En Inde, la dissidence verte bouscule le système des castes

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L’Inde, géant asiatique, est l’un des pays les plus pollués de la planète. Mais il est aussi le laboratoire de mobilisations écologistes, comme celle de ces paysannes du Telangana, dans le centre du pays, qui ont choisi une agriculture bio, indépendante et collaborative.

Par Bénédicte Manier

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Bénédicte Manier

Bénédicte Manier est journaliste. Elle parcourt l’Inde depuis plus de vingt ans. Elle est l’auteure d’Un Million de révolutions tranquilles (LLL, 2012), et de L’Inde nouvelle s’impatiente (LLL, 2014). L’extrait suivant vient de son dernier ouvrage, qui parait ce mercredi, Made in India. Le laboratoire écologique de la planète (Premier Parallèle, 2015).


L’Inde est un concentré de ce que la planète est en train de vivre. Un laboratoire singulier, où cohabitent les effets les plus néfastes de la civilisation industrielle et les mobilisations écologistes les plus inspirantes.

Probablement aucun pays au monde ne voit naître autant d’initiatives ingénieuses venues de citoyens ordinaires. Le pays a d’importants défis à relever – écologiques et surtout sociaux, car au moins un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et les inégalités de revenus y ont doublé en vingt ans –, mais la société civile y est forte, entreprenante, habituée depuis longtemps à se prendre en charge.

L’Inde présente surtout une caractéristique unique, une sorte de génie quotidien qui permet à l’aam aadmi (l’homme de la rue) d’imaginer des solutions pragmatiques avec trois fois rien.

(…)

Des paysannes du Telangana ont lancé une révolution agricole, en défiant l’ordre social

Nirja, sa petite fille dans les bras, arrive sur la petite place de Pastapur, où se tient la réunion. Une trentaine de femmes du village, de tous âges et vêtues de saris de couleurs vives, sont déjà en train de discuter, assises sur de grandes nattes de coton, déployées sous un arbre. Toutes sont fermières et beaucoup ne savent ni lire ni écrire. Elles ont pourtant sauvé de la faim quelque 200.000 personnes, en optant pour une agriculture bio, indépendante et collaborative.

1980. Le district où nous nous trouvons connaît une récolte catastrophique : quasiment rien ne sort de terre ; les fermiers n’ont plus de graines à ressemer. Pour les aider, le gouvernement leur envoie des semences hybrides de céréales. Mais à la première récolte, celles-ci provoquent des allergies graves. Impossible, donc, de les réutiliser. Pendant cinq ans, les terres tombent en jachère et les habitants, affamés, survivent de sacs de riz envoyés par le gouvernement.

Une association, la Deccan Development Society(DDS), arrive alors à Pastapur et organise des réunions de villageois (sangams en hindi) pour évaluer leurs besoins. Son directeur, Periyapatna V. Satheesh, constate vite que les hommes se sont habitués à l’aide publique et ne s’intéressent plus à leur agriculture. « Je me suis alors tourné vers les femmes », se souvient-il. « Elles savaient exactement ce qu’il fallait faire, elles avaient des idées pour l’avenir. Alors, on a fini par faire des sangams uniquement féminins. »

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Dans les sangams, les femmes ont démocratiquement décidé du partage des terres.

Ces femmes commencent par aller emprunter des semences à des parents hors du district, en promettant de les rembourser en nature. Puis elles mettent en place une réforme agraire unique en Inde : une redistribution autogérée des terres. Elles recensent toutes les terres cultivables, en tracent le plan à la craie sur la place de chaque village et partagent les parcelles de manière égale entre toutes les familles, y compris dalits (intouchables).

Des récoltes spectaculaires

Elles s’entraident ensuite pour défricher et enrichir la terre de fumure fournie par le bétail, puis sèment les graines qu’on leur a prêtées, des variétés ancestrales adaptées au climat depuis des siècles. En six mois, elles mettent ainsi en valeur plus de mille hectares. « Cette préparation a rendu les champs spectaculairement fertiles. La première saison, 800 tonnes de grains sont sorties de terre, l’équivalent de mille repas par famille durant six mois », raconte P.V. Satheesh. Les hommes qui, sceptiques, étaient restés à l’écart, n’en reviennent pas. Ils n’ont pas fini d’être étonnés.

