Ouragan sur les Mots : Sartre, Nizan et « l’ami » Castro

 Par John Ireland               

Comment lier chez Sartre des activités aussi disparates que son reportage consacré à la révolution cubaine – les seize articles qui parurent dans France-Soir entre le 28 juin et le 15 juillet 1960 sous le titre « Ouragan sur le sucre »  – et  son geste autobiographique, dans Les Mots et ailleurs ? Il s’agira ici d’explorer deux hypothèses : la première, c’est qu’ « Ouragan sur le sucre » renferme de manière elliptique des éléments de l’autobiographie politique envisagée par Sartre dont un certain nombre d’initiatives ultérieures nous ont livré d’autres traces. La deuxième, c’est que l’amitié masculine a joué un rôle décisif dans son apprentissage politique. En 1960, sa découverte de la révolution cubaine est inséparable de l’amitié qu’il éprouve alors pour Fidel Castro, amitié qui s’inspire en grande partie du souvenir d’un rapport passionnel et orageux qui le lia dans sa jeunesse à Paul Nizan.

Cette double interrogation relève d’une découverte récente. La saisie en 2007 du manuscrit d’Ouragan sur le sucre qui n’avait connu aucune publication en France depuis 1960 a révélé l’existence d’un deuxième lot de feuillets inédits sur Cuba. Or ces feuillets – et ce n’est pas sans doute un hasard – recouvrent un certain nombre de considérations explorées par la préface à la réédition d’Aden Arabie de Paul Nizan, rédigée en grande partie lors du séjour cubain. Anne Mathieu a rappelé à juste titre une convergence thématique importante entre le texte de Nizan et les pages sur Cuba (et notons au passage, comme le rappelle Gilles Philippe, que c’est Sartre qui a choisi de préfacer Aden Arabie et ses analyses du colonialisme et de l’impérialisme économique plutôt que Les Chiens de garde que Maspero lui avait d’abord proposé). Par moments, cette convergence thématique est telle qu’on peut voir le texte sur Nizan et ces pages inédites sur Cuba comme des vases communicants ; à l’historique féroce dans le premier qui retrace la dégradation de la Gauche depuis l’avant-guerre jusqu’à l’effondrement de la IVe République correspond dans les feuillets cubains l’esquisse accablante de la situation politique en France au moment où Sartre s’envole à la Havane : les deux textes conjuguent une autocritique et le dégoût absolu de Sartre d’être Français en 1960, surtout lorsqu’il contemple le désastre politique et moral de la guerre d’Algérie.

Mais un autre thème lie fortement les deux textes, comme le laisse entendre Simone de Beauvoir : c’est l’opposition entre la jeunesse radicale et les démissions et compromis qui accompagnent l’âge mûr. La révolution de Cuba est une révolution de jeunes (Sartre, émerveillé, revient sans cesse sur le jeune âge de ses dirigeants) qui a su inverser l’abdication politique de la génération adulte précédente. A mon sens, cet aspect de la révolution cubaine a joué un rôle non négligeable dans la stratégie rhétorique et polémique de la préface à Aden Arabie, où Sartre se sert de la mort précoce de Nizan pour mettre en valeur sa jeunesse et la force de son engagement politique par rapport à toutes les démissions dont les survivants de sa génération ont fait preuve par la suite – à  commencer, aux dires de Sartre, par Sartre lui-même. Signalons aussi que cette même stratégie auto-dépréciative qui permet à Sartre de bâtir une différence de génération en fait inexistante entre lui et l’ami le plus proche de sa jeunesse (puisque Sartre fait désormais partie des quinquagénaires corrompus) découle en grande partie de la situation réelle qu’il découvre à Cuba, et que l’admiration grandissante que lui inspire le dirigeant principal de la révolution cubaine, Castro, s’adresse à un homme beaucoup plus jeune que lui. Au-delà des hasards de la publication qui ont fait coïncider la commande de Maspero et le séjour sur l’île, il me semble évident que la découverte de la révolution cubaine et la rencontre avec Castro ont fait revivre Nizan dans l’esprit de Sartre.

Amitié masculine et autobiographie

C’est à partir de ces quelques éléments que je voudrais revenir sur les pages inédites d’Ouragan sur le sucre et démontrer que leur affinité avec la préface d’Aden Arabie permet d’éclairer non seulement leur contenu politique commun mais aussi la portée autobiographique du texte sur Nizan que la Pléiade a eu raison de mettre en valeur en le rééditant dans le cadre des écrits autobiographiques de Sartre. Je voudrais suggérer ici que le portrait – ou plutôt le parcours – de Nizan a déteint, en partie, sur la figuration de Castro proposée par Sartre et que Sartre cherche chez ce dernier un dépassement du différend politique qui a introduit une brèche dans l’amitié entre les deux jeunes normaliens, dévoilant par la même occasion une peine affective que l’Avant-propos de Sartre a tenté aussi de clarifier et d’atténuer rétroactivement.

