Noam Chomsky: À la recherche de la grammaire universelle

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Par Jean-François Dortier

En 1957, Noam Chomsky révolutionnait la linguistique avec son programme de grammaire générative. Qu’en reste-t-il soixante ans plus tard ?

La petite histoire veut que ce soit sur un bateau, en 1955, que le jeune Noam Chomsky, 27 ans, terrassé par le mal de mer, décida de « rompre presque entièrement avec ce qui se faisait dans le domaine » (de la linguistique structurale), à savoir la description des langues dans ce qu’elles ont de particulier. Le projet de Chomsky est formulé pour la première fois dans Structures syntaxiques (1957) et consiste à établir les procédures fondamentales qui permettraient de former des phrases dans toutes les langues du monde. L’ambition du linguiste est de fournir un modèle de grammaire qui soit à la fois « universel » et « génératif ». Universel car il existerait au-delà des grammaires de surface propres à chaque langue, des règles syntaxiques communes à toutes les langues du monde ; et génératif, car ces règles permettent d’engendrer tous les énoncés d’une langue, des phrases les plus simples aux plus complexes.

L’arbre syntaxique

La grammaire générative est un peu à l’image du code génétique qui produit un nombre infini de formes par combinaison d’un nombre limité de protéines. Pour construire son modèle, Chomsky part donc à la recherche de « constituants » fondamentaux et de règles de syntaxe qui permettent de produire des énoncés.

Soit la phrase « Le boulanger fait du pain ». Elle peut être décomposée en deux éléments : un « syntagme nominal » (le boulanger) et un « syntagme verbal » (fait du pain). La structure de cette phrase peut se réduire à une formule algébrique simple : P = SN + SV

Il est facile de transformer la phrase en « le pain est fait par le boulanger » en permutant les termes (règles de réécriture et de transformation). Sur la même structure, on peut décrire la phrase : « La femme du géomètre est partie au Japon »ou « Toutes les fleurs du monde ne suffiraient à éponger ses larmes ».

Quelques années après avoir énoncé les principes de sa méthode, Chomsky aboutit à la construction d’un premier modèle, connu sous le nom de « théorie standard » (Aspects de la théorie syntaxique, 1965). Sa théorie repose sur l’idée de « règles de production » et le principe d’une totale autonomie de la grammaire par rapport à la sémantique.

Mais cette première théorie standard se heurtera bientôt à des difficultés internes et Chomsky se verra contraint de remanier et d’étendre son modèle pour faire entrer les exemples de plus en plus nombreux qui résistent à sa théorie. Par exemple, la phrase « Le boulanger a été fait par le pain » est correcte grammaticalement mais n’a aucun sens. Cela oblige Chomsky à envisager de façon différente les liens entre sémantique et grammaire ; de même il doit abandonner la théorie des « phrases noyaux » (le genre de P, voir plus haut). La nouvelle mouture de sa théorie est nommée « théorie standard étendue » (TSE) et formulée dans Questions de sémantique (1970), Réflexions sur le langage (1975).

Audience et fortune 
d’une théorie

Au fil du temps, la théorie de Chomsky, professeur au MIT, gagne une grande audience dans la communauté linguistique et bien au-delà. Mais en même temps, les contradictions et impasses s’accumulent. Les remaniements successifs de son modèle ont eu lieu sur fond de crise ouverte avec certains de ses anciens élèves, notamment les tenants de la « sémantique générative » (George Lakoff). À son tour, le modèle de la théorie standard étendue fait l’objet de critiques. Ce qui conduira Chomsky à une reconstruction totale de sa théorie, présentée dans les années 1980 sous le nom de « théorie des principes et des paramètres » et centrée sur la notion de grammaire universelle (La Nouvelle Syntaxe, 1982). Puis, au début des années 1990, un nouveau « programme minimaliste » est ébauché (The Minimalist Program, 1995). Au total, Chomsky aura donc formulé plusieurs versions de sa théorie, sans être parvenu à fournir un modèle satisfaisant permettant de « réécrire » toutes les langues dans une seule. Si elle fut la plus connue, la grammaire générative de Chomsky ne fut pas la seule tentative pour construire une grammaire générale des langues humaines. La grammaire de Richard Montague (1930-1971), qui visait à décrire l’anglais à partir d’une armature logique élémentaire, relève de cette approche. À la même époque, la « syntaxe structurale » forgée par Lucien Tesnière (1893-1954) visait à décrire l’organisation générale de la phrase (dans de nombreuses langues du monde) à partir de grands blocs (les constituants de la phrase) unis entre eux par des relations de connexion ou de translation. Plus tard, dans les années 1980 vont apparaître des « grammaires d’unification », dont l’objectif est d’unifier syntaxe et sémantique.

Après des décennies de recherche, aucun de ces modèles n’a vraiment réussi à s’imposer et l’espoir de trouver un modèle simple et généralisable permettant d’expliquer le fonctionnement profond des langues n’a pas abouti à ce jour.

 

OEUVRES CLÉS

• Structures syntaxiques (1957), trad. fr. Seuil, coll. « Points », 1979.
• Réflexions sur le langage (1975), trad. fr. Flammarion, 1997.
• Le Langage et la Pensée (1993), trad. fr. 2001, nouv. éd, Payot, 2011.

 

Article publié dans Sciences Humaines, n° 90, janvier 1999.

 

Le rebelle américain

Noam Chomsky est aujourd’hui plus connu du grand public pour sa posture d’intellectuel libertaire, dénonciateur de la politique et de la société américaines. Il faut dire que depuis le milieu des années 1960, moment où il décide de s’opposer publiquement à la guerre du Viêtnam, le linguiste ne cesse de produire des analyses historiques, politiques et sociales extrêmement critiques. Il participe à de nombreuses conférences à travers le monde, écrit une trentaine d’ouvrages et signe une multitude d’articles où il condamne surtout la politique étrangère des États-Unis et l’endoctrinement par les médias de masse.
 La Fabrication du consentement constitue sans doute sa prise de position la plus marquante. Écrit en collaboration avec l’économiste Edward Herman, l’ouvrage, paru en 1988, dénonce un « modèle de propagande » véhiculé par les grands médias américains. Dépendant des groupes financiers et publicitaires, ces derniers diffuseraient une information biaisée servant les intérêts des élites économiques et politiques des États-Unis. La liberté d’expression des journalistes ne serait qu’une illusion masquant un consensus plus ou moins conscient, dictée par une ligne éditoriale, par les sources d’informations et les canaux de diffusion, et visant à garder les citoyens sous contrôle.
 Un engagement critique parmi tant d’autres que Chomsky développe pour des raisons éthiques. Selon lui, « la responsabilité d’un auteur, parce qu’il exerce une influence morale, est de s’efforcer de révéler la vérité sur des sujets humainement significatifs à un public capable de s’en saisir ». Ainsi, si il s’attaque à un monde dont il fait partie lorsqu’il critique les États-Unis et les démocraties occidentales, c’est parce qu’il estime devoir se concentrer sur les comportements qu’il peut influencer. « Dire la vérité au pouvoir n’est pas une vocation honorable, on devrait plutôt chercher à atteindre un public qui compte. (…) C’est une seconde nature chez tout bon enseignant, et devrait l’être autant chez n’importe quel auteur ou intellectuel. »

Titus Holliday
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