Une table ronde sur la guerre, par Paul Vieille

Compte rendu

 

Au-delà du sarcasme, ce compte rendu d’une table ronde universitaire tenue à l’automne 2002, témoigne d’un moment d’extrême tension de la société américaine ;  les énergies sont mobilisées, la voix de la guerre est hégémonique, toute expression de refus est étouffée. 

L’Université de H. est construite sur un site merveilleux, à la frange du plateau qui domine, près de la petite ville de V, la vallée encaissée d’un fleuve majestueux.

N’allez pas croire que le choix de ce site est dû aux caprices du marché des terrains. Des motifs esthétiques ont présidé à l’emplacement de l’université. J’en ai la preuve : la demeure du président de l’Université est le seul bâtiment de l’institution établi juste en haut de la pente qui d’un seul trait dévale vers le fleuve, deux cent mètres plus bas. Lorsque nous fûmes invités chez la Présidente et le Président, the Lady of the house comprit immédiatement qu’une seule chose m’intéressait dans sa demeure parfaite, briquée comme de neuf à la manière des maisons riches américaines, le paysage qui s’étendait devant la baie située face à la porte d’entrée au-delà du vestibule. Aussi, à peine eu-je bredouillé mon nom qu’elle ne comprit pas, m’invitât-elle à m’approcher de la baie. Nos échanges en restèrent là ce soir-là et je n’eus pas l’occasion de la revoir. Je ne me souviens pas avoir salué son époux chez qui je ne remarquais qu’une chose, il n’avait guère plus de quarante ans. J’en fus étonné – comment à cet âge parvenir à la responsabilité d’une université? Lorsque je me souvins que, désormais, la présidence d’une université ne couronne pas une carrière universitaire, elle est une profession spécialisée à laquelle des diplômes spécifiques préparaient. Le président était donc certainement ce que l’on appelait autrefois un fort en thème, qu’on devrait dire aujourd’hui un fort en collecte de fonds.

L’Université de H. n’était pas seulement construite sur un site merveilleux, elle s’était imaginée, à l’instar de beaucoup de grandes universités au cours de la dernière décennie, d’animer un centre d’éthique. L’éthique doit bien se perdre, me disais-je, pour qu’on lui consacre une institution et la cantonne dans un centre ! Le centre d’éthique de l’Université de H s’était donné le nom de Centre for free quelque chose. Même interrogation, la liberté de parole dans les universités doit bien se perdre pour que …

Le dit Centre de l’Université de H, invitait deux fois par an quatre intellectuels à débattre d’une question d’éthique. A la frange d’un plateau désolé, face au paysage grandiose du fleuve contournant des croupes sombres et désolées, à proximité d’une petite ville désolée et néanmoins réputée pour une raison obscure, cette initiative m’apparut hautement louable. Ce n’est pas l’air qui manquait, il n’y en avait que trop – surtout depuis que les cheminées d’une centrale au charbon avaient été surélevées de quelques 200 pieds, qui jusque-là déversaient sur la ville des tonnes de déchets; désormais les poussières allaient ailleurs, bien loin, chez d’autres, c’était l’essentiel. Mais ce trop d’air empêchait l’esprit de respirer.

En cet automne 2002, le Centre d’éthique de l’Université de H, avait décidé de porter son intérêt sur une question actuelle, qui concernait toute la nation et donc chaque individu, chaque professeur, chaque étudiant, la guerre. Voilà une université audacieuse, me disais-je. Du 11/9 beaucoup avaient parlé, chacune ajoutant sa voix au chœur formidable de l’antiterrorisme et de la fierté américaine, qui soutient le Président dans sa grande campagne multifonctionnelle, et recouvre toute voix discordante.

Mais la guerre ! Il fallait du cran pour s’y attaquer ! A moins que … J’ai depuis entendu dire que l’Etat (une ou plusieurs de ses agences) recrutait en sous main des intellectuels, des universitaires pour convaincre de la justesse de la guerre que le Président avait décidé de mener contre l’Irak (on disait au début que c’était par fidélité à l’œuvre inachevée du père, mais depuis le fils a montré qu’il savait mieux faire qu’imiter le père, qu’une solide équipe l’entourait, bien décidée à tirer tout le profit possible d’une élection durement gagnée).

