Le fil rouge des nouvelles thérapies

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Entretien avec Jean Vernette, propos recueillis par Nicole Jeanson

Chargé par l’épiscopat français d’observer les nouvelles formes religieuses, la probité, la tolérance et le sérieux de Mgr, Jean Vernette dans cette tâche sont devenus légendaires. Il a publié, entre autres, une étude sur les points communs entre toutes « les nouvelles thérapies ». Il en avait parlé avec Nicole Jeanson, réalisatrice d’Agora, une émission quotidienne sur Fréquence protestante. Il a disparu en 2002 et son discernement nous manquera.

Nouvelles Clés : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire votre livre « Les Nouvelles Thérapie, mieux vivre et guérir autrement« , et de quelle hypothèse êtes-vous parti ?Jean Vernette : Au cours de mes recherches sur le sens, je me suis rendu compte d’une chose: aujourd’hui les gens demandent aux nouvelles thérapies davantage que la santé du corps. Ils en attendent un art de vivre, un mieux être, et finalement un certain salut de l’âme et de l’esprit. À l’inverse, par delà le salut de l’âme, un certain nombre de gens cherchent dans les nouvelles religions une certaine santé du corps : bien vivre dans le coeur, dans l’esprit, dans l’âme, voire dans la sexualité. Voilà pourquoi j’ai rencontré des médecins, des thérapeutes, et aussi des guérisseurs – à qui un Français sur six fait régulièrement appel. Cette montée en puissance m’a alerté.

En 1978, 34 % des Français avaient recours aux nouvelles thérapies, dix ans après, ce chiffre est passé à 57 %. C’est donc devenu un phénomène de société.

Nouvelles Clés : N’est-ce pas une lassitude envers la médecine dite officielle ?

Jean Vernette : C’est le refus d’être considéré comme un numéro ou un objet. À l’hôpital, on est « l’infarctus du 8 » ou « la prostate du 7 ». C’est le refus des thérapies pesantes et pénibles. C’est aussi le constat de l’échec de certains traitements de maladies fonctionnelles, du type mal de tête ou digestif, ou maladies récidivantes, pour lesquelles les traitements classiques ne donnent pas de bons résultats. Et puis, le grief vise aussi la nocivité secondaire de l’interaction de médicaments d’origine chimique et la multiplication des examens complémentaires. Voilà autant de raisons d’aller chercher ailleurs !

Nouvelles Clés : J’ai été frappée par le nombre de « parapharmacies » qui apparaissent un peu partout, siglées du nom de para, qui veut dire « à côté de ». . .

Jean Vernette : Parapharmacie, comme paranormal, c’est ce qui est « à côté de la norme », la norme étant considérée comme relevant de la médecine classique, dite allopathique. Les médecines alternatives, c’est l’innovation contre le conformisme. Une volonté de prendre de la distance par rapport à la pensée unique, qui rejoint la montée en puissance du mouvement alternatif, concernant l’économie ou l’agriculture aussi bien que la non-violence. On parlera aussi de médecine différente ou parallèle. Là, cela rejoint une démarche qui était déjà celle de la contre-culture des années soixante, chez nous en mai 68, où l’on retrouve pêle-mêle la requête du droit des minorités, l’égalité raciale, la requête pour le féminisme, voire pour le droit des homosexuels. Mais il faut savoir qu’en revendiquant ce droit à la différence, la médecine alternative risque ensuite de se trouver en difficulté pour réclamer son officialisation auprès des autorités en place, puisqu’elle est, justement, différente.

Nouvelles Clés : Que revendique cette médecine ?

Jean Vernette : La revendication principale porte sur la légitimité, parce qu’elle se sent agressée par certains jugements. Un exemple : en 1982, un rapport avait été déposé au parlement et au ministère de la Santé sur les techniques de soins qui n’étaient pas l’objet d’un enseignement organisé. Il y a eu deux types de réactions : d’une part, on a mis en place, à Bobigny, un diplôme universitaire concernant sept médecines douces, assez classiques : de l’ostéopathie à l’acupuncture. . . Mais à peu près au même moment, l’Académie de médecine a dit, dans un rapport officiel, que l’homéopathie restait un acte de foi et non de raison. Un membre de cette Académie a même dit que les médecines alternatives étaient le signe d’une régression à un âge préscientifique de l’humanité ! On voit qu’on est là en un lieu de conflit extrême.

Nouvelles Clés : Il y a peut-être des intérêts qui se défendent, du côté de la médecine dite officielle ?

