, leur anomie exprimait le désir de dépassement de la société, le désir d’un ailleurs, une négation radicale de l’institué, et la recherche d’un nouveau sens.

b. Le concept de chaos et les sciences sociales.

Dans les sciences de la nature, la notion de chaos désignait l’espace où les paradigmes de compréhension jusque-là utilisés devenaient inopérants, où de nouveaux paradigmes devaient être utilisés pour comprendre. Les sociétés actuelles nous étaient de la même manière incompréhensibles, elles évoluaient de façon erratique comme lors des changements de phase en physique, et la question se posa de savoir s’il y avait quelque chose à savoir ou pas, et, s’il fallait interroger ces formes apparemment aberrantes que nous rencontrions. Nous devions donc étudier parallèlement ces formes quelque fut leur éloignement apparent, leur appartenance à des disciplines scientifiques différentes. Pour comprendre l’acception qui fut donnée au concept d’anomie, il nous fallut brièvement revenir aux origines des sciences sociales.

c. L’anomie 

La sociologie remontant à Auguste Comte, il nous fallut poser la question que Comte se posait, se situant dans la filiation de la philosophie des Lumières, effrayé par la Révolution française, événement chaotique par excellence catastrophique. Comte fonda un nouveau mythe, le mythe positiviste, celui d’une science qui devait remplacer tous les autres modes de relation au monde et, en même temps, fonder une société de progrès. Celle-ci devait conjurer « l’anarchie intellectuelle », le chaos politique, social et moral qui s’était ouvert avec la révolution. La société, pensait-il, devait être réorganisée par la science qui garantissait une histoire sans crise.

Durkheim fut l’héritier intellectuel de Comte, et dans cette mesure il définit la sociologie comme science de l’institution, de ce qui est cristallisé dans les institutions. Durkheim se trouvant devant des faits inexplicables dans la perspective positiviste, il s’interrogeât sur des faits tels que la Commune de Paris ou la guerre de 1870, que l’optimisme positiviste d’un développement scientifique et industriel continu, d’une marche inéluctable vers le progrès ne pouvait comprendre, changements destructeurs, négateurs de l’idée de progrès.

Durkheim créa alors le concept d’anomie. Les périodes de mutation étant des périodes où la totalité organique se décomposait, le désir devenait alors infini du fait-même de la mutation; et ce débridement du désir, cet éréthisme se manifestait par des conduites anomiques, c’est-à-dire dont aucune règle déterminant la normalité ou l’anormalité, ne pouvait épuiser le contenu et la compréhension. L’anomie résulterait ainsi de l’investissement par l’infinité du désir, d’individus que cet investissement-même saisissait d’illuminations fulgurantes.

L’anomie fut réduite par Durkheim à ce qui ne répondait ni à la norme ni à la contre-norme. Elle n’avait pas de sens en elle-même. Le hors-norme était le marginal, l’inexpliqué, l’inexplicable. Les marges ne furent considérées que par rapport aux institutions, au centre qui les définissait comme marges.

Depuis les années 60, le problème du changement s’est posé avec une nouvelle vigueur aux sciences sociales. Face à un chaos qui attendait d’être pensé, qui réclamait qu’un sens lui soit donné, plusieurs attitudes se distinguèrent.

– Dans la réflexion anthropologique (chez Balandier par exemple) ordre et désordre sont inséparables, le désordre laissant subsister en creux l’ordre et le confortant. On est en présence d’une pensée de la reproduction des sociétés, dans l’alternance de moments d’ordre et de désordre, cette pensée occulte l’anomie comme négation radicale de l’institution, invention, innovation.

–  Pour la sociologie de l’action, le social est mouvement ou soumis à ce qui est en mouvement, il est producteur et produit, instituant et institué, il est à la fois actif dans sa propre constitution, et passif comme récepteur du nouveau ; les conflits, les rapports sociaux, les mouvements sociaux prennent place dans ce mouvement général.

– Le désordre, le chaos actuel des sociétés est regardé comme dans les sciences physiques: apparent, il contient certaines régularités, un certain ordonnancement. Ce qui est considéré comme désordre, comme chaos, recèle un ordre que nous sommes incapables de percevoir, habitués que nous sommes aux normes d’un monde révolu.

En Occident, cette position reproduisit sous une nouvelle forme le modèle néo-libéral d’une société sans pouvoir, d’une société harmonieuse grâce à la quasi-absence de l’Etat, le marché fut l’ordonnateur du chaos social, il lui conféra un ordre réel que nous devions reconnaître. Le chaos fut un mécanisme d’auto-organisation. Durant cette période d’extraordinaires bouleversements du monde, nous assistâmes à un retour à l’utopie libérale.

– Le dernier courant se situe dans la filiation de Nietzsche : «  O mes frères! Où est le plus grand danger qui menace tout avenir humain? N’est-il pas chez les bons et les justes! Chez ceux qui parlent et sentent ainsi dans leur cœur : Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi ; malheur à ceux qui veulent encore chercher ici ! ». Nietzsche conçoit le désordre comme nécessaire à la vie, comme nécessaire au mouvement de la société. Seul le désordre est vivant, est inventif. L’anomie n’est pas seulement inversion, subversion, négatif du positif, elle est création, anticipation d’un non-encore vécu.