Le drame de la guerre se joue donc sur la scène de H. entre quatre personnages principaux, le beau gars genre allemand à l’honneur dans les années 30, qui roule des mécaniques, un savant caricatural qui se précipite hors de sa bibliothèque avec une formidable découverte pour secourir un pouvoir en détresse, un professeur qu’on dirait malin comme un singe s’il n’était originaire du Tiers monde (c’est plutôt flatteur, mais, s’abstenir, ça pourrait s’interpréter comme raciste !), et une romancière mélange de races, qui commence en disant à peu près ceci : puisque l’autre roule des mécaniques, je vais vous rouler une chanson. Il y avait aussi des comparses, directeurs de ceci ou de cela. En apparence des figurants. En fait les metteurs en scène, et j’imagine la longue suite de réunions et de palabres qui avaient concilié les orientations politiques de généreux donateurs, les choix éthiques de certains enseignants et l’ouverture nécessaire à une centre for free quelque chose.

Le bel et grand jeune homme blond, parfait modèle wasp, parla le premier. Cette priorité lui était due; qui d’autre, des participants à la table ronde, pouvait mieux représenter à la fois la race dominante et le pouvoir ?

A ce sujet, qu’on me permette une incise que l’on jugera d’ailleurs, je pense, non seulement pardonnable mais louable en raison de son importance dans le destin du monde. Le Président Georges W. Bush, serait bien avisé, c’est en tout cas l’avis que je lui donne, de placer, lors des conférences de presse, le bel et grand jeune homme blond sur le devant de la scène, face au public, et de s’asseoir derrière, dos au public à qui serait épargné un visage triste et demeuré. La planète entière serait séduite par le jeune Dieu, les peuples lui apporteraient des offrandes qu’on n’aurait plus à leur arracher, et le terrorisme s’évanouirait en raison de la conversion de tous les êtres en mal d’adoration. Incise terminée.

Le bel et grand jeune homme blond portait des leggings de cuir clair, une barbe bien foncée de trois à quatre jours (quelle sophistication !), son visage et sa carrure étaient ceux d’un combattant. Qui dans l’assistance aurait pu physiquement s’opposer à lui? Il aurait pu en briser le cercle si elle s’était liguée contre lui. Dès le départ, sa présence donnait à la réunion une dimension sportive que je n’attendais pas, mais que les organisateurs avaient sans doute voulu souligner en convoquant les réunions dans une salle du complexe sportif de l’Université. Le philosophe qui recommandait que l’on pratiqua la philosophie comme un sport de combat n’avait sans doute pas imaginé trouver aussi zélé disciple, prêt à remplacer la philosophie par un sport de combat. Les disciples vont toujours plus loin que les maîtres !

Le bel et grand jeune homme blond avait appartenu à la CIA, il avait été officier traitant, spécialiste du Proche Orient. Il me dit d’ailleurs le plus grand bien du livre que j’avais écrit sur la révolution iranienne. Il avait des lettres. Je lui rappelais que ce livre avait été mal reçu par les intellectuels iraniens qui refusaient de reconnaître l’existence d’un profond courant démocratique se référant à l’islam dans les milieux populaires. Le jeune homme ne le savait pas et se tût. Il n’avait manifestement pas lu ce livre qui, probablement, se trouvait sur les rayons de sa bibliothèque, qu’il avait sans doute remarqué en raison de la reproduction en couverture d’une magnifique représentation populaire d’Abolfasle.

Le jeune homme n’avait pas quitté la CIA pour se tourner vers les études. Non, l’institution est minable, aveugle, immobile et par suite, bien entendu, inefficace, ce que M. Bush lui même sait. Pensez, ironisait-il, un agent américain risquerait-il la diarrhée en s’aventurant dans des contrées qui ne partagent pas le système microbien américain ? Pourquoi d’ailleurs risquer la diarrhée lorsqu’on n’entend pas la langue du pays sur lequel on travaille ? Autant rester dans son Kentucky. Dégoûté, le jeune homme avait opté pour Bruxelles et une carrière free lance. Free lance de quoi ? Journaliste, prétendait-il. De fait on raconte apercevoir de temps à autre sa signature dans de grands journaux. Est-ce pourtant le journalisme qui lui permettait une existence apparemment fastueuse, vadrouillante en permanence de capitale en capitale? J’aurais été directeur de la CIA (la supposition vous parait absurde ? Pourquoi ?), j’aurais tout fait pour retenir un agent aussi fabuleux, fut-ce en free lance; je lui aurais fait un pont d’or.