Cette évocation de brèche, de désaccord et de peine affective par rapport au grand ami de jeunesse est loin d’être un cas isolé dans la vie de Sartre. Au contraire : un schéma tenace s’établit entre Sartre et ses amis pairs et c’est par rapport à ce schéma que la métaphore de l’ouragan retrouve une grande partie de sa pertinence : dans l’univers affectif de Sartre – dans l’univers affectif masculin, j’entends – l’amitié entre particuliers n’est jamais à l’abri d’un différend politique et le rapport souvent tendu entre amitié et politique est le plus souvent à l’origine des intempéries, des subites hausses et retombées de pression atmosphérique susceptibles de déclencher des vents dévastateurs. C’est du moins ce que Sartre laisse entendre dans le premier paragraphe du texte jumeau de celui de Nizan, l’autre tombeau qui présente son amitié difficile avec Maurice Merleau-Ponty :

Nous étions des égaux, des amis, non pas des semblables : nous l’avions compris tout de suite et nos différends, d’abord, nous amusèrent ; et puis, aux environs de 1950, le baromètre tomba : bonne brise sur l’Europe et sur le monde ; nous deux, la houle nous cognait crâne contre crâne et, l’instant d’après, jetait chacun de nous aux antipodes l’un de l’autre.

J’ouvre ici une petite parenthèse. Evidemment la métaphore de l’ouragan n’a rien de très original pour évoquer la vie affective. Elle n’a rien de particulièrement masculin non plus. La vie sentimentale et sexuelle de Sartre, ses rapports avec les femmes dans sa vie sont remplis d’ouragans affectifs mais comme le remarque Michel Contat, Sartre dans sa vie tente d’y remédier surtout par le mensonge et dans ses écrits par le travestissement dans d’autres contextes littéraires ou philosophiques. L’intime, le sexuel, le féminin, voilà précisément ce que Sartre n’admet pas dans le cadre du pacte autobiographique. En revanche, il semble que l’amitié masculine lui ait ouvert la possibilité d’envisager une problématique autobiographique – toujours suspecte – en éloignant son vécu affectif, voire passionnel des marécages du visqueux et de la mauvaise foi, bref du contexte catastrophique – parce que non-récupérable, improductif – de l’intimité féminine. Je pense que l’Avant-propos d’Aden Arabie (qui est le premier texte publié par Sartre où il livre obliquement quelques aspects de son autobiographie) et les feuillets sur Cuba ont ceci d’intéressant qu’ils permettent de fixer quelques éléments de l’amitié masculine chez Sartre et de les lier à son apprentissage politique – et à son désir de substituer à une autobiographie de l’individu Sartre un projet d’autobiographie politique.

C’est ici que l’apport des feuillets inédits sur Cuba me semble tout à fait capital. Quand Sartre, revenu de Cuba depuis plusieurs mois, se penche de nouveau sur le début du parcours extraordinaire de Castro à la suite de la publication d’Ouragan sur le sucre, les prises de conscience qu’il impute au jeune révolutionnaire en herbe rappellent fortement celles qu’il vient de prêter au grand ami de sa jeunesse au moment où leurs chemins ont commencé à bifurquer trente ans auparavant. Evidemment, les parallèles entre Nizan et Castro  concernent avant tout le début de leurs trajets : leur jeunesse et leur révolte initiale, leur découverte de l’injustice et leur refus de la réussite individuelle. Sur le chemin révolutionnaire, Castro est allé infiniment plus loin que l’ami de Sartre, mais la suite de son trajet, telle que Sartre l’analyse, prolonge le sens de la trajectoire que Sartre a mise en place pour Nizan. Nous avons vu que Sartre a fait de Cuba entre autres un sol nizanien : à la différence primordiale qu’à Cuba, la révolte des jeunes que Sartre souhaite voir éclater en France a déjà réussi. Castro est l’emblème de cette victoire révolutionnaire d’une nouvelle génération qui incarne l’espoir et à ce titre, si on prend une optique très sartrienne, il ne serait pas faux, toute proportion gardée, de voir en lui un super-Nizan qui a su inspirer et mobiliser la jeunesse de tout un pays. Mais Castro n’est pas Nizan ; c’est une évidence pour Sartre aussi – et pour rendre compte du révolutionnaire cubain qu’il a découvert seulement quelques mois plus tôt, la stratégie autobiographique des vies parallèles qu’il avait adoptée pour rendre hommage à son ami Nizan n’est plus de saison. Le lien des vies parallèles est remplacé par celui de l’identification, résultat de la grande admiration que Sartre porte à Castro et par un désir concomitant de trouver des éléments communs entre son activité et celle du Lider Maximo. Je crois que ce tournant sous-tend et illumine l’un des épisodes les plus curieux et inattendus d’ « Ouragan sur le sucre » : c’est le moment, vers la fin de l’avant dernier article de la série, publié le 14 juillet dans France-Soir, où Sartre déclare, de manière indirecte, son amitié pour Fidel Castro.