Comment dans cette perspective avons-nous abordé le concept d’anomie?

– Il ne s’agissait pas d’expliquer l’anomique, de tenter de l’inférer à partir de ce qui se donnait comme normal, ou de tenter de l’expliquer de façon mécaniste, déterministe à partir des contradictions, des transformations de la société, du milieu, de l’inconscient, de l’idéologie. Les contradictions, les transformations, le milieu, l’inconscient, l’idéologie existaient bien, mais le propre de l’anomie qu’elles engendraient, du débridement du désir qu’elles provoquaient, était l’innovation, l’invention.

– L’anomie est constituée essentiellement comme tentative de reconstruction utopique, comme innovation radicale dépassant l’expérience immédiate de la société, de ses institutions, rêvant à une patrie imaginaire, à un foyer d’identité selon les termes d’Ernst Bloch. L’anomie est une anticipation du non-vécu sur le vécu, une projection de l’être au-delà de l’être donné.

Le concept d’anomie, dans les sciences humaines, correspondant dans une certaine mesure au concept de chaos dans les sciences de la nature, l’analogie fut frappante entre les mouvements désordonnés, imprévisibles selon le déterminisme laplacien, engendrés par la sensibilité aux conditions initiales, et l’ébranlement d’une société du fait, par exemple, du passage du rural à l’urbain, qui ouvrait les portes de l’effervescence de l’imaginaire, du débridement du désir, du désir infini, de l’éréthisme, de l’anomie, moment de plus grande fragilité, où tout devient apparemment possible et qui peut s’ouvrir tant sur le désastre, sur le chaos et la mort plutôt que sur le renouveau. Le système avance sans savoir d’où il vient. De la même manière, l’anomie comme désir infini, ignorance ou refus des satisfactions que ce désir pouvait trouver jusque-là, est une dynamique qui ignore le passé, qui avance sans savoir d’où elle vient.

L’utilisation de la notion de chaos dans les sciences sociales eut surtout l’intérêt de mettre l’accent sur une interface entre les sciences, d’en montrer à la fois les analogies et les différences. Elle permit de se démarquer du concept d’anomie tel qu’il fut jusqu’ici ordinairement entendu, ou, davantage, de le connoter de façon différente, nouvelle.

Edgar Morin nous rappelle que la déviance a été, la plupart du temps, à l’origine de toutes les innovations qui ont compté dans l’histoire de l’humanité, qu’il s’agisse des découvertes scientifiques, de création de nouveaux systèmes philosophiques ou religieux ou de l’inauguration de nouveaux modes de vie.

Paul était bien en harmonie avec les idées de Morin et la notion de chaos, développée par lui au début de son séjour aux Etats-Unis, marqua le développement de notre recherche, des cours que nous allions enseigner et des appels à diverses fondations susceptibles de financer nos projets. Cette notion se reflète dans bien des activités que nous avons eues aux États-Unis durant son séjour, ses recherches et son enseignement. Elle explique aussi l’évolution de sa pensée de Peuples méditerranéens à Peuples Monde.

2. Les enseignements de Paul Vieille aux États Unis

Les cours que nous avons créés et enseignés couvrirent la notion de chaos, la théorie littéraire, la postmodernité, etc. ; parmi quelques exemples, il y eut:

a. Le chaos et l’imaginaire: Encore heureux qu’on aille vers la mer

D’un monde se détraquant : bombe démographique, explosion urbaine, faillite de l’État-nation dans ses fonctions de régulation, faillite du développement, énormité de dettes écrasant et grevant l’avenir d’une partie du monde, la plus grande, chômage, nouvelle pauvreté, économie informelle, drogue, remous identitaires, sectes et fondamentalismes, terrorismes (celui de l’État et les autres), révoltes dites de la faim, révolutions considérées parfois comme anti-révolutions, épuisement de la société civile, fin de l’histoire, sans compter les menaces de catastrophe écologique majeure, et d’embrasement atomique, etc., nous avons repéré et analysé le chaos du monde au travers de penseurs et théoriciens sur le sujet, grands prêtres du crépuscule.

Parmi les grandes questions examinées il y eut: les motifs d’inquiétude, le roman engagé à se désengager, l’imaginaire du roman et de l’art des temps présents, l’imaginaire dans sa dimension multidimensionnelle et comme produit de l’imagination se saisissant du futur du présent, anticipant le futur du chaos présent, l’imaginaire des acteurs sociaux directement impliqués dans les formes du chaos que les pensées alternatives telles que l’éco-féminisme, les mouvements de non-violence, l’économie alternative, et toutes les constructions imaginaires des mouvements alternatifs. Cours multidisciplinaire et multiforme utilisant à la fois les films et documentaires, l’analyse de romans, et les débats avec des auteurs et exposés théoriques, se référant à des aires culturelles différentes: pays arabo-méditerranéens, Afrique au Sud du Sahara, France.

b. Postmodernité Roman, art et société

Le « postisme », ou la postmodernité, terme polysémique à sens contradictoires: tantôt une époque et tantôt un projet, tantôt une rupture et tantôt un futur antérieur, tantôt la fin des grands récits et tantôt un nouveau grand récit, tantôt le renouvellement du projet des Lumières et tantôt sa liquidation. Mais n’est-ce pas le propre de tous les grands moments de transformation, que des sens divers s’en disputent l’interprétation?

Au cours des deux ou trois dernières décennies, des changements considérables ont modifié notre façon de voir et de penser. Il ne fait pas de doute que nous avons changé d’époque. De l’art à la guerre, le cours procède à une lecture transversale des changements qui sont intervenus, et s’interroge sur leurs articulations (postmodernité et postfordisme, postmodernité et communicatoire, postmodernité et politique par exemple). Des auteurs tels que Roland Barthes, Jean Baudrillard, Reda Bensmaïa, Pierre Bourdieu, Serge Daney, Marcel Duchamp, Xavière Gauthier, Julia Kristeva, Jean-Francois Lyotard, Henri Michaux, Hamadi Rdissi, Lucien Sfez, Boaventura de Sousa Santos, Tzvetan Todorov, Edgar Morin, Abdelkabir Khatibi, Yves Velan qui à un titre ou à un autre ont contribué à la critique de la modernité ou au débat sur la postmodernité sont convoqués et confrontés. Des études anthropologiques et sociologiques sont par ailleurs versées au dossier.

Le vide qui s’est créé, l’exacerbation des discours avec un vide total des contenus, conduisit à une forme de rétroversion de l’histoire, pas du tout une révolution vers l’avant mais une involution ou une ré-involution. L’effondrement de l’Union soviétique par exemple n’ouvrit pas sur quelque chose de clair, sur un projet d’avenir, mais sur un devenir indéfinissable dans lequel les mots n’ont plus de sens.

On retrouve ici le pessimisme radical de Baudrillard, au-delà duquel il professe que nous sommes dans une phase nouvelle, que la modernité est arrivée à un point extrême, la touchant dans sa totalité, que nous sommes en présence d’un phénomène socio-historique total, d’un nouveau moment de l’histoire des sociétés.

D’où la critique que fait Baudrillard de la théorie marxiste de la valeur. La consommation devient de plus en plus un langage des différences de goûts et de statuts. Dans l’hyper-réalité de l’âge des médias, les biens et les signes se confondent, et aussi s’estompe l’opposition entre l’apparence des choses et la réalité. Les signes ne se réfèrent plus à un monde extérieur, mais à leur propre réalité, le système qui produit les signes. D’où la théorie de la post-modernité de Baudrillard : la TV prend la place du réel, les choses réelles sont celles que montre l’écran. La politique devient une annexe du show-biz. La critique est remplacée par l’extase de la communication (une « séduction banale », une fascination imbécile où toute sorte de jugement devient impossible).

c. Critique des notions de postmodernité

Un paradoxe extraordinaire chez Baudrillard est que sa post-modernité est aussi un « méta-récit » (meta-narrative) totalisant (celui des médias comme force motrice de la fin de l’histoire. Les masses étaient une invention de la modernité, liée à la plupart de ses rapports sociaux ; aujourd’hui nous vivons « à l’ombre des masses silencieuses », c’est-à-dire dans un monde ou l’effondrement du mythe des masses fait imploser toutes les significations dans un « trou noir ».

Ce pessimisme post-moderne est lié à la crise d’intellectuels européens formés par 1968. La notion de « fin de l’histoire » trouve sa source dans l’échec de 1968. Ces intellectuels sont dès lors marginalisés et le sont davantage encore dans les années 80 par le « nouveau réalisme », le nouveau professionnalisme et la « culture d’entreprise ».

– Ce qui reste dans la postmodernité, ce qui reste stable dans la catastrophe ou la tradition du moderne.

La catastrophe a commencé à la fin des années 60. Elle s’est concrétisée dans la chute de l’idéologie marxiste et le désespoir qui en est résulté chez tous pour qui le marxisme avait été pendant longtemps un point de référence positif ou négatif. Cependant dans la postmodernité un certain nombre de choses de la modernité subsistent : la rationalité instrumentale, l’importance de l’individu, la science moderne autonome des pouvoirs, fondée sur des règles de caractère moral, la démocratie comme fondement d’institutions politiquement acceptables (discrédit par exemple de la notion de démocratie populaire, effondrement de la critique de la démocratie formelle, etc), l’économie de marché.

La « transfiguration » de la société.

Pour Michel Maffesoli, la notion de postmodernisme peut être utilisée comme un instrument, un levier méthodologique pour lire transversalement la période actuelle. Une manière d’être ensemble a disparu et une autre se met en place. Cela se dénote dans les apparences dans ce qui apparaissait insignifiant, épidermique, de surface et qui lorsqu’on l’examine en détail prend de plus en plus d’importance. C’est ce que M. Maffesoli a cherché à faire dans son livre Au creux des apparences. Le moderne reposait essentiellement sur l’accent mis sur la raison, sur l’importance accordée à l’avenir, sur les moyens pour atteindre une fin, sur des notions d’identité immobiles, définies par les catégories de sexe, de profession, d’éducation, d’idéologie. Aujourd’hui nous entrons dans le temps des tribus, dans celui d’identifications successives, souples, labiles, poreuses, qui conduisent à des micro-regroupements, à des micro-identifications. Ces identifications se fondent sur des apparences qui paraissaient jusqu’ici frivoles, goûts, façons d’être, de s’habiller, etc.