Après la première récolte, les fermières organisent un réseau coopératif de semences (seed banks), qui permet aux unes de prêter aux autres les graines qui leur manquent. Elles remboursent ce prêt en nature, tout en conservant de quoi ressemer la saison suivante. P.V. Satheesh m’emmène voir Ratnamma, qui possède la plus grande réserve de Pastapur. Assise au frais sur le pas de sa porte, celle-ci étale devant moi, très fière, des échantillons de son stock : 72 variétés de riz, lentilles, haricots, millet, tournesol, sorgho, lin, carthame, cumin, coriandre… « Ces seed banksne sont pas seulement la garantie de leur indépendance agricole, me dit P.V. Satheesh, ce sont aussi des gene banks, le dépôt du patrimoine génétique naturel de la région. »

Une résilience agricole

Les terres, régénérées par la fumure naturelle, ont tout de suite donné deux récoltes par an, qui ont immédiatement sauvé les villageois de la faim. Puis, en seulement trois ans, elles ont assuré l’autosuffisance alimentaire d’une zone de quelque 200.000 habitants. Quelque 5.000 fermes cultivent aujourd’hui une polyculture biologique, qui allie légumes, oléagineux et céréales, en donnant un rôle central au millet, bien plus protéiné que le riz. Ce mélange enrichit les sols, économise l’eau et protège des parasites. Il est complété de milliers d’arbres qui produisent des fruits vitaminés (mangues, noix de coco, bananes, corossols…). L’alimentation y est fraîche et variée, et nulle part ailleurs en Inde je n’ai retrouvé de thali végétarien aussi savoureux que ceux que j’ai partagés là-bas avec les habitants.

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L’accent est mis sur la culture de plusieurs variétés de millet, plus protéiné que le riz.

Les fermières se sont appuyées sur cette spectaculaire résilience agricole pour continuer de transgresser l’ordre traditionnel et instaurer une autogouvernance unique en Inde : des villages dirigés démocratiquement par des femmes. Une fois par semaine, elles discutent ensemble dans les sangams de mesures d’intérêt général : elles ont ainsi ouvert 25 crèches éducatives (balwadis) pour les enfants, créé des écoles du soir pour adultes et organisé plus de 5.000 groupes d’entraide locaux.

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Une autogouvernance locale unique en Inde : des villages dirigés par des femmes.

Cette autorité morale, les femmes la tirent évidemment de la prospérité qu’elles ont apportée au district. Leurs cultures produisent des excédents qu’elles vendent sur les marchés biologiques du Telangana et elles ont pu acheter de nouvelles terres et des têtes de bétail, ce que la plupart des fermiers indiens ne peuvent se permettre.

À leur manière, pragmatique, collaborative, ces fermières ont d’ailleurs réussi à résoudre l’ensemble des maux de l’agriculture indienne : bas revenus et surendettement, perte de souveraineté alimentaire, malnutrition, destruction de la biodiversité, épuisement des terres et des réserves d’eau. Une réussite dont elles sont fières. « Je suis peut-être illettrée, sourit Chandramma, une solide sexagénaire qui supervise bénévolement les seed banks de 70 villages, « mais je suis prête à démontrer à n’importe quel scientifique qu’avec de la fumure naturelle et des semences qui ne coûtent rien, je produis une nourriture plus saine qu’avec des semences modernes qui coûtent cher. Et que nous, nous enrichissons les sols au lieu de les détruire. »

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Les semences sont conservées d’une année sur l’autre, avec des pesticides naturels, comme des feuilles de margousier.

Elle et les autres fermières de la région ont démontré que ce que l’ONU appelle « l’intensification écologique » de l’agriculture peut aujourd’hui nourrir le monde. Et Chandramma voyage maintenant au Sri Lanka, en Allemagne, au Kenya ou au Pérou, pour expliquer comment les seed banks et la polyculture bio peuvent faire renaître les zones rurales.


- Ce passage est un extrait du livre Made in India. Le laboratoire écologique de la planète, de Bénédicte Manier, Premier Parallèle, 160 p., 14 € en version papier, 5,99 € pour la version numérique, à paraître ce mercredi 4 novembre.


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