L’État palestinien a-t-il encore 
une chance d’exister ?

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Résolution du conflit au Proche-Orient

Par Pascal Lederer et Olivier Gebuher, Coanimateurs d’Une autre voix juive Esther Benbassa Sénatrice EELV, directrice d’études 
à l’EPHE (Sorbonne) et Dominique Vidal Journaliste 
et historien 
  • Le temps de la coopération par Pascal Lederer et Olivier Gebuher, coanimateurs d’Une autre voix juive
Un État palestinien viable est-il encore possible ? La réponse à cette question peut aujourd’hui sembler négative. À l’issue du deuxième conflit mondial, la découverte de l’horreur que le nazisme avait engendrée déclencha la création par l’ONU de deux États indépendants sur le territoire de la Palestine historique ; l’un d’eux existe, l’autre est en passe d’y parvenir. Une autre voix juive n’entend pas se prononcer en lieu et place des principaux intéressés : aujourd’hui, la volonté majoritaire des deux peuples n’est pas de construire leur avenir dans un État commun, et encore moins dans celui d’un apartheid inavoué. À la décision de l’ONU fit écho la déclaration d’indépendance d’Israël ; les dirigeants de cet État se déclaraient liés aux résolutions de l’ONU. Il y avait, et il existe donc, d’autres possibles que l’horreur interminable. La politique menée depuis des décennies par le gouvernement israélien rompt avec les principes fondateurs de l’État d’Israël. Tout esprit sensé est frappé de l’état d’aberration conduisant un dirigeant comme Netanyahou à innocenter Hitler : la politique qu’il a menée avec détermination est donc maintenant scellée dans ce mur de la honte qu’il a fait construire au prétexte de la sécurité d’Israël. On ne déracine pas plus l’olivier de Palestine qu’on ne peut effacer le peuple palestinien ou l’enfouir sous les bombes. Le putsch fasciste des partisans de l’Algérie française précéda d’un an la fin du colonialisme français, la victoire de l’Algérie indépendante. Le déversement maximal des bombes nord-américaines précéda de peu la libération totale du Vietnam. Trompeuses sont les apparences. Les bases d’un règlement pacifique, durable, juste et négocié, y inclus le droit au retour, sont connues. 
Y parvenir dépend essentiellement de la volonté politique des parties. Aucun obstacle sur le terrain ne saurait y résister. Le désastre actuel est le fruit pourri d’une politique pourrie où les responsabilités sont de tous côtés, sans renvoi dos à dos possible. La principale est portée par une puissance pour qui l’occupation, la discrimination, la distillation de la haine constituent l’horizon politique. Contempler cet horizon terrifie jusqu’au président d’Israël, membre du Likoud, pour qui l’« âme d’Israël se perd ». Monte l’idée que poursuivre est sans issue. La solution ne viendra pas cependant d’un nouveau tête-à-tête qui n’a, à plusieurs reprises, rien donné. Les responsabilités sont de tous côtés, donc aussi celles de notre pays, celles de l’Union européenne, celle de l’appui états-unien, lequel commence à vaciller. La France, au niveau le plus élevé, doit reconnaître l’État de Palestine, maintenant. L’Union européenne doit suspendre sans atermoiement l’accord d’association qui la lie à Israël en dépit de la négation des valeurs qui sont supposées le fonder. Le silence coupable sur un crime indicible peut-il être enfoui sous celui qui couvre la négation des droits du peuple palestinien ? La libération des prisonniers politiques au premier rang desquels se trouve Marwan Barghouti, c’est maintenant. Voyons loin : l’horreur au quotidien envahit notre champ de vision, mais les deux peuples ont besoin l’un de l’autre. C’est manifeste, notamment avec l’émergence en Israël des treize députés de la Joint List. Les deux peuples, palestinien et israélien, ont fait preuve d’une force d’âme enviable, dans les pires conditions de la guerre et des haines réciproques. Il est plus que temps qu’ils l’investissent dans la coopération qui signerait dans tout l’arc méditerranéen et au-delà un exemple d’une puissance exceptionnelle.