En d’autres termes, le lien social se transforme, et il n’est plus produit par en haut (l’État nation, les partis, églises, etc., mais par les individus).

Le lien social s’est transformé, les sociétés postmodernes actuelles n’ont plus grand chose à voir avec ce qu’elles étaient au temps de la modernité. Non seulement les gens ont fait d’un coup le saut dans l’histoire la plus moderne au travers de l’universalisme concret de la technique, mais cet universalisme a complètement transformé leur rapport au monde.

– Critique des théories de la Post-modernité :

1968 n’a pas annoncé seulement le déclin de l’ouvriérisme, du productivisme, de la hiérarchie, des partis politiques centralisés, mais aussi l’affirmation de nouvelles identités, l’ouverture ou la généralisation de nouvelles luttes d’émancipation: femmes, races, sexualité, écologie, l’entrée en jeu de mouvements autonomes. En outre, l’action n’avait jusque-là qu’un lieu : le politique. Les lieux où se reproduit la société, où se reproduit le système capitaliste, le rapport de l’homme à la femme, la sexualité, les rapports dans la famille, la vie quotidienne dans son ensemble, n’étaient pas des lieux légitimes d’action. C’était le privé. Les choses ont changé à ce moment là.

La question fut donc de savoir ce qu’était la fin de l’histoire. Le mouvement social continuait, pluriel, inégal, concret, sur de nouvelles voies sans les grands intellectuels qui étaient en fait marginalisés ; l’idée de la justice sociale, celle de « préparer un monde meilleur pour nos enfants » étaient des « récits guides » (guiding narratives) bien différents de ceux de Lyotard, qui mobilisaient davantage de gens que les lamentations sur la fin de l’histoire.

L’écrasement de la double nature de l’être, partagé entre la réalité (principe de réalité) et le rêve d’un ailleurs, que prophétisaient Herbert Marcuse, dans L’Homme unidimensionnel, et Baudrillard à sa suite, ne s’était pas actualisé. Le monde était plus instable que jamais.

La pensée « fatale » des temps nouveaux ignorait les effets des médias transnationaux ; ils n’étaient pas seulement pour effet de contraindre à acheter, ils liaient aussi les gens transversalement, au-delà des limites de genre, de classe, de race, de région, de nations. Par exemple la musique populaire créait des « communautés d’affects » plus que des « communautés d’intérêts ». Loin de « l’autisme psychique » (Baudrillard), de « l’affaiblissement des affects »(Waning of affects), il y avait là de nouvelles formes de lien social et donc de nouvelles bases possibles pour le mouvement social. Voir par exemple le Rap, les negro spirituals, le jazz et d’autres musiques qui avaient constitué les noirs en communauté internationale. Des communautés interethniques se constituaient aussi.

Pour Edgar Morin : « Tout être vivant devait être conçu comme un système thermodynamiquement et informationnellement ouvert, on ne pouvait le concevoir en dehors d’une relation fondamentale avec un écosystème (environnement) et un métasystème (ensemble organisationnel de la vie et de la physis). De même, contrairement à la tendance traditionnelle qui croyait que la rigueur exigeait la fermeture, l’autarcie théorique, une théorie devait être ouverte : toute chaîne axiomatique ne pouvait se refermer sur elle-même, elle comportait au moins une proposition indémontrable (théorème de Gödel), elle comportait toujours une brèche ou une ouverture sur l’inconnu; la fermeture transformait la théorie en doctrine et la rendait par là même inconsistante. Morin montrait dans Le complexe d’Adam et l’Adam complexe que la notion de système ouvert établissait un pont entre le thermodynamique et le biologique, elle orientait la recherche dans un sens dynamique, à partir du moment où l’on avait compris qu’un système ouvert ne pouvait être en ‘équilibre’ (seuls les systèmes clos peuvaient être en équilibre), mais dans des états incessants de déséquilibre compensé ou dynamique; elle orientait la recherche dans un sens relationnel, ouvert sur l’écosystème, dans le sens où le système ouvert dépendait toujours vitalement d’une alimentation en matière/énergie de l’environnement et, en ce qui concernait les systèmes vivants, d’une alimentation organisationnelle. Il y avait un gigantesque vide conceptuel entre la notion de système ouvert et la réalité même du plus élémentaire système vivant. Il manquait une théorie véritable du phénomène auto-organisateur, c’est-à-dire de l’autoproduction permanente du système vivant ou social qui sans cesse, vidangeait et transformait l’entropie, de l’autoreproduction et des structures organisationnelles de la machinalité et de l’animalité (décision/choix, comportements variables à l’égard de l’environnement). Une telle théorie ne pouvait que s’accompagner d’une logique de la complexité …, c’est-à-dire d’une conception capable de saisir le rôle du désordre, du bruit, de l’antagonisme, de la concurrence dans les phénomènes organisationnels, d’une théorie en même temps ouverte sur l’indétermination relative et sur une théorie des possibles. » (pp. 283-4)