L’épisode se produit à la fin d’une longue journée passée en tournée sur l’île avec le leader cubain, lorsque Sartre se souvient brusquement d’une anecdote qu’on lui avait rapportée quelques jours plus tôt et qui l’avait beaucoup frappé car (citons Sartre) : « je croyais retrouver chez Fidel une idée qui me tenait trop à cœur pour que je voulusse en parler. Sauf à lui. »

(Le récit reprend 🙂 « A présent, dans la douceur grise du soir, je voyais devant moi ses larges épaules, je me dis qu’il fallait l’interroger lui-même. Je lui dis :

Tous ceux qui demandent, quoi qu’ils demandent, ont le droit de l’obtenir…

Arcocha traduisit : Fidel ne répondit pas. J’insistai :

C’est votre avis ?

Il tira sur son cigare et dit avec force :

Oui !

Parce que les demandes, d’une manière ou d’une autre, traduisent un besoin !

Il répondit sans se retourner :

Le besoin d’un homme, c’est son droit fondamental sur tous les autres.

Et si l’on vous demandait la lune, dis-je, sûr de sa réponse.

Il tira sur son cigare, constata qu’il s’était éteint, le posa et se retourna vers moi.

Si l’on me demandait la lune, c’est qu’on en aurait besoin, me répondit-il.

J’ai peu d’amis ; c’est que j’attache à l’amitié beaucoup d’importance. Après cette réponse, je sentis qu’il était devenu l’un d’eux, mais je ne voulais pas gaspiller son temps en le lui annonçant. Je lui dis simplement :

Vous appelez la révolution cubaine un humanisme. Pourquoi pas ? Mais je ne connais pour ma part qu’un humanisme et qui ne se fonde ni sur le travail ni sur la culture, mais avant tout sur le besoin.

Il n’y en a pas d’autre, me dit-il. (p. 143)

Rien dans « Ouragan sur le sucre » auparavant n’annonce cette surprenante déclaration d’amitié. Jusque là, les quatorze articles précédents se lisent comme France-Soir les présente, comme le grand reportage d’un écrivain-journaliste à Cuba qui décrit, explique, analyse la révolution cubaine pour un public français. Pour moi, cet échange, soigneusement mis en scène par Sartre, est arrivé comme un coup de théâtre inexplicable : Sartre connaît Castro depuis à peine quelques jours et l’intègre déjà parmi ses rares amis ? Et pourquoi cette déclaration d’amitié est-elle restée muette? Par pudeur devant un chef révolutionnaire surmené? Mais dans ce cas, pourquoi l’écrire et pour qui ? Manifestement, Sartre éprouve le besoin de signaler une impulsion affective, un élan d’émotion très rare dans ses rapports avec les hommes. Comment l’expliquer ? J’y vois pour ma part l’ombre de Nizan qui s’y glisse, en partie à cause des parallèles et des rapprochements dont j’ai déjà fait état, en partie aussi à cause de l’échange précis qui déclenche la réaction affective de Sartre: « Et si l’on vous demandait la lune, dis-je, sûr de sa réponse. » « Si l’on me demandait la lune, c’est qu’on en aurait besoin », phrase  qui rappelle immanquablement la phrase de Nizan qui avait frappé Sartre au point qu’il l’a reprise dans « L’Avant-propos » : « Vous mourez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de demander la lune : il nous la faut. » L’émotion de Sartre s’explique-t-elle par cette coïncidence de conviction et d’engagement qu’il décèle chez Nizan et Castro et par le fait que ce dernier est peut-être en train de réaliser pour un peuple ce dont rêvait le premier ? On ne peut évidemment rien prouver à ce niveau-là mais la coïncidence m’a beaucoup frappé. Et cette petite scène permet d’autres rapprochements entre les deux figures.

J’ai été sensible également au fait qu’au cours de l’échange avec Castro, Sartre se met dans une position secondaire et quelque peu dévalorisée face à son interlocuteur – ce qui n’est pas fréquent dans son œuvre, mais qui correspond totalement à la place qu’il s’accorde dans « l’Avant-propos » d’Aden Arabie face à celui qu’il présente comme plus averti, plus avancé, son supérieur, en quelque sorte, sur le plan politique. De même, ici devant Castro, c’est Sartre qui sollicite, c’est Castro qui daigne répondre et sans même le regarder jusqu’à ce qu’il prononce la phrase qui provoque chez Sartre sa déclaration d’amitié unilatérale. Mais l’inégalité de leur statut me semble aussi confirmée par cette déclaration même, non seulement du fait qu’elle ne concerne que Sartre, mais parce qu’en l’espace de quelques mots, Sartre formule deux estimations opposées quant à la valeur de cette amitié. Primo : « J’ai peu d’amis ; c’est que j’attache à l’amitié beaucoup d’importance » (elle est donc précieuse, son amitié). Secundo : « (…) mais je ne voulais pas gaspiller son temps en le lui annonçant ». (Pour Castro, imagine pourtant Sartre, cette amitié n’a pas beaucoup d’importance.) Sartre se forge une image dépréciée face à Castro d’une manière qui rappelle bien des scènes qu’il a façonnées pour restituer ses rapports avec Nizan. Dans Les Mots, lors de la rencontre avec Nizan au collège, c’est Sartre qui à la récréation lui fait « des avances ». Plus tard, dans le portrait de leur amitié donné dans « l’Avant-propos », Sartre se met systématiquement dans la position non seulement de l’attardé politique, mais aussi celle de l’ami délaissé, l’ami peiné qui doit attendre que l’autre se manifeste. Sartre va même jusqu’à se recréer comiquement sur le mode d’une vieille femme abandonnée à la maison par son conjoint négligeant: « Quand il revenait de ses bordées, je l’accueillais sans dire un mot, les lèvres pincées, avec la dignité d’une vieille épouse qui se résigne aux outrages, à condition de marquer le coup. » Il est vrai que Sartre manipule en maître la rhétorique de ces constructions guignolesques qui contribuent beaucoup à l’immense séduction de ce texte, mais le parallèle est néanmoins frappant :  Sartre s’accorde une place subordonnée vis-à-vis de ces deux hommes dont il estime qu’ils l’ont devancé et dépassé politiquement – et dans le cas de Castro, qui ont aussi le prestige de s’être physiquement engagé pour la libération de leur pays (je crois que l’évocation de ses épaules larges va dans ce sens). Sartre s’est toujours montré humble devant ceux qui ont connu les risques et les souffrances de l’action directe : d’après d’autres témoignages, Sartre avait spontanément adopté une posture également « dévouée et admirative» face à un autre combattant, son confrère normalien, grand chef de la Résistance, Jean Cavaillès, qui allait mourir fusillé par les Allemands en 1944.

Amitié et apprentissage politique

Et pourtant, Sartre se montre très satisfait de l’échange avec Castro. Comment dès lors évaluer cette évocation de l’amitié ? La réponse, me semble-t-il, vient des parcours de Nizan et de Castro et du désir de Sartre de s’approcher des valeurs qu’ils incarnent. Dans l’Avant-propos, il me semble significatif que Sartre lie la rupture avec Nizan et la peine qu’elle a provoquée à la parution de la première édition d’Aden Arabie où Nizan dévoile sa haine de la culture normalienne et bourgeoise qui sous-tend leur amitié. Sartre nous a joliment livré sa réaction blessée :

Pour moi, j’étais sottement peiné, il ternissait mes souvenirs : puisque Nizan partageait ma vie à l‘Ecole, il fallait qu’il y eût été heureux ou que, dès ce temps- là, notre amitié fût morte. Je préférai sauver le passé ; je me dis : « Il exagère ! » Je pense aujourd’hui qu’elle était morte, cette amitié, sans qu’il y eût de notre faute, et que Nizan, rongé de solitude, avait besoin de combattre au milieu des hommes plutôt que de bavarder avec son image infidèle et trop connue.