Jean Vernette : Il est vrai que si l’on regarde le coût des soins – selon une étude de 1983-1984 portant sur 50 000 prescriptions -, une prescription d’homéopathie, c’est-à-dire quatre ou cinq tubes de granules, revenait à 8 euros, alors qu’une prescription allopathique coûtait 20 euros : il y a donc bien un problème économique. On dit que la santé n’a pas de prix, mais c’est faux, elle est chiffrable. Un certain nombre de médecins généralistes se sont ouverts au créneau des médecines parallèles, parce que leur propre créneau de médecin de famille se rétrécissait comme peau de chagrin. Il y a aussi une approche juridique, c’est le problème de l’exercice illégal de la médecine. Car une médecine qui n’est pas exercée par un médecin reconnu officiellement est un lieu de lutte de pouvoir, la légitimité de l’un excluant celle de l’autre.

Ce conflit n’est pas à fleurets mouchetés ! Les partisans des médecines alternatives traitent facilement les médecins classiques de rationalistes étroits et, en retour, certains membres de la médecine classique traitent les thérapeutes des nouvelles thérapies de charlatans ascientifiques. Il y a là un lieu de conflits extrêmement forts. La clientèle des nouvelles thérapies s’accroît, c’est une légitimation par le peuple, littéralement. Il faudrait donc que ce qu’il y a de meilleur puisse être intégré dans une autre vision de l’homme qui intégrerait ces approches des médecines parallèles.

Nouvelles Clés : Certains pays ont-ils résolu ce problème ?

Jean Vernette : Des pays en voie de développement ont retrouvé des médecines traditionnelles, ce sont les Médecins aux pieds nus, qui enseignent l’utilisation de la pharmacopée locale. La phytothérapie est une des formes des nouvelles médecines, même si elle est déjà ancienne. Et on rencontre des attitudes beaucoup plus ouvertes dans les pays anglo-saxons, en Belgique, en Allemagne…

Dans la vision taoiste, l’acupuncteur n’insuffle pas une énergie nouvelle dans le corps du patient : il aide son énergie naturelle à se réguler, comme un système de digues et d’écluses aide à réguler le cours d’un fleuve.

Nouvelles Clés : Cette idée-Ià existait déjà à la Renaissance, vous l’expliquez très bien dans votre livre, où vous regardez la nouvelle médecine sous quatre angles…

Jean Vernette : On peut en effet distinguer quatre sortes d’approches des nouvelles médecines : holistiques, alternatives, énergétiques et humanistes. La notion d’approche holistique prend en compte la totalité de la personne. Le malade, ce n’est plus seulement, comme dans la vision cartésienne (c’est-à-dire la pensée de Descartes revue par les disciples de Claude Bernard), d’un côté l’âme, de l’autre la machine, c’est-à-dire le corps. Dans une perspective qui est plutôt celle de l’Orient, et aussi celle de la Bible, l’homme est un composé à étages : l’étage du corps, biologique; l’étage de l’âme, qui anime ; l’étage psychologique, qui pense ; l’étage de l’esprit, qui met en relation avec ce que certains appellent l’Absolu, ou le transpersonnel, ou Dieu… bref une autre dimension. Mais il y a aussi l’étage des relations, parce que l’homme est un être relationnel : quand on ne peut pas dire les choses avec les mots, on les dit avec des maux. Et n’oublions pas l’étage de l’environnement : les médecines doivent tenir compte de la saison pour cueillir une plante médicinale, observer la lune – comme dans l’anthroposophie de Steiner, par exemple. Autrement dit, on réintègre l’homme dans le cosmos, avec cette idée qu’il est un microcosme, un monde en miniature, qui représente le macrocosme, l’immensité du monde dans sa totalité.

Les médecines alternatives ont une conception claire : la maladie n’est pas considérée comme un adversaire à éliminer mais comme un signal d’alarme précieux, révélant un déséquilibre dans l’homme, entre ses différents étages, déséquilibre que la personne malade est la première habilitée à décrypter, aidée par le thérapeute. C’est une médecine de terrain. Il s’agit de lutter contre les défaillances du système immunitaire. On rejoint là une vieille pensée de la médecine chinoise, pour qui le médecin n’est pas payé lorsqu’on est malade – on le paie lorsqu’on est en bonne santé, car son rôle n’est pas de guérir la maladie, mais de préparer le terrain pour qu’il n’y ait pas de maladie. Administrer des médecines pour des maladies déjà développées, c’est attendre d’avoir soif pour creuser un puits. De plus, nous ne sommes pas enfermés dans un scaphandre sans relation avec l’extérieur, notre corps est une centrale énergétique.