Au grand poète et savant persan Omar Khayyâm, la conclusion : « En pleine angoisse, ne perds jamais l’espoir, car la moelle la plus tendre est dans l’os le plus dur. »
  • Nul traumatisme ne justifie l’occupation israélienne par Esther Benbassa, sénatrice EELV, directrice d’études 
à l’EPHE (Sorbonne)
Pour justifier l’occupation 
des territoires palestiniens, Benyamin Netanyahou prend le risque de déformer scandaleusement un des moments les plus tragiques de l’histoire des juifs. C’est donc le grand mufti de Jérusalem, antisémite notoire, qui aurait soufflé à Hitler l’idée de les exterminer. Lorsqu’on sait que Hitler avait déjà évoqué ce projet, dès 1939, au Reichstag, bien avant de rencontrer le mufti en 1941, il faut que Netanyahou se sente bien fragile pour recourir à pareille argumentation. Comme s’il voulait convaincre les Israéliens et le monde de la nécessité de laisser ces territoires sous l’implacable férule d’Israël, pour éviter la survenue d’un second Holocauste ! Depuis 1967, quand les justifications sécuritaires ordinaires ne suffisent plus, le spectre de l’Holocauste est ainsi régulièrement invoqué. Après la victoire de la guerre des Six-Jours, Abba Eban, un travailliste, évoquant les nouvelles frontières du pays, au-delà de la ligne verte, désigne ses limites antérieures comme les « frontières d’Auschwitz », associant ainsi le conflit israélo-arabe à l’héritage du génocide. Arrivé au pouvoir en 1977, Menahem Begin fera un usage récurrent de cette rhétorique, faisant d’Israël l’héritier des victimes de la Shoah, cherchant ainsi à moraliser la conquête, tout en alimentant des peurs apocalyptiques. Netanyahou, pourtant fils d’historien, est allé plus loin que tous ses prédécesseurs, instrumentalisant la mémoire des victimes de la Shoah pour des objectifs politiques indignes. Il n’en avait pas le droit. Entre les messianistes, radicaux religieux accrochés aux frontières de l’Israël biblique, et des Israéliens hantés par le souvenir du génocide, Netanyahou transforme son pays en un État de non-droit où chacun peut se permettre d’exécuter un Palestinien, un Arabe, ou quiconque leur ressemblant, et se faire justice soi-même. Quand grandes puissances et médias cachent derrière un mot fourre-tout – celui de « terrorisme » – la réalité complexe de la révolte des jeunes Palestiniens de Jérusalem-Est et d’ailleurs, dont les attaques, dans leur grade majorité, ne sont pas directement suscitées ou revendiquées par le Hamas ni aucune autre organisation terroriste, et expriment, certes de la plus violente façon, une colère et un désespoir alimentés par l’absence de toute perspective, espérer dans l’immédiat des négociations politiques en vue de la création d’un État palestinien paraît relever de l’utopie. L’inertie de l’Europe et des États-Unis ne peut qu’encourager le développement d’une véritable guérilla hors de contrôle. Si les Israéliens se font justice, les Palestiniens se font aussi justice, en un sens, lassés de l’incapacité de l’OLP, du Fatah et même du Hamas à faire avancer les choses dans un sens positif. L’érection du mur avait comme anesthésié les Israéliens, qu’il empêchait de simplement voir les Palestiniens. De l’autre côté, les responsables palestiniens avaient semblé préférer l’enlisement à la confrontation. Le réveil est douloureux. La communauté internationale a d’autres foyers incandescents à éteindre. Et celui-ci lui semble secondaire. Une grave erreur de plus. Elle devrait au contraire se mobiliser. Les bonnes volontés ne manquent pas, même si elles ne suffisent pas. Juifs et Arabes marchent ces jours-ci ensemble, à Jérusalem, 
à Tel-Aviv, à Haïfa, pour dénoncer l’inaction criminelle de leurs dirigeants. Ils doivent se sentir bien seuls.
Comment l’État censé rassembler les survivants de l’Holocauste, et, au-delà, tous ceux qui continuaient de rêver, sur les chemins de leur exil, à cette terre-refuge dont une mémoire ancestrale gardait vivante la nostalgie, est-il donc devenu un État immoral ? Nul messianisme, nul traumatisme ne sauraient justifier l’occupation, depuis 1967, des terres palestiniennes. C’est là que doit naître l’État indépendant qu’espèrent les Palestiniens eux-mêmes après tant d’années de souffrance et d’errance. Le « devoir de mémoire » dû aux juifs morts pendant la Shoah, sauf à rester vain, ne peut que se prolonger en exigence de justice et d’éthique politique.