A l’heure actuelle, Sartre donne raison à son ami : l’une des fonctions de cette préface est de témoigner de sa propre maturation politique qui lui permettra lors de la réédition d’Aden Arabie de repenser son amitié avec Nizan et de remettre leur rapport sur d’autres bases. A Cuba, plongé dans la « démocratie directe » dont il se méfie d’abord et qui le séduit totalement par la suite, Sartre découvre une nouvelle sociabilité, née de l’action révolutionnaire qui comporte une dimension affective dont Sartre, fasciné, tente de prendre la mesure. Analysant le comportement de Castro, il constate :

Il est rare que Castro, pour désigner les mouvements de la sensibilité, ait recours au vocabulaire classique : il reprocherait, j’imagine, à beaucoup de mots usuels de présenter l’amour et la haine comme des états, produits de l’impuissance (…) ou comme des ouragans absurdes, suscités en nous par des chocs extérieurs. (p. 198)

Pour Castro au contraire, « l’affection est active », la sensibilité pratique ; Sartre constate, admiratif, que chez lui les passions ne se distinguent plus des actes : « (…) intégrer les autres à l’entreprise  et réclamer d’eux l’effort le plus grand, le plus efficace, c’était les aimer. » (p. 198)  L’impulsion amicale de Sartre face à Castro, née de l’admiration, me semble un pas sartrien dans le sens de l’affectivité active. Même si Sartre signale la particularité de l’amitié, celle-ci est aussitôt appelée à se dissoudre dans un contexte plus large, qui occupe – implicitement, et aux yeux de Sartre à juste titre – tout le temps de Castro. Sous la double tutelle d’un Nizan ressuscité et d’un Castro irrésistible, Sartre est appelé à réfléchir de nouveau à la question de l’amitié entre particuliers dans des contextes où la dimension sociale et collective est toujours idéologiquement, moralement prioritaire. Même quand la révolution cubaine l’aura désenchanté – et l’engouement de Sartre ne durera même pas un an – ce modèle de l’amitié active avec de jeunes hommes passionnés de révolution et de nouveaux rapports sociaux s’imposera durablement dans la vie de Sartre, plus tard dans les années soixante et au-delà : avec les amis maos notamment et dont la figure de proue reste Pierre Victor/Benny Lévy. C’est d’ailleurs, me semble-t-il, sur cette question des nouveaux rapports sociaux que le rapport naissant avec Castro finit par éclipser – momentanément du moins – le rapport retrouvé avec Nizan.

« L’Avant-propos » : un hommage ambigu ?

L’Avant- Propos d’Aden Arabie est proposé comme un hommage à l’ami Nizan ; en filigrane figurent des aspects de la vie de Sartre, fidèles pour l’essentiel au mode dominant des textes autobiographiques de Sartre, c’est-à-dire l’autocritique. Mais comme nous le rappellent surtout les premières et les dernières pages de cet hommage à Nizan, cette préface est aussi une machine de guerre contre le parti communiste et surtout contre ses intellectuels, ceux qui ont calomnié Nizan et supprimé son œuvre. Nizan, victime de leur cabale, jouit d’une dispensation spéciale le long de cette préface : reste le problème que Nizan est un intellectuel communiste, militant du Parti, jusqu’à ce qu’il devienne cet oxymore tragique : un communiste solitaire, c’est-à-dire, précise Sartre, « perdu ». Le texte conçu selon le double principe d’un hommage à son ami et d’une autocritique  recèle un mouvement inverse qui rend sa démonstration apparente nettement moins univoque. Si Sartre approuve la révolte et l’engagement de Nizan, force est de reconnaître que le bilan final établi par Sartre dans les dernières pages de son texte confère au parcours de son ami un succès tout au plus très relatif. Avant tout, d’après la lecture que fait Sartre du roman autobiographique de Nizan, Antoine Bloyé, Nizan rejoue le drame de sa classe et de ses convictions politiques, ce que Sartre appelle « cette guerre civile en lui » pour remédier à la « trahison » de son père dont les « succès » le firent quitter ses origines prolétaires. Mais la tentative de Nizan de passer la ligne en sens inverse, de devenir un traître à la bourgeoisie se solde par un échec. En fin de compte, conclut Sartre, Nizan « dut rester comme « le Pèlerin », un pied de chaque côté de la frontière ; il fut jusqu’au bout l’ami, mais il n’obtint jamais d’être le frère de « ceux qui n’ont pas réussi » ». Cette barrière, refusant à Nizan toute possibilité d’une relation fraternelle avec les ouvriers dont il a tenté de se rapprocher fait de lui un avatar saisissant du partage tragique séparant les aventuriers bourgeois de leurs alliés prolétaires, comme l’établit une autre préface célèbre de Sartre : « Portrait de l’aventurier ». Dans l’Avant-propos, ce même sort est désormais le lot des intellectuels communistes. « Quand les intellectuels communistes veulent rire », ironise Sartre, « ils se disent prolétaires : « Nous faisons du travail manuel en chambre. » Des dentellières, en quelque sorte. » La férocité de cette phrase signale que Sartre l’adresse avant tout aux intellectuels du Parti qui ont calomnié Nizan après sa mort. Mais force est de reconnaître qu’elle implique aussi ce dernier. Au bout de son parcours, Nizan est resté un individu, c’est-à-dire un atome, symptôme d’une fracture sociale que les stratégies manipulatrices du Parti ont fini par exacerber.