d. Critiques littéraires : continuités et discontinuités

Un certain nombre de théories critiques furent choisies parmi les plus marquantes de la vie littéraire depuis un siècle (Roland Barthes, Hélène Cixous, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Sigmund Freud, Gérard Genette, Edouard Glissant, Lucien Goldmann, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard, Georg Lukacs, Claude Lévi-Strauss, Abdelkebir Khatibi, Jean-Paul Sartre, Tszvan Todorov, etc.). Ces théories critiques furent essentiellement de langue française. Nécessairement car nous les enseignions en Français, dans un département de Français. Mais il n’était pas possible de les isoler dans un débat qui, surtout depuis la seconde guerre mondiale, était planétaire.

Peuples Méditerranéens et Peuples Monde:

1. Création du site  http://www.peuplesmonde.com devenu  http://www.peuplesmonde.net :

– La période présente est un tournant gigantesque dans le devenir du monde. Tout en même temps, le pôle socialiste s’est effondré, l’Etat Providence des sociétés occidentales s’est épuisé dans les formes de production qui soutenaient son existence, la construction des économies nationales dans ce que l’on appelait le Tiers monde, en large mesure, a échoué, une nouvelle révolution technologique modifie profondément les conditions de production et d’échange ainsi que les relations de travail et les formes de lutte sociale, une offensive de grande envergure est lancée par les Etats Unis pour imposer sur le monde à la fois leur domination et, sous le nom de globalisation, celle du marché, finalement la relation des peuples au monde s’est radicalement modifiée, même si cette transformation qui appartient à notre quotidienneté, passe inaperçue.

– Peuples & Monde choisit de se situer dans une perspective politique générale, celle des luttes « anti-globalisation » qui, à n’en pas douter, seront centrales au cours des prochaines décennies. Peuples & Monde n’en est pas pour autant une revue militante. Revue trimestrielle de recherche, elle situe « l’anti-globalisation », dans la multiplicité de ses formes, à l’horizon de sa problématique et de sa réflexion. Sur cette toile de fond, aucune théorie politique, philosophique, littéraire, scientifique n’est privilégiée; l’ouverture n’excluant pas les débats théoriques à propos de la globalisation, de l’anti-globalisation, et de l’ensemble des questions que l’une et l’autre peuvent soulever.

– Par globalisation s’entend la mondialisation dans l’ordre/désordre qui tend aujourd’hui à être imposé : l’univers asservi aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour le seul profit des compagnies transnationales, contraint à l’idéologie unique de la liberté d’entreprise et du marché, contrôlé militairement par l’OTAN, dirigé politiquement par les Etats Unis, chef de file intransigeant d’un impérialisme désormais collectif (Etats Unis eux-mêmes, Europe, Japon).

Peuples & Monde n’est pas plus antimondialiste que le mouvement auquel est attribué le même qualificatif. Parce que le processus de mondialisation, poursuivi depuis plusieurs siècles, est irréversible; il a façonné en profondeur toutes les sociétés du globe. En outre, parce que la mondialisation n’est pas qu’une détermination économique, la conséquence de l’extension du capitalisme, l’universalisation des techniques de production, d’échange, de communication, la constitution de firmes opérant à l’échelle du monde, la standardisation mondiale des marchandises, la formation d’un marché international de la main-d’œuvre impliquant de larges flux migratoires, etc. La mondialisation des consciences est devenue un processus civilisationnel qui a progressé et continue de progresser plus rapidement que le processus de mondialisation économique per se. Il s’ouvre sur deux attitudes concomitantes et contradictoires : sur le désir d’accéder au marché mondial et aux bienfaits qu’il fait miroiter, et, en même temps, en raison de l’impossibilité d’y accéder, de la frustration du désir, sur la contestation du système mondial. La mondialisation entrée dans la conscience des peuples, s’ouvre alors sur le sens de l’unité du monde, sur le souci du destin du monde dans son unité, sur le sentiment de solidarité entre les peuples, et, au plan politique, tantôt sur l’aspiration à la démocratie, à la justice sociale et politique, tantôt sur des délires authenticitaires.

– Peuples & Monde se situe dans le mouvement social, concret, multiple, inégal, inventif qui s’articule sur le socle idéel de la mondialisation des peuples, et se manifeste dans des mouvements organisés ou non organisés, structurés ou non structurés : mouvements des paysans pauvres, mouvements des périphéries urbaines, mouvements pour la préservation de l’environnement ou la construction d’un environnement durable, mouvements de résistance informelle et mouvements de lutte active contre la globalisation, mouvement des femmes et mouvements féministes qui sont partie intégrante du mouvement social, etc. Dans les cadres économiques-sociaux de la « nouvelle économie », les luttes sociales, déstabilisées dans leurs anciennes formes, se recomposent, de nouvelles stratégies de contestation se construisent ou s’affirment, un processus général de renouvellement s’engage. Peuples & Monde s’efforcera de suivre ces mouvements, de réfléchir sur leur dynamique, sur les articulations théoriques et pratiques, actuelles et possibles des ensembles qu’ils composent.