C’est comme une masse d’eau retenue dans un barrage : le rôle de l’acupuncteur, en simplifiant, ce serait d’ouvrir ou de fermer des vannes de cette énergie. L’acupuncteur ne va pas insuffler une énergie nouvelle dans un corps qui n’en a plus, comme chez un grand vieillard ; il va réguler ce qui existe et dont les rythmes sont liés au cosmos (puisque l’homme est un microcosme relié au macrocosme de l’univers). En dénouant des noeuds énergétiques, du type musculaire, on aboutira au déblocage des noeuds psychologiques. Pour Wilhelm Reich, qui a inventé la notion de cuirasse musculaire, nous portons dans nos muscles tous les conflits psychologiques vécus depuis l’enfance. Alexander Lowen, disciple de Reich, reçoit un malade se plaignant de blocages affectifs depuis longtemps. Il s’aperçoit qu’en même temps que le malade parle de ses maux, il s’arrête de respirer. Le médecin propose alors un travail d’amplification de la respiration corporelle, et progressivement le malade sent ses yeux s’embuer de larmes et il retrouve peu à peu son affectivité qui avait été nouée. Voilà la notion d’énergie que l’on retrouve dans le Tao chinois, ou dans le yoga tantrique avec la notion de chakras que l’on ouvre.

En Occident, il y a beaucoup de dérapages chez les charlatans, alors que la notion indienne de chakras est très vénérable.

La médecine humaniste, elle, va rechercher par exemple un accord entre la thérapie et la personnalité du malade. Quant à l’homéopathie, elle va être attentive au tempérament ou à la constitution, elle va distinguer le type carbonique, le type phosphorique. C’est l’idée que l’homme est un terrain. Paracelse disait déjà que la nature trouve son chemin toute seule et que finalement, si on la laisse faire son travail, bien des choses se régleront… à condition de mettre le malade dans une situation d’accueil, d’écoute, de réceptivité de ce que signifie sa maladie, son mal présent.

Nouvelles Clés : Il y a dans votre livre un chapitre qui me paraît très important, c’est le discernement…

Jean Vernette : Oui, je crois qu’il faut faire un tri entre les bons thérapeutes et les mauvais. Par exemple, quelle est la conception de l’homme pour ce thérapeute ? Si on me dit que ma maladie est « le fruit de mon karma », je tourne les talons. L’hypnose n’est jamais neutre. Un bon guérisseur populaire, qui a sa valeur, est-ce qu’il utilise son don pour mettre la personne en allégeance ou au contraire pour la libérer ? Est-ce qu’il prétend tout guérir ?

Enfin je dirais que toute thérapie, dans la mesure où elle permet à l’homme de grandir, de s’épanouir, est bonne. Dans le Livre de la Genèse, Dieu dit que tout cela est bon qui est fait pour le bien de l’homme. Un disciple de l’apôtre Jean, Irénée, évêque de Lyon, disait : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ! »

Donc tout ce qui permet à un homme de trouver la vie pleinement est bon et dans le plan de Dieu. Car la vie de l’homme, c’est la contemplation de Dieu. Donc une thérapie doit aussi permettre à l’homme de trouver le véritable chemin, la véritable ouverture de son esprit, en relation avec l’Absolu, en relation avec quelqu’un.

Dans cette mesure même, par exemple, je me réconcilie avec Dieu, je vais me réconcilier aussi avec moi-même et beaucoup de blocages, d’inhibitions intérieures vont disparaître. Je me réconcilierai avec mon entourage, et beaucoup de maux vont disparaître. L’amour guérit. Il faut retrouver l’unité de l’homme. Je respecte tous les gens qui sont chercheurs de sens à travers la santé du corps comme à travers la santé de l’esprit ou de l’âme. Un chercheur de sens est un homme qui est vraiment dans le droit fil du fil rouge de son existence. Par là, il retrouve le fil rouge de celle-ci, même s’il y a des dérapages…

Présence protestante diffuse sur : 99.9 Mhz.

À lire de Jean Vernette : Les Nouvelles Thérapies, mieux vivre et guérir autrement, avec Clermons Lons, éd. Presses de la Renaissance.

Nouvelles Spiritualités, nouvelles sagesses, éditions Bayard.

Source: http://www.cles.com/enquetes/article/le-fil-rouge-des-nouvelles-therapies

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