L’ambigüité de l’hommage à Nizan est aussi discrètement maintenue à travers l’image de l’écriture pour les deux jeunes hommes. Auteur bien plus précoce que Sartre, Nizan a néanmoins affiché tôt une attitude sceptique à l’égard de la littérature. Cette méfiance suscite l’incompréhension de son camarade normalien mais l’admiration de l’homme mûr qui préface Aden Arabie:

J’admirais son vocabulaire et comme il plaçait avec aisance, dans ses premières ébauches, les termes qu’il venait d’acquérir (…) Mais il était loin de s’engager tout entier dans la littérature : moi, j’étais dedans ; la découverte d’un adjectif me ravissait ; lui, il écrivait mieux et se regardait écrire (…) Les mots crevaient ou se changeaient en feuilles mortes ; est-ce qu’on se sauve par les mots ?

La réponse négative apportée à cette question trois ans plus tard par Les Mots semble donc au premier abord un nouvel hommage indirect à Nizan. Il est impossible, conclut Sartre, de justifier les mots littéraires dans un monde où les enfants meurent de faim. Mais si Les Mots sont à ce titre un nouvel acte d’accusation mettant en cause leur auteur, ils recèlent aussi subrepticement un plaidoyer de l’écrivain, visible surtout dans les dernières pages du livre qui atténue sensiblement le réquisitoire contre la pratique aliénante de la littérature. En revanche, dans les dernières pages de l’Avant-propos, Sartre est sans complaisance pour les mots communistes, non moins aliénants, qui ont détruit son ami : « (…) il retrouvait jusque dans le Parti de la révolution ce qu’il redoutait le plus : l’aliénation au langage. Les mots communistes, si simples, presque bruts, qu’est-ce que c’était ? Des fuites de gaz. » Même si le reproche n’est jamais explicitement formulé, il est parfaitement clair. Trahi et manœuvré, son ami Nizan a beau être leur victime. Ecrivain communiste, fait par le parti, il s’est révélé dupe mais complice d’une règle du jeu et d’une pratique qui l’impliquaient à part entière.

Tout autre est le statut de Castro qui suscite de la part de Sartre en mars 1960 une admiration sans bornes, en grande partie parce que la révolution qu’il a inspirée reste non communiste. Dans la révolution cubaine, Sartre rend hommage à une tentative de forger une voie inédite, proche du marxisme mais non marxiste, pour l’émancipation d’un peuple, parallèle en quelque sorte à ce qu’il a entrepris sur le plan théorique lui-même dans la Critique de la raison dialectique (qui est sous presse lors du séjour cubain). D’où son éloge d’une révolution organique  qui se découvre dans la praxis plutôt que dans toute théorie préexistante  et sa tentative de chercher dans l’unité non moins organique du peuple cubain le remède contre toute menace de Terreur.

Castro : le peuple en personne

Au cœur de l’entreprise révolutionnaire de Castro, Sartre décèle une idée centrale : pour devenir le catalyseur, le premier moteur de la révolution cubaine, Castro a dû se défaire en tant qu’individu pour se réinventer et se reconstituer à l’échelle de tout un peuple. Cette idée maîtresse a une résonance immense pour Sartre : on sent toute l’intensité de son investissement dans les nombreuses pages où il développe, italiques à l’appui, le portrait paradoxal d’un homme qui « atteint à la souveraineté nationale par la voie ascétique du dépouillement. » (p.199) Et Sartre de saluer la folle démarche du jeune étudiant en droit qui se met obstinément à refuser toutes les distinctions de sa situation et de sa classe pour ne se concevoir qu’en termes d’une collectivité – et non pas celle d’un groupe circonscrit, « (…) un ensemble organisé, mais l’organisation de tous les ensembles ; non pas une totalité singulière et contestée par d’autres : mais le tout ; tous les hommes de l’île, en-dehors de cela rien. » (p. 192) Castro n’a qu’un but : « se faire peuple » (p. 193) ;  après l’échec de la première révolte à Moncada, il n’a qu’un souci : « se maintenir, à son procès, en prison, en exil, comme le peuple en personne. » (p. 193) Et même si l’intelligence, le courage, la force d’argumentation font de Castro l’inspirateur de la révolution, Castro, dit Sartre, « s’appliquera à dépouiller ces qualités de leurs dernières marques individualistes : il n’est pas plus courageux que ses camarades, il est le peuple en acte, c’est-à-dire la source de tous les courages. » (p. 193) De cette manière : « Un rebelle dans la Sierra, un étudiant torturé dans les prisons, c’est Fidel lui-même (…) Ainsi Castro est le tout, mais n’importe qui peut être Castro. » (p. 202)