– Le rôle de l’Etat (des Etats) dans la contestation de la globalisation est une question centrale; elle ne peut être évitée. Le « système des nations » (en fait des Etats) se décompose. Au cours de cette décomposition, l’Etat est instrument d’articulation sur le système mondial, sur ce qui, aujourd’hui a pris la forme de la globalisation. Dans le cadre de la globalisation advenue, l’Etat deviendra-t-il, peut-il devenir instrument de contestation? Dans quelles conditions? Le rapport de l’Etat à la nation qui était celui de l’époque de la construction de économies nationales (« Etat modernisateur dans une nation arriérée ») ne s’est-il pas en quelque sorte inversé, les peuples ne sont-ils pas désormais protagonistes de la contestation du nouvel ordre mondial si bien que  » le respect de la souveraineté des Etats dans leurs frontières actuelles » devrait être subordonné au mouvement des peuples? A l’inverse, l’imperium ne favorise-t-il pas les mouvements identitaires afin de disloquer les Etats existants (Chine, Irak, etc.), et se subordonner les peuples, si bien que « le respect de la souveraineté des Etats dans leurs frontières actuelles » devrait être le préalable de toute stratégie de contestation? Il n’entre pas dans le rôle de Peuples & Monde de prendre position dans ce débat, mais par contre, de l’ouvrir, poursuivre, approfondir dans ses différentes dimensions; dans ses implications quant aux formes de lutte notamment : contestation armée, dirigée, organisée par l’Etat ou luttes dites non-violentes – dont la violence s’exerce par le langage, par des actions symboliques, par la désobéissance civile, par l’appel à l’opinion, etc.

– La fin des Etats nation à prétention totalisante ouvre immanquablement (même si certains d’entre eux sont supposés résister mieux que d’autres) une ère nouvelle que l’on promet chaotique : résurgences identitaires, revendications communautaires et séparatismes, multiplication des mafias et extension de leur emprise tant sur le système financier que sur la vie quotidienne, multiplication d’espaces urbains et ruraux échappant à toute autorité, expansion, faute de régulation étatique, d’un capitalisme sauvage, accompagné de l’extension du chômage et de l’exclusion, développement des économies dites parallèles principalement articulées sur la drogue voire sur les armes, constitution d’autorités non étatiques contrôlant lâchement des pans entiers de l’économie, de la société, de l’espace, etc. A ce sombre tableau d’un prochain avenir possible a été attribué le nom de Nouveau Moyen Age, en référence à une époque réputée sinistre. Cette représentation du Moyen Age, construite tardivement, est, on le sait, erronée. La référence prend toutefois un autre sens lorsqu’on redresse l’image : tandis que l’unité politique de l’Empire romain se décomposait, que la société se fragmentait, les peuples reprenaient possession de leur espace, s’appropriaient l’héritage, et maintenaient l’idée d’universalité. A n’en pas douter, les temps à venir méritent qu’on les observe dans toute l’ampleur de leurs convulsions mêmes.

– Peuples & Monde porte tout particulièrement son attention sur les moments de crise sociale – révolutions, guerres civiles ouvertes ou larvées, changements de régime, mouvements de sécession, etc. – non pas à leurs dimensions politiques dont d’autres se préoccupent largement, mais à ce qui d’ordinaire n’a ni voix ni écho non seulement dans les médias, mais jusque dans les revues de sciences sociales : le discours des « gens » dans lequel s’exprime un imaginaire qui produit l’événement et que l’événement libère.  Ces voix jusque là refoulées, bien souvent seront rapidement rendues au silence : tout à la fois, donc, voix de rupture et voix de vaincus, dont la connaissance éclaire la logique des crises et de leur déroulement, la construction de l’interprétation des crises (a posteriori même, étouffer l’insolite), mais aussi le long et souterrain cheminement de l’imaginaire des peuples.

– L’urbain est le paradigme de la crise, du chaos du monde. Par ses immenses rassemblements, par l’absorption de ce qui était il n’y a pas longtemps l’urbanité et la ruralité, par l’intensité des communications, par sa disjonction de l’appareil productif, etc., il est une forme nouvelle de l’existence collective. Il n’est encore qu’un espace en rupture de passé (la ville, la campagne), privé de centralité, balkanisé, insatisfaisant, invivable pour quiconque, malade de drogues et de stress, dont les habitants fréquemment ne sont que sous-citoyens, un lieu de dépossession, pour tout dire « l’anti-ville ».

En même temps, l’urbain est le lieu d’une vie intense, d’inventions, d’une sociabilité nouvelle, de la multiplication des activités artistiques et culturelles, des nouveaux mouvements sociaux, de nouvelles institutions non marchandes, d’une société civile nouvelle, créative face aux Etats privés d’imagination, etc. Dans l’urbain, se manifeste la tendance à la repossession, à la réappropriation du monde, l’urbain est virtualité d’un monde, et doit être appréhendé comme tel. Crise, chaos, doivent être pris dans le sens non-normatif, de moment de passage, de moment d’intense déstructuration-restructration.