Le bel et grand « case agent » avait eu une vie aventureuse. Lorsqu’il parlait, je ne pouvais m’empêcher de penser à ces héros de films américains où de jeunes et solides gaillards affrontent avec calme et détermination cent épreuves périlleuses et terriblement éprouvantes, insensibles à la fatigue et à la peur; ils en sortent, finalement, toujours indemnes et victorieux. Nous apprîmes ainsi que l’orateur avait rendu visite au Commandant Massoud, avait voyagé dans l’hélicoptère du chef de guerre et en sa compagnie. Menacé par des avions ennemis, l’hélicoptère avait atterri dans un champ de riz. Question du commandant : « Mon pilote n’est-il pas excellent? ». Ouf ! Quel flegme, ce Commandant, quel courage, cet hôte du Commandant ! Nous eûmes droit aussi à une description minutieuse d’un ouvrage édité par Al Keida dont l’ex-agent avait trouvé une copie partielle dans une grotte d’Afghanistan : deux mille pages de description des armes en usage dans le monde, jusqu’aux plus modernes. L’ouvrage mettait à la portée de non-spécialistes les documents techniques que les marchands d’armes remettent à leurs clients lors des ventes; schémas et explications étaient simplifiés pour faciliter la lecture et l’apprentissage du maniement des outils de mort. La révélation n’en était pas une, on connaissait l’existence de l’ouvrage de vulgarisation depuis plusieurs mois; mais elle était présentée comme un scoop; de quoi faire frémir une assistance provinciale ! En fin de compte, le bel et grand jeune homme blond ne nous apprit rien. Quelle pouvait alors être le sens de sa prestation ? Son message, de toute évidence, était celui-ci : la guerre est une aventure sportive, une activité individuelle divertissante pour jeunes gens bien trempés; inutile de se poser des questions oiseuses sur sa légitimité; la guerre, ça se fait et c’est un vrai bonheur de la pratiquer.

Le second orateur, directeur du département de sciences politiques d’une grande université, était l’arabe de service. De ce qu’il dit, je n’ai rien retenu de précis sinon un sentiment général de très grande habileté. Son art était celui d’une objectivité rigoureuse dans les strictes limites d’une science politique réduite aux rapports de force entre Etats, entre pouvoirs; il démontait avec cynisme les jeux cyniques entre puissances de forces inégales, dont la conclusion était bien entendu que le plus fort avait nécessairement raison, ferait la guerre et la gagnerait. L’humeur et le sort des peuples, la morale, les passions des politiques, les intérêts économiques, etc.  n’avaient aucune place dans son propos, il les repoussait avec dédain. Quelqu’un ayant insinué que le pétrole irakien avait peut-être quelque chose à voir dans la politique du Président pétrolier, s’entendit répondre avec condescendance qu’on allait quand même pas faire retour au matérialisme dialectique ! Ce discours accompagné d’un perpétuel sourire – le sourire de ceux qui jouissent du scandale qu’ils provoquent – m’a semblé jurer avec la douceur du personnage dans la vie.

Le directeur du département de sciences politiques était accompagné de l’une de ses deux filles (il les emmenait à tour de rôle lors de ses conférences), et la gentillesse de leurs rapports était fascinante; durant les séances auxquelles il assistait en tant qu’auditeur, il se tournait à plusieurs reprises vers elle, assise dans le public, appelant son attention et lui montrant des signes d’affection. En privé, d’ailleurs, sa position sur la guerre était plus nuancée, il ne manquait pas une occasion de manifester sa sympathie aux opposants . Il y avait manifestement deux hommes en lui. L’homme (politique) qui parlait science (politique) et l’homme privé, amoureux de la vie, qui allait jusqu’à plaisanter sur la science (politique). L’unité des deux hommes ne se trouvait sans doute pas loin : faire vivre une famille qu’il aimait par dessus tout.

