Les calculs régionaux du président turc

Les forces de sécurité patrouillent à Diyarbakir, capitale du Kurdistan turc. Photo : Stringer/ Anadolu Agency
Les forces de sécurité patrouillent à Diyarbakir, capitale du Kurdistan turc.
Photo : Stringer/ Anadolu Agency

Par PIERRE BARBANCEY

Erdogan réprime les Kurdes en Turquie mais aussi en Syrie pour empêcher l’unification de tous les cantons du Rojava. Ankara sait que les Européens ont besoin de lui pour endiguer le flot des migrants. 

Diyarbakir (Kurdistan de Turquie), 
envoyé spécial.

Erdogan est sur tous les fronts ! L’omniprésident n’a qu’un but : tout faire pour obtenir une majorité au Parlement lors des élections législatives anticipées du 1er novembre, lui permettant de modifier la Constitution et de transformer la Turquie en un régime présidentiel qui lui octroierait les pleins pouvoirs. Au mois de juin dernier, il avait dû déchanter. Non seulement il n’a pas dépassé les 43 % (une gifle pour son parti, l’AKP, qui règne pourtant sans faille), mais son ennemi intime, le Parti démocratique des peuples (HDP), obtenait 13 % des suffrages et 80 sièges. Un cauchemar pour celui qui s’est fait bâtir un palais de 1 000 chambres et de 200 000 mètres carrés sur les hauteurs d’Ankara, digne d’un sultan. Premier essai raté, donc, pour Recep Erdogan. Juge et partie, il a décidé – via le gouvernement qu’il contrôle – de convoquer de nouvelles élections. Et de jouer de tous les leviers dont il dispose.

Le soutien inconditionnel 
de la France à Erdogan

Première arme : la « lutte contre le terrorisme ». Lui, qui a soutenu l’organisation de l’« État islamique » (Daech) depuis sa création, a compris l’utilisation qu’il pouvait désormais en faire. D’autant plus que les interventions de certains États amis le mettaient sous pression. Il fait ainsi d’une pierre deux coups. Quels que soient les attentats, lui et son premier ministre n’ont eu de cesse d’accuser le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le Parti démocratique des peuples (HDP), l’extrême gauche turque et, plus mollement, Daech. Prétexte à une nouvelle campagne militaire au Kurdistan turc et à des bombardements sur les positions du PKK au Kurdistan d’Irak. Parallèlement, la police menait des rafles, particulièrement à Istanbul, dans les milieux kurdes et de la gauche dite radicale, aboutissant à des centaines d’arrestations. Par contre, suite à la dénonciation du laxisme des autorités qui n’ont pas su ou pu empêcher l’attentat perpétré à Ankara le 10 octobre (102 morts) lors d’un rassemblement du HDP, le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, a cyniquement expliqué que des listes de membres de Daech prêts à se faire exploser existaient bien, mais que la loi empêchait toute action préventive !

De même, les zones où se trouvaient Daech n’étaient, officiellement, bombardées qu’à deux reprises sans qu’aucun bilan ne soit fourni. C’est qu’Erdogan veut, à cette occasion, non seulement en finir avec le PKK mais également endiguer l’avancée des Forces de protection du peuple (YPG), branche militaire du Parti de l’union démocratique (PYD), forces qui ont infligé sa première défaite à Daech en libérant Kobané et toute la partie est du Rojava (Kurdistan de Syrie), où des administrations mixtes (Kurdes, Arabes, Arméniens, Assyriens…) se mettent en place. La Turquie entend maintenant freiner l’avancée kurde vers l’est. Le week-end dernier, des positions des YPG ont été la cible de l’armée turque. Ankara craint que le contrôle de la frontière turco-syrienne par le PYD ne lui permette plus d’appliquer la même politique au Kurdistan de Turquie et renforce les partisans du processus de paix.

Reste l’attitude des grandes puissances. La France soutient Erdogan de façon inconditionnelle notamment dans l’approche de la problématique syrienne. Quant à l’Union européenne, elle compte tellement sur Ankara pour empêcher les populations victimes des guerres de migrer, qu’elle est prête à tout accepter de cet allié turc. Erdogan l’a bien compris qui pousse son avantage jusqu’au bout dans et hors ses frontières pour être un acteur régional incontournable. Allant même jusqu’à vouloir décider du sort des Kurdes. En Turquie comme en Syrie. Un calcul dangereux pour la paix et la stabilité dans la région.

 Source: http://www.humanite.fr/les-calculs-regionaux-du-president-turc-588258

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