– Dans la connaissance des groupes et groupements, du micro-groupe à la société globale, Peuples & Monde privilégie l’approche interactive. Chaque unité se définit, construit son identité, façonne et modifie sa culture, organise et réorganise ses formes d’activité, se structure et restructure par/dans ses relations de toute nature avec d’autres unités. Le champ des interactions n’a pas de limites, action et réaction ne sont pas nécessairement du même ordre. La connaissance des groupes et groupements et de leurs interactions relève donc d’une discipline transversale qui ignore les frontières des disciplines académiques et les convoque toutes. Cette discipline reste à inventer.

  • Revue de sciences humaines et sociales au sens large, Peuples & Monde se consacre résolument à la contemporanéité. Elle ne commente pas l’actualité; l’actualité nourrit sa réflexion sur le long terme. Peuples & Monde n’est pas une revue d’histoire; elle recourt à l’histoire chaque fois que le présent convoque le passé : son discours n’est donc pas dégagé d’épaisseur historique, il cherche à saisir les temps présents comme procès de continuité-discontinuité, de déterminations-inventions, comme mouvement de déstructuration-restructuration dans un devenir permanent. Peuples & Monde n’est pas une revue universitaire, elle est libre des contraintes et tabous académiques, mais exigeante au plan de la qualité de la pensée, de la scientificité, de l’écriture. Son domaine est, si l’on peut dire, ce qui bouge, se transforme, change dans tous les domaines de la vie (individus, sociétés, économie, travail, pouvoir, identités, croyances, langues, rapports de genre, etc.). Peuples & Monde disqualifie les études quantitatives qui laissent échapper ce que les classements ne peuvent saisir, préfère la connaissance des marginalités, parce qu’elles sont le point d’imputation de tensions, de rêves collectifs. Peuples & Monde ignore les œuvres de culture sans résonance actuelle, mais est attentive aux innovations, échanges, migrations, débats tant dans les sciences humaines et sociales, que dans les arts et la littérature.
  • Peuples & Monde est une revue internationale par son comité de rédaction, par ses contributeurs, par son contenu. Pour des raisons pratiques, les articles utilisent deux langues de communication, le français et l’anglais; les résumés sont publiés en anglais, arabe, espagnol et français.

En 2009, malgré la maladie qui le clouait en lit la plupart du temps, et les nombreux voyages entre la maison et l’hôpital, Paul élabora une théorie de restructuration du site peuplesmonde: le site P&M, ouvert au début de l’année 2004, avait cinq ans. Ces années avaient permis de se rendre compte des difficultés de l’entreprise, de la lourdeur de l’organisation envisagée au départ; elles avaient aussi servi de banc d’essai pour la gestion intellectuelle du site. Surtout, les conditions dans lesquelles le site avait été créé n’existaient plus.

La première décennie de ce siècle s’était ouverte avec la folle tentative des années bushiennes de faire du monde l’Empire Etatsunien. Moins de dix ans avaient suffi pour conduire cette tentative au désastre. Une série de revers en signalait l’échec : enlisement militaire en Afghanistan et en Irak, contestation populaire grandissante de la domination étatsunienne, effondrement de la diplomatie étatsunienne de domination sur l’ancien empire soviétique – le pétrole d’Asie centrale échappait aux EU et retournait sous contrôle russe – formation d’un monde politique multipolaire avec l’affirmation de puissances nouvelles Chine, Russie, Inde, Europe, crise sans précédent par dessus tout du capitalisme, qui était d’abord une crise des Etats Unis. La mise en place progesssive, lente de l’Empire monde, un moment occultée, n’en continuait pas moins, avec l’affirmation tendantielle d’institutions nouvelles, de conduites nouvelles, d’une culture-monde nouvelle. P&M avait (trop) centré son intérêt sur la critique de la politique étatsunienne ; le site en revenait à son intention centrale, suivre, décrypter, critiquer les transformations qui conduisaient à une configuration politique et anthropologique nouvelle du monde.

Paul a eu un cheminement exceptionnel dont les articles de cet hommage témoignent. Il a su et pu élaborer une réflexion unique sur les problèmes du monde actuel, grâce à son approche créatrice et originale qui faisait des liens entre les différentes disciplines aussi bien dans les sciences sociales que dans les sciences appliquées.  Nous avons constaté que ses travaux, inédits et manuscrits, sont dispersés. Connu souvent surtout au travers de la revue qu’il avait créée Peuples Méditerranéens, un lieu d’expression d’une pluralité de points de vue en sciences sociales puis en critique littéraire, lié à la notion d’échanges Nord-Sud, Est- Ouest, il est moins connu sur d’autres aspects. Ses livres, sa recherche, son parcours, ses articles, son site internet Peuplesmonde.net créé comme prolongement de la revue pour refléter la globalisation, méritent approfondissement. Nous appelons donc d’autres occasions pour la reprise de ces échanges ici ou dans d’autres lieux géographiques. Nous envisageons des prolongements, des traductions, d’autres rencontres.