Vint ensuite le savant qui pendant cinquante-sept minutes fit mon bonheur. Wasp certes il était, mais physiquement il ressemblait fort peu au premier orateur ; en fait, il ne ressemblait à rien d’autre qu’à un savant, je suis incapable de dire quoique ce soit à son sujet sinon qu’il était grand et fort et put avaler l’immense sandwich de pain indigeste qu’on nous servit un jour en guise de repas avec cet appétit énorme qui avale jusqu’à votre appétit (Voulez-vous autre chose ? me demanda la serveuse. Non ! J’aime, mais n’ai pas faim !). Il était couleur muraille, tout comme son argumentation avait la solidité d’une muraille. Le professeur avait choisi de traiter de la notion de guerre juste. Notion qui refait surface chaque fois qu’une guerre se prépare, à laquelle peu de chercheurs se sont affrontés, dont peu ont suivi le cheminement dans l’histoire, et tenté d’en élaborer sérieusement le contenu, mais devenue depuis quelques mois le grand sujet de réflexion des catholiques américains – histoire de dire qu’on est pas des va-t-en guerre, qu’on réfléchit avant de prendre position, histoire aussi de laisser passer le temps, de laisser faire en évitant de prendre position.

L’histoire qui nous fut racontée, partant de Saint Augustin était compliquée mais passionnante. Le professeur détaillait les courants, les différences et oppositions; il illustrait son exposé de schémas qui devaient aider à la compréhension. Ces schémas étaient illisibles, mais les rires de la salle ne le perturbaient pas le moins du monde. Pour ma part j’étais ébloui par une recherche si minutieuse qui traversait les siècles et les civilisations : le professeur ne se limitait pas aux débats dans la chrétienté, il connaissait aussi à la perfection et exposait avec clarté les débats à propos de la guerre en Islam.

Le moment de la conclusion venu, j’eus une minute d’inattention; j’étais absorbé par la science du maître, je revoyais le long cheminement de la notion de guerre juste, l’épaisse sédimentation qui s’était accumulée. Je pensais que le conférencier avait épuisé avec son temps de parole, l’essentiel de ce qu’il avait à dire et si minutieusement exposé. J’avais été transporté dans un autre temps, le temps fabuleux de l’histoire concrète sitôt qu’on cherche à la comprendre. J’étais très loin de penser aux prolongements, aux applications possibles dans notre temps de la longue réflexion qui, au cours des siècles et dans deux grandes civilisations, s’était poursuivie. Les questions que se pose l’histoire partent nécessairement des problèmes que la société rencontre dans le moment présent; l’éthique de l’historien lui interdit cependant de prendre en tant que tel immédiatement position dans les débats présents, d’utiliser le poids de sa science dans un domaine qui n’est pas le sien, la politique. Il apporte un matériau qui donne à réfléchir, alimente la réflexion, provoque la discussion. Il est témoin dans les débats de la cité.

Je m’émerveillais encore de la densité de l’exposé, de la masse de connaissances qui m’avaient été offertes, lorsque, tout à coup, je fus tiré de ma rêverie par une phrase lapidaire du genre : la guerre contre l’Irak est donc une guerre juste!

Comment était-on passé d’un savant exposé de cinquante sept minutes à une position aussi catégorique sur une question de politique actuelle aussi cruciale? Je ne puis le dire. Ma courte absence ne m’a pas permis de le savoir. L’articulation a dû être bien ténue pour ne durer que le temps de mon absence.

De la discussion qui suivit, je compris que, manifestement, pour le professeur, la déduction allait de soi, ne demandait pas d’amples explication. Il avait réponse immédiate et indiscutable à toute objection. Ainsi, selon la pensée traditionnelle, l’une des conditions de la guerre juste est qu’elle puisse se terminer rapidement, ne pas risquer de se généraliser. Or, faisait remarquer le professeur, la première guerre du Golfe avait bien montré qu’une opération contre l’Irak pouvait être rondement menée et de courte durée, elle n’avait entraîné aucun des cataclysmes que l’on avait prédit et que l’on prédisait à nouveau; la guerre ne s’était pas prolongée, et la victoire américaine n’avait pas eu de suite fâcheuse. Le 11 septembre n’avait-il pas un lien avec la guerre du Golfe et la présence américaine dans la péninsule arabique? L’idée n’avait pas effleuré le savant.