  • La perspective de deux États fait consensus par Dominique Vidal, journaliste 
et historien
L’actuelle flambée de violences le confirme : nous vivons le dernier quart d’heure de la solution dite « à deux États » du conflit israélo-palestinien. Plus l’impasse dure, et plus, sur fond de colonisation, la solution bi-étatique s’efface au profit d’une solution binationale. Cette dernière présente quatre avantages. 
Elle s’inspire, d’abord, d’un véritable idéal, beaucoup plus conforme aux valeurs du XXIe siècle. Qui souhaite un monde composé d’États ethniques, avec les « nettoyages ethniques » dont il serait porteur ? Cet idéal s’enracine de part et d’autre. Avant d’opter pour deux États à partir de 1974, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) plaidait en faveur d’une Palestine laïque et démocratique. Et, dans le Yichouv d’avant-guerre aussi, l’idée binationale animait non seulement des intellectuels comme Martin Buber, mais aussi des partis qui, lors des dernières élections internes, en 1944, obtinrent plus de 40 % des voix ; qui plus est, l’évolution sur le terrain a plus imbriqué les deux peuples, avec d’un côté 600 000 colons juifs en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et de l’autre 1 500 000 Palestiniens citoyens d’Israël. Du coup, le cadre binational peut sembler de nature à résoudre plus facilement certaines questions-clés : frontières, capitale, colonies, droit au retour, etc. Cette solution se heurte toutefois à plusieurs obstacles majeurs. Et d’abord à la volonté des peuples. Car on imagine mal imposer un État unique démocratique à deux populations… qui n’en voudraient pas. Or c’est le cas de la majorité écrasante des Israéliens, mais aussi d’un grand nombre de Palestiniens – moins élevé qu’autrefois, il faut le dire.
Le deuxième obstacle relève de la lucidité politique : depuis que l’OLP exige un État dans les frontières du 4 juin 1967, elle n’a pas réussi à l’obtenir d’Israël, malgré l’isolement croissant de celui-ci. Comment le mouvement national palestinien et ses alliés pourraient-ils lui arracher un État unique, que les Israéliens perçoivent comme la destruction de leur État ? Si le rapport de forces reste insuffisant, alors l’État unique ne risque-t-il pas, troisième obstacle, de ressembler comme deux gouttes d’eau à l’actuel « Grand Israël » ? Quid alors du statut des deux peuples, dont aujourd’hui l’un jouit de tous les droits, y compris politiques, et l’autre d’aucun ? Quid du statut des colonies ? Faudra-t-il, au nom de « équilibre » avec les Palestiniens d’Israël, en accepter le maintien ? Quid des garanties que devraient obtenir chaque peuple et chaque religion quant à la préservation de ses intérêts ? Enfin, la bataille pour l’égalité des droits risque d’être d’autant plus ardue qu’elle perdrait en visibilité sur la scène internationale. Car, si la ligne politico-diplomatique de l’OLP n’a pas débouché sur la création d’un État palestinien, elle a néanmoins réussi à en faire admettre la nécessité au monde.
Désormais, la perspective des deux États, inscrite dans le droit international et les résolutions de l’ONU, y compris celles du Conseil de sécurité, fonde un large consensus parmi les gouvernements et dans les opinions. Cet acquis constitue un point d’appui précieux pour les Palestiniens : ne risque-t-il pas – quatrième obstacle – d’être perdu en cas de changement d’orientation ? Bref, tant que subsistera une chance, même minime, d’enclencher une dynamique menant à l’établissement d’un État palestinien, mieux vaut maintenir cet objectif en s’appuyant sur le consensus international. C’est le cas avec l’actuelle offensive diplomatique palestinienne. Mais si cette dernière échoue, si rien ne bouge, si le blocage israélien persiste, si l’impuissance de la communauté internationale demeure, alors la colère des Palestiniens pourrait déboucher sur une nouvelle stratégie.
Et c’est évidemment leur affaire : il est temps que nous, les Français, nous cessions de donner au monde entier des leçons de révolution, à défaut de la faire chez nous… Plus modestement et plus efficacement, il nous revient d’amplifier la pression sur Israël et sur notre gouvernement. La campagne Boycott-désinvestissement-sanctions constitue à cette fin le meilleur des instruments.
Dernier ouvrage paru : l’État du monde 2015 
(éditions La Découverte), codirigé avec Bertrand Badie.
Source: http://www.humanite.fr/letat-palestinien-t-il-encore-une-chance-dexister-587920
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