SUICIDE DES PATRONS: «On associe le suicide à l’échec. Il peut aussi découler du succès»

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La culture de la performance peut mener à des gestes extrêmes

La disparition de Benoît Violier, au sommet de son art, rappelle fatalement les suicides de plusieurs grands patrons suisses. Carsten Schloter, ex-responsable de Swisscom, en juillet 2013. Pierre Wauthier, ancien directeur financier de Zurich Assurance, un mois plus tard. Koorosh Massoudi, enseignant à l’Institut de psychologie de l’UNIL, rapproche le stress des managers et du chef cuisinier.

Lire aussi: Benoît Violier, mort d’un grand chef

Y a-t-il un parallèle à faire entre ces situations?

Ce sont des postes qui présentent plusieurs similarités. Il s’agit de personnes souvent prises entre deux feux. Un comité directeur ou un conseil d’administration qui fixe des objectifs d’un côté, des équipes à gérer de l’autre. Cela contribue à les isoler. Car, outre les grosses charges de travail et le stress auxquels ils sont confrontés, c’est avant tout l’isolement qui pousse ces personnes jusqu’au suicide. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi les proches des victimes expriment souvent leur désarroi face à une situation qu’ils n’avaient pas vu venir.

Il est effectivement difficile de comprendre comment des personnes aux parcours si riches et ayant un tel succès peuvent en arriver là…

On associe systématiquement le suicide à l’échec, il peut aussi découler du succès. Les difficultés que ces chefs d’entreprise rencontrent sont d’une nature complètement différente de celles de «simples» employés. Ces derniers souffrent généralement d’une charge de travail trop importante, d’un manque d’autonomie ou de la crainte de perdre leur travail. Dans le cas des «grands patrons», c’est au contraire un trop-plein d’autonomie et une recherche constante d’excellence qui créent ces situations de détresse. Il y a aussi évidemment des pressions extérieures qui les poussent à toujours chercher la perfection: le système des étoiles en cuisine, les résultats financiers et autres classements pour les entreprises.

Peut-on alors considérer que les grands patrons représentent une population particulièrement à risque?

Il se trouve qu’ils possèdent des traits de caractère favorisant le passage à l’acte. Ce sont des personnes capables de réactivité par rapport à un contexte mouvant et capables de gérer seuls une forte dose de stress. Paradoxalement, ces caractéristiques les rendent plus vulnérables. Ils tairont une situation de détresse, demander de l’aide leur paraissant incompatible avec leur fonction. Leur rapidité d’action se transformera alors en une impulsivité qui pourrait les pousser à commettre l’irréparable.

La Suisse enregistre l’un des taux de suicide les plus élevés d’Europe. Les études montrent une augmentation des risques chez les travailleurs sous pression. Existe-t-il un terreau favorable au suicide en Suisse?

Le lien de cause à effet entre milieu professionnel et suicide est très difficile à prouver. En revanche, il est évident que vie privée et vie professionnelle ne sont pas des sphères imperméables, l’une influençant forcément l’autre. Cela étant dit, la Suisse possède effectivement une culture de la perfection combinée à une sorte de culture protestante. Il faut faire son travail et bien le faire, et ne surtout pas se plaindre. La comparaison avec la France est frappante. Les pressions économiques y sont plus fortes, le chômage plus élevé et les conditions de travail moins bonnes. Mais quand ça ne va pas, le dire est admis. On descend dans la rue, on s’unit pour dénoncer une situation: c’est une protection fondamentale contre l’isolement.

Y a-t-il actuellement une prise de conscience en Suisse de ces risques liés au milieu professionnel?

Les coûts liés au stress au travail sont énormes, et ce sont les collectivités publiques qui doivent les prendre en charge. Les politiques sont donc plus que conscients qu’il est nécessaire d’agir. D’autant plus qu’il s’agit de coûts généralement engendrés par des entreprises privées, dont les méthodes de management sont parfois peu respectueuses de la santé des employés. Je pense donc que, dans un futur proche, les assurances notamment mettront la pression sur ces entreprises pour qu’elles réduisent ces coûts.

Source: http://www.letemps.ch/economie/2016/02/01/on-associe-suicide-echec-decouler-succes

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