Dans cette description minutieuse de la dépersonnalisation de Castro, de cette tentative magistrale et radicale pour se défaire de tout ce qui pourrait subsister comme barrière entre l’étudiant bourgeois et le peuple cubain, tous les Cubains, mais avant tout les défavorisés, « ceux qui n’ont pas réussi », Sartre ne cesse de revenir sur ce qu’il voit comme la clé de la révolution cubaine et comme le génie incomparable de Castro. Forgeant dans une praxis inédite une voie en marge du communisme, Castro réussit ce que ni Nizan, ni les autres intellectuels communistes n’ont pu faire : il mène jusqu’au bout ce long et épuisant travail pour exploser le carcan moléculaire de sa propre identité bourgeoise. Il se défait entièrement afin d’être entièrement refait des autres. En Castro se dissout l’opposition entre « aventurier » et « militant » ; chef et peuple sont désormais deux vases communicants parfaitement équilibrés et égalitaires. Castro défait, refait des autres est l’incarnation d’une révolution sociale sans appareil, sans chef, un modèle de démocratie directe, c’est-à-dire d’unité populaire sans faille.

Le portrait est dithyrambique, un panégyrique poussé à son apothéose, rare dans l’œuvre de Sartre et, comme il a dû se rendre compte peu de temps après, tout à fait impubliable. Au cours de l’été 1960, les rapports difficiles entre Cuba et les Etats-Unis dégénèrent définitivement. A la suite d’une série d’agressions orchestrées des deux côtés, Cuba nationalise une quarantaine d’entreprises étrangères, pour l’essentiel américaines, Les Etats-Unis annulent aussitôt leur achat du sucre que l’URSS s’engage à reprendre à son compte et la CIA médite plus sérieusement divers projets d’assassinat. En septembre à New York, Castro et Krouchtchev paradent leur rapprochement devant les pays du monde entier au congrès de l’ONU. Les jours de l’autonomie cubaine, son organique démocratie directe – tout ce qui faisait en mars le printemps de l’île – sont comptés : Sartre est prêt à voir Castro comme l’homme de l’île, mais Castro-Krouchtchev, non. Inexorablement entraînée sur l’échiquier de la Guerre Froide, un appareil d’état de plus en plus lourdement marxiste s’impose à Cuba, une censure de la presse se met en place et une dictature que la Critique de la raison dialectique avait tout de même prévue s’installe pour un demi-siècle à venir.

Mais ces pages qui semblent aujourd’hui bien périmées ont toujours ceci de précieux qu’elles nous permettent de voir un Sartre très investi dans un contexte social d’une intensité rare découvrir et forger des valeurs, voire même un idéal de vie collective qui éclaire aussi d’autres aspects de son œuvre. Comment ne pas voir  par exemple que Castro, sans le sou, ni un hectare qui soit à lui, qui refuse le moindre pouvoir institutionnel figure la bonne emprise d’un territoire, la bonne appartenance à un lieu ? Castro a réussi à Cuba ce que Sartre n’est jamais parvenu à concevoir pour Oreste, l’homme libérateur d’Argos mais séparé aussitôt de « son » peuple et expédié sur le chemin de l’exil. Incarnation de l’île et du peuple cubain, Castro présente aussi aux yeux de Sartre un profil intrinsèquement supérieur à celui de tous les « Jean-sans-terre », tous les « Luftmenschen », libres certes, mais qui incarnent plutôt la paralysie moléculaire d’une société que son renouvellement collectif, quels que soient leurs talents d’écrivain.

