Beyrouth n’est pas née d’hier

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L’ORIENT LITTÉRAIRE

« Beyrouth s’émiratise, comme si elle n’avait pas d’histoire, de vestiges, de cicatrices… ».

C’est triste à écrire, mais l’après-guerre et les promoteurs ont plus détruit Beyrouth que la guerre elle-même.

Le processus est le même, quelle que soit la rue : les murs pèlent ; les volets restent ouverts, se déchaussent ; un lierre mange la façade, atteint les balcons, s’enroule autour du fer forgé rouillé d’une balustrade ; les ouvertures sont aveugles. L’agonie dure des mois, voire des années, mais la fin est inéluctable : la maison ottomane ou l’immeuble du temps du mandat sont détruits pour laisser place à des tours banales, sans caractère et sans âme !

Beyrouth s’émiratise, comme si elle n’avait pas d’histoire, de vestiges, de cicatrices… