Les corps sont-ils aussi schizophrènes que les villes ?

Avec « Crossings », Leila Alaoui se focalise sur la Méditerranée comme point d’intersection des migrations. Photo Leila Alaoui
Avec « Crossings », Leila Alaoui se focalise sur la Méditerranée comme point d’intersection des migrations. Photo Leila Alaoui

EXPOSITIONDans le cadre de « Memory & Oblivion »* (Mémoire et oubli) à Station, huit artistes dissertent en vidéos sur le corps, l’espace, la mémoire et oubli.

Brice LAEMLE | OLJ 25/11/2015

Avant de devenir galeriste et commissaire d’exposition, Barbara Polla a été médecin. L’impact de la « mémoire du corps » la poursuit donc depuis plusieurs années. Elle a ainsi choisi de s’entourer de plusieurs artistes afin de tenter d’y voir plus clair. La première étape de ce travail a eu lieu en juillet dernier, dans une galerie parisienne, lors de l’exposition « Body Memory ». « Les souvenirs sont bien évidemment situés dans le cerveau, ils se disséminent cependant et se logent ainsi dans tout le corps », raconte l’énergique blonde aux cheveux frisés. À partir de sa précédente exposition, celle qui a été élue responsable politique locale en Suisse il y a quelques années a souhaité creuser cette schizophrénie entre la capacité de la mémoire et la faculté d’oublier. Il lui est vite apparu essentiel d’adapter cette problématique à Beyrouth, cité (re)bâtie plusieurs fois grâce à sa résilience devenue quasi légendaire.
« Cet équilibre entretenu à Beyrouth me plaît : entre la volonté active d’oublier et celle de garder le passé en mémoire. Je connais peu cette ville, mais je ressens cette énergie, cette détermination de reconstruire, fût-ce sur les ruines du passé », affirme la galeriste suisse. « Cette nécessité d’oublier pour survivre vient sans doute de la guerre civile », ajoute-t-elle.
À travers son œuvre Absence, le Turc Ali Kazma (voir interview en encadré) livre une réflexion stimulante et visuelle sur cette dichotomie entre mémoire et oubli.
Pour cette exposition qui a lieu à Station (lieu majoritairement tourné vers les formes artistiques nouvelles), la galeriste a fait appel à l’historien et critique d’art français Paul Ardenne afin de continuer à explorer cette thématique. Ensemble, ils ont réuni huit artistes internationaux. Les deux commissaires, qui collaborent ensemble depuis bientôt une décennie, tenaient à utiliser la vidéo comme médium. « Que ce soit pour les artistes ou les spectateurs, la vidéo a un fonctionnement très proche de la mémoire. Elle se base beaucoup sur des images qui existent déjà. Après un visionnage, chacun stocke les vidéos puis les déstocke, celles-ci se mélangent et créent ainsi de nouvelles images. Les rêves fonctionnent de la même manière que les souvenirs », analyse Barbara Polla.

 

Spectateur curieux / voyeur honteux
On l’aura compris, le corps est au cœur du questionnement de cette exposition. L’Australien Shaun Gladwell présente Tripitaka, une vidéo hommage à une actrice japonaise de séries télévisées qui l’a hanté durant plusieurs années. Cette femme, pour laquelle il a eu ses premiers émois sensuels alors qu’il n’était qu’un enfant, a marqué ses souvenirs, même s’ils sont devenus troubles avec l’âge. Un autre flou volontaire – et davantage politique – apparaît dans le film Les Ciseaux (2003) du Marocain Mounir Fatmi. Constitué de scènes d’amour censurées du film Une minute de soleil de Nabil Ayouch, le spectateur pénètre l’intimité d’un couple. Aussi, celui-ci est diffusé derrière un mur troué qui oblige le curieux à se transformer en voyeur honteux.
Moins érotique, le travail de Laurent Fiévet n’en est pas moins excitant. Avec On the Tip of the Tongue, le Français a lui aussi détourné des extraits de films, mais à des moments-clefs pendant lesquels les acteurs doivent se mettre à chanter. Il joue avec cet héritage culturel, comme s’il avait le doigt posé alternativement sur le bouton rewind et fast forward, et aborde ainsi la mémoire du cinéma. Il crée la frustration avec Jules et Jim de François Truffaut, Casablanca de Michael Curtiz, ou encore The Sound of Music de Robert Wise, qu’il reconstruit à sa manière sans les dénaturer pour autant.
Certains artistes invités confrontent leurs réflexions du corps à celles de l’espace, à l’image de la Libanaise Maha Kays qui différencie l’acte de voir et celui de montrer avec La Tombe d’Andrei. La Marocaine Leila Alaoui choisit quant à elle de mettre en image la difficulté d’émigrer. Son travail vise à se questionner sur la construction de l’identité et à l’altérité. Avec Crossings, elle se focalise une nouvelle fois sur la Méditerranée comme point d’intersection des migrations.

 

Un oubli vital
Frank Smith et Janet Biggs tentent, quant à eux, d’introduire le spectateur respectivement dans la tête d’un assassin et d’un homme atteint d’alzheimer. L’écrivain et réalisateur français instille le malaise grâce à Google Earth. Il reprend la même route que celle empruntée par le meurtrier de l’Alabama en mars 2010 qui semé la mort sur son passage avant de se suicider. La New-Yorkaise Janet Biggs émeut avec sa vidéo Breathe without Air, film anxiogène alternant le documentaire et les reconstitutions. Le spectateur suit un vieil homme malade qui a tout oublié sauf ses passions pour le kayak et les diamants. « Mis à part la maladie d’Alzheimer qui est douloureuse, la perte de mémoire liée au grand âge n’est pas seulement négative. Elle ouvre d’autres portes, d’autres explorations, compositions et associations d’images », ajoute Barbara Polla en souriant. L’oubli de certaines données minimes du quotidien pourrait réactiver des souvenirs enfouis totalement négligés. Ou simplement permettre d’aller de l’avant, malgré le choc. Sans mémoire, pas de nostalgie, de commémorations ni de reconstitutions mentales malheureusement possibles. Pourtant, l’oubli permet aussi parfois le soulagement, la renaissance et donc la vie.

« Memory & Oblivion », Station, Beyrouth, jusqu’au 29 novembre.

Source: http://www.lorientlejour.com/article/956847/les-corps-sont-ils-aussi-schizophrenes-que-les-villes-.html

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