Une coda testamentaire

Pourtant, c’est sur le terrain de l’autobiographie sartrienne – toujours en chantier lors de l’épisode cubain – que l’héritage de Castro me semble avoir laissé l’empreinte la plus conséquente. D’une part, Castro figure pour Sartre l’avatar suprême du processus exemplaire par lequel une autobiographie de l’individu se mue naturellement, nécessairement en autobiographie politique. Toute l’admiration, et même toute l’amitié de Sartre sont autant pour ce mouvement que pour l’homme qui l’a fait car il figure un idéal déterminant pour Sartre lui-même. Dans les dernières pages des Mots où Sartre nous livre en germe l’esquisse d’une autre autobiographie, celle de sa prise de conscience politique pour compléter, voire annuler celle qu’il vient d’écrire, il revendique à son propre compte le refus de l’élitisme bourgeois et des séductions de l’élite, étape essentielle de la métamorphose réalisée par Castro. Mais Sartre est pleinement conscient de tout ce qui le sépare du leader cubain ; il sait pertinemment qu’il ne s’est jamais comme Castro joint aux hommes dont on n’est « fait » qu’en se défaisant pour partager leur combat.  Et pourtant, dans le dernier paragraphe des Mots, je vois quelque chose qui subsiste de l’aventure cubaine s’introduire et s’installer au cœur de la phrase emblématique de sa notice nécrologique, la seule que nous ayons de la main de Sartre : « Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » Même si en 1963 Sartre a pris ses distances par rapport à Castro, force est de reconnaître dans toute la précision de la formulation qui clôt le livre sinon un résumé du portrait de l’ancien « ami », du moins le résumé d’un certain idéal du castrisme tel que Sartre l’a conçu et voulu, revendiqué de nouveau pour parler de lui, Sartre.

John Ireland

Ces feuillets sont vraisemblablement un fragment du livre sur Cuba annoncé par Sartre dans le dernier article d’Ouragan sur le sucre mais qui ne vit jamais le jour. Ils ont été publiés par l’équipe Sartre de l’ITEM en appendice à la réédition des articles qui constituent Ouragan sur le sucre dans Les Temps Modernes, no.649, avril-juin 2008, p.156-223. Toute citation de ces feuillets renvoie à ce numéro : nous indiquerons le numéro de page entre parenthèses à la suite de la citation.

Voir Anne Mathieu, « Ombre dévorante, ombre évanescente de Nizan sur Sartre », Aden, no.4, octobre, 2005, p. 193-209.

Voir la Notice des « Portraits », Jean-Paul Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2010, p. 1566.

Voir Simone de Beauvoir, La Force des choses, t.I, Paris, Gallimard, 1963, p. 295.

« Merleau-Ponty », Les Temps Modernes, numéro spécial, octobre 1961. Texte repris dans Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, p. 1051.

Voir Michel Contat, « Sartre et ses autres femmes » dans Pour Sartre, Paris, P.U.F., 2008, p. 529-541.

Avant-propos à Aden Arabie de Paul Nizan, Ed Maspero, Paris, 1960. Texte repris dans Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, p. 1016 .

Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, p. 124.

Ibid., p. 1022.

Voir Annie Cohen-Solal, Sartre, Paris, Gallimard, 1985, p. 234.

Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, p. 1023.

Ibid., p. 1049.

Ibid., p. 1043.

Ibid., p. 1044.

Il s’agit de la préface au livre de Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier, Paris, Grasset, 1950. On remarquera d’ailleurs que cette préface de Sartre trace un portrait tout à fait idéalisé du militant prolétaire et de ses rapports avec le parti communiste dont il tire toute sa raison d’être. Entre militants la fraternité est absolue, de même que le Parti constitue un rempart inébranlable contre l’angoisse de la solitude et de la mort. Une décennie plus tard, l’Avant-propos à Aden Arabie se lit comme une réponse cinglante à cette vision optimiste. Loin d’être porteur d’unité populaire, le Parti semble miné par un machiavélisme qui sépare et exclut ceux qui voudraient s’y rallier. L’espoir qu’il incarnait alors pour Sartre semble maintenant entièrement investi dans la « démocratie directe » de Cuba.

Sartre, Les Mots et autres écrits autobiographiques, p. 1043.

Ibid., p. 1033.

Ibid., p. 1047-1048.

Transposé dans le cadre de la fiction romanesque, ce regard à la fois compatissant et critique sur Nizan avait été plus longuement développé dans le portrait du communiste « traître »  Vicarios qui figure dans le quatrième tome des Chemins de la liberté et dont un extrait, « Drôle d’amitié »  fut publié dans Les Temps modernes en 1949. Voir à cet égard le commentaire de Michel Contat présentant « Drôle d’amitié » dans : Jean-Paul Sartre, Œuvres Romanesques, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), pp. 2106-2107. 

C’est ainsi que Serge Doubrovsky qualifie le Sartre qui s’est présenté dans les Carnets de la drôle de guerre comme « l’être en l’air, sans aucune attache … » Voir son article : « Sartre : Retouches à un autoportrait (une autobiographie visqueuse » dans Claude Burgelin, ed., Lectures de Sartre, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1985, p. 110.

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