Des réfugiées syriennes sorties des camps libanais dialoguent avec Antigone

scène de "Antigone of Shatila" © Didier Nadeau
scène de « Antigone of Shatila » © Didier Nadeau
Les syriens Omar Abusaada (mise en scène) et Mohammad Al Attar (dramaturgie) ont travaillé avec des syriennes réfugiées dans des camps au Liban. Au final : « Antigone of Shatila », entre théâtre et témoignage. Un spectacle qui concluait avec force les Rencontres à l’échelle de Marseille.

« Antigone me ressemble car on a vécu le même chagrin. J’aimerais avoir sa force » dit l’une des réfugiées syriennes présentes sur le plateau. Elles se nomment Fadoa Alaoyete, Zafira Aljafar, Heba Alshaly, Muntaha Al Shuladat, Reem Meselmani, Esraa Shahror, Walaa Sokare et Wessam Soukari.

Dix ans dans les villages syriens

Chacune parle en son nom mais chacune, peu ou prou, parle au nom de toutes. Celle-ci raconte qu’elle a perdu son père mais qu’elle a pu l’enterrer. Elle raconte aussi que son frère a disparu à un check point, qu’elle l’a cherché partout en prenant bien des risques mais qu’elle ne l’a pas retrouvé. Fuyant la guerre et les bombardements, elle s’est résolue a quitté sa maison et à se réfugier au Liban, emportant simplement une des pierres de la maison familiale. C’est là, dans un camp (celui de Chatila et d’autres), qu’un jour deux hommes sont venus parler d’une femme  courageuse,Antigone, l’héroïne de la pièce de Sophocle, une femme qui veut enterrer le cadavre de son frère.

Ces deux hommes ce sont  deux amis, le metteur en scène  Omar Abusaada et le dramaturge Mohammad Al Attar. Tous deux sont sortis de l’institut du théâtre de Damas, une bonne école, « la meilleure du Moyen Orient » assurent-ils, où enseignaient des professeurs formés en France ou en Russie. Avant même leur diplôme, ils ont travaillé dans différents villages de Syrie en ayant en poche les méthodes du théâtre forum du brésilien Augusto Boal. Abordant bien des sujets en fonction du contexte : le chômage, les tâches domestiques, le désœuvrement des jeunes, l’oppression des femmes, le patriarcat, l’école abandonnée trop tôt. Des heures et des heures de discussion. Un travail social et théâtral.

Ils ont menés ces travaux pendant dix ans, avant que le pays ne soit en proie à la guerre. Omar a travaillé dans des prisons, des camps de réfugiés au Moyen Orient, Mohammad est allé parfaire ses études dramaturgiques à Londres. Ecrit par l’un, mis en scène par l’autre, ils sont signé  « Could you please look into the camera » (  s’il vous plait pouvez-vous regarder la caméra) en 2012. Avec la Révolution, la guerre, ils ont continué autrement. Et se sont retrouvés à Beyrouth, réfugiés eux aussi.

Trente réfugiées de Syrie

Tête chercheuse et directrice perspicace des Rencontres à l’échelle (une manifestation annuelle produite par les Bancs Publics, structure installée à Marseille à la  Friche de la Belle de mai), Julie Kretszchmar d’origine tchèque (que ferait-on sans nos binationaux ?) est allée à leur rencontre au Liban. Omar et Mohammad ils lui ont proposé le projet qu’ils étaient en train de mettre sur pied autour d’Antigone avec une trentaine de réfugiées syriennes. Complexe. Beaucoup de directeurs de théâtre auraient baissé les bras, Julie Kretszchmar et Bancs Publics ont relevé le défi.

Le spectacle entrelace l’histoire d’Antigone racontée par Sophocle, l’histoire du spectacle sous forme de journal de bord dit par une narratrice et les témoignages individuels de ces femmes syriennes consignés par écrit pour contrecarrer le pathos d’une confession improvisée. Omar Abusaada signe une mise en scène  qui va au plus simple -des chaises, des micros sur pied- dans des éclairages soignés et une rigueur scénique canalisant l’émotion. Le texte de chacune a été travaillé avec Mohammad Al Attar.

La vie dans les camps de réfugiés du Liban est monotone, elles y sont depuis un an, deux ans, plus encore. « Dans le camp, le temps passe lentement » dit l’une d’elles au cours du spectacle. Le projet d’« aide par le théâtre » a été une aubaine. Venues de différents camps, elles se sont retrouvées une trentaine. Omar et Mohammad avaient l’intuition qu’ « Antigone » était la pièce juste pour dialogueravec leurs vies endeuillées, meurtries, ballotées par l’exil mais aussi leur courage, leur affirmation face aux hommes.

Elles sont toutes une Antigone

Elles se souviennent avoir été timides au début. « On avait peur de dire  ‘je’ » dit la narratrice.  Au fil des jours, elles se sont rapprochées d’Antigone, fascinées de voir à quel point elle était « têtue et forte ». Elles ont aussi  compris les déchirements d’Ismène, entre l’obéissance à la  décision du roi et l’amour de sa sœur. Elles ont admiré le beau Hémon qui ose défier son père Créon. Ce dernier, personne ne voulait le jouer, c’est Fadoa qui s’est dévouée, la plus ancienne, « une mère pour nous toutes », celle qui apaise les disputes, et qui, en un an, a perdu deux enfants.

scène de scène de « Antigone of Shatila » © Didier Nadeau

Antigone est aussi une femme qui s’insurge contre le pouvoir des hommes. Comme cette réfugiée syrienne, élevée dans une famille où on ne porte pas le voile, qui se retrouve mariée (à 14 ans) à un homme exigeant qu’elle le porte. Elle proteste, en appelle à son père, mais le pouvoir du mari est souverain. Le couple et leur enfant fuient la guerre. Arrivée dans un camp, la jeune femme fait une lessive, lave son voile, le vent l’emporte. Fureur du mari. « Pas de foulard, pas de sortie ». Elle vit cloitrée. Jusqu’au jour où leur enfant tombe malade. Elle doit le faire voir à un médecin, il faut bien sortir. Le mari cède. Elle sort sans voile.

La première du spectacle a eu lieu en mai 2015 au Théâtre Al-Madina à Beyrouth. Puis il est venu à Marseille ce weekend, à la Friche de la belle de mai, pour deux représentations à guichets fermés. Les trois dernières ont lieu ce soir et demain à Hambourg. Pas simples pour des syriens réfugiés au Liban d’obtenir des passeports et des visas pour venir en Europe.

Aicha Al Khalaf, Zakieh Al Khalaf , Fatema El Hasan, Faten Al Hasan, Majdoline Reem Shehadat, Rahal Shehadat, Mariam Jamous et Israa Al Abdou, actrices de la création n’ont pas pu faire le voyage en raison des problèmes familiaux et de blocages administratifs. Le dialogue continuera dans leur vie. « Il y a des choses que tu sais sur moi, Antigone, mais il y en a d’autres que tu ignores » disent-elles. Celles qui sont venues et celles qui ne sont pas venues, ont encore des choses à se dire, elles n’en ont pas fini avec leur Antigone.

Source: https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/010216/des-refugiees-syriennes-sorties-des-camps-libanais-dialoguent-avec-antigone

 

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