Pour terminer je citerai Paul qui m’écrivait il n’y a pas si longtemps à propos de son séjour aux Etats-Unis et de notre collaboration si fructueuse:

J’ai beaucoup souffert (enfin c’est relatif!) de ne pas avoir de lecteur pour mes écrits anthropologiques-sociologiques, de lecteurs qui m’auraient fait des commentaires, qui m’auraient dit tout simplement qu’ils avaient apprécié ou pas, qui auraient discuté. J’ai trop souvent eu le sentiment de ne pas être lu. C’était faux, je m’en rends bien compte, par des allusions, des incises dans des phrases, par ce que certains écrivent qui se référent à ce que j’ai dit, écrit, etc. Mais je n’ai pratiquement jamais eu de réflexion directe de la part de mes lecteurs. D’ailleurs, j’ai longtemps été directeur d’une revue, et le nombre de courriers reçus sur les articles publiés se comptait sur les doigts de la main. Etonnant ! Quant à ce qui n’était pas anthropologique-sociologique, je n’ai jamais rencontré quiconque qui parut intéressé, c’est pourquoi je n’ai jamais pratiqué, ou très peu, un autre genre d’écriture jusqu’à ma rencontre avec toi.

Paul a donc laissé des textes d’écriture créatrice, véritables petites vignettes, nouvelles, images, expériences, réflexions, remarques et analyses du monde que je compte donner à un éditeur pour une publication.  Je ne peux m’empêcher d’en citer quelques extraits ici en lieu de conclusion :

La ville rêvée

Transmutations de la vie quotidienne

Présentation

Un couple âgé (60/70 ans), Marguerite et Antoine, d’apparence quelconque, yeux clairs, légèrement voilés, visages transparents, est pris en différents moments de la vie quotidienne.

Pourquoi un couple âgé ? L’âge situe les protagonistes en décalage  par rapport au réel; ils sont distants de la vie quotidienne, y voient ce que de plus jeunes ne voient pas, n’ont pas appris à voir, ne veulent pas voir.

Le film se présente comme une suite de tableaux plus ou moins ordonnés, plus ou moins cohérents dont l’unité est la transfiguration du réel, soit par l’introduction d’événements extraordinaires soit par l’accentuation jusqu’à la caricature de faits appartenant au réel.

Chaque moment est un instant ordinaire, un paysage urbain quelconque, métro, restaurant, famille, réception, vacances, etc.; cet instant est transfiguré par une vision fantasmatique, simple image ou fable partant d’une image. Le fantastique reprend le réel pour le réinventer, l’interpréter, s’y substituer, ou, plus exactement lui substituer un réel rêvé, un réel qui pourrait être. Deux orientations principales : le regard sur la vie quotidienne la rend merveilleuse, ou la fable pousse le réel à sa limite et le rend abject.

Chacun des personnages du couple raconte laconiquement ses démarches, mais, dans leurs paroles, le paysage quotidien prend une dimension heureuse; en même temps, l’image de la quotidienneté, morne, ennuyeuse, subit une transmutation pas toujours liée au contenu des paroles.

Ainsi se juxtaposent trois images de la réalité, la quotidienneté morne, ennuyeuse, le discours qui l’interpréte, une transformation visuelle qui exprime des rêves, la rend merveilleuse, voire fabuleuse.

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Scène initiale. Le couple prépare un repas, s’affaire dans un cuisine minuscule d’un appartement parisien; ils ont de la peine à se croiser tant elle est étroite, mais nul énervement, au contraire chaque croisement est l’occasion de gestes complices, de mots amoureux. Marguerite d’une voix chantante : « Tu me préparerais de l’ail pour la salade, mon ami? ». Lui : « Chaque jour, à chaque repas presque, tu me demandes de préparer de l’ail. Chaque fois ta voix est différente, C’est un bonheur de préparer de l’ail pour toi ».

Puis, le couple se met à table, parle de la journée; ils se lèvent ensuite et continuent d’évoquer la vie quotidienne

1/ Pendant le repas, tout en mangeant, lui, lentement, sur le ton d’une conversation banale : « Il pleuvait doucement cet après midi, il tombait une de ces pluies menues qui mouillent autant l’esprit que les habits, non pas une de ces bonnes pluies d’averse, s’abattant en cascade et jetant sous les portes cochères les passants essouflés, mais une de ces pluies si fines qu’on ne sent point les gouttes, une de ces pluies humides qui déposent incessamment sur vous d’imperceptibles goutellettes et couvrent bientôt les habits d’une mousse glacée et pénétrante’ (Maupassant, Toine, « L’Armoire »). Tandis qu’il parle, on le suit, marchant dans la rue; il y a foule, il pleut ‘menu’, parapluies, image d’écrasement, morne. Tout à coup, un homme s’éléve lentement en l’air soulevé, emporté par son parapluie. Il le regarde, tous le regardent monter puis disparaître dans les airs, sans étonnement, sans mot dire; lorsqu’il a disparu tout le monde repart sans un mot, comme avant.

Evelyne Accad

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