Parmi d’autres, une guerre juste doit satisfaire à une condition encore ; elle ne doit pas risquer de provoquer le malheur des populations civiles, soit, dans le langage d’aujourd’hui, de « dommages collatéraux ». Remarquait-on que ces dommages avaient été importants tant au Kosovo qu’en Afghanistan, le professeur rejetait l’objection, ils avaient été négligeables; en outre, ajoutait-il, la précision des armes avait fait d’énormes progrès depuis : « Elles sont dix fois plus précises aujourd’hui qu’en Afghanistan ». Décidément, la technologie militaire avance très vite et le professeur connaissait tout autant ses progrès que la pensée de Saint Augustin.

Le concert des partisans de la guerre était parfait, trois voix harmonieusement différentes. Le quatrième personnage du drame, avait la tâche difficile : c’était une femme et était contre la guerre. Evelyne Accad ne refuse jamais ces débats dont les dès paraissent jetés d’avance. Elle fait toujours front, ne se démet jamais. Elle ne s’en sentait pas moins isolée, faible et démunie pour contrer ces monuments de la raison mâle. Elle était inquiète et fébrile, et se demandait pourquoi on n’avait pas invité quelque grand nom opposé à la guerre, Chomsky par exemple? Sans doute avait-elle raison de s’interroger, sans doute l’avait-on invitée pour donner l’apparence d’un débat équilibré, tout en pensant qu’elle serait une proie facile, que la voix de la paix ainsi passerait inaperçue.

Les metteurs en scène cependant avaient fait un faux calcul. L’actrice ne s’est pas moulée dans le rôle dont elle était investie. Il n’y eut pas lieu de regretter Chomsky.

Evelyne Accad fréquemment commence et ponctue par des chants ses interventions dans des assemblées universitaires. Elle aime à dire que c’est une façon d’établir le contact avec son auditoire. Sans doute a-t-elle raison.  Chanter dans une assemblée universitaire a quelque chose d’incongru. Le chant a-t-il quelque chose à voir avec la raison ? Avec la raison mâle s’entend, hégémonique en ces lieux. Chanter c’est retourner au niveau de l’irraison, c’est affirmer un autre irrationnel face à l’irrationnel sur lequel s’est construit et se construit la raison mâle. Dès le départ, c’est dire : je ne bois pas de ce vin là.

Ce jour là, Evelyne Accad avait commencé à chanter dans les coulisses du théâtre : le répertoire de la chanson pacifiste américaine y passait, à commencer par « Where have all the young men gone ? » Des femmes avaient repris les chants et quelques hommes. Le jeune hommes aux leggins n’aimait pas ça, le malin souriait, le professeur ignorait.

Evelyne Accad ouvrit donc la séance qui lui était consacrée par un chant. Le jeune homme arriva en retard, s’assit au premier rang, désinvolte, affalé, manifestement gêné, le malin jetait des regards furtifs et interrogateurs, se demandant ce qui se passait et allait se passer, le professeur attendait la suite.

Commença ensuite la plus virulente dénonciation de la guerre que j’aie jamais entendue. La guerre était d’abord regardée par les yeux de ses victimes civiles, des femmes et des enfants avant tout, bien entendu. Des massacres étaient évoqués qui accompagnent si souvent les guerres – ceux de Sabra et Chatila, par exemple. Puis la guerre se voyait analysée comme affaire d’hommes : elle n’est pas seulement menée  par des hommes, sa responsabilité-même renvoie au patriarcat; elle a donc partie liée avec l’oppression des femmes. Ne point s’étonner dans ces conditions que les promesses faites aux femmes en temps de guerre – guerres de libération nationales y-comprises – pour qu’elles soutiennent l’effort militaire, soient régulièrement trompées. Pour terminer Evelyne Accad impliqua dans la pratique de la guerre la peur que les hommes éprouvent en face des femmes …

Le jeune homme se donnait toujours une contenance désinvolte. Le malin souriait perpétuellement, périodiquement se tournait vers sa fille. Le savant était de marbre gris. Le metteur en scène en chef, assis à côté du jeune homme, pris entre deux feux, ne savait plus où se mettre, tentait d’apaiser le jeune homme dont l’humeur belliqueuse s’éveillait.

La salle, jusque là muette, atterrée par tant de science versée au bénéfice de la guerre, avait trouvé une voix à laquelle s’identifier. La parole était libérée, le débat pouvait commencer.

Le metteur en scène en chef assura qu’il ne prenait pas parti. Avait-il un parti d’ailleurs? Collecter des fonds a ses obligations. L’argent n’a pas d’odeur, dit-on ; il va à ceux qui n’en ont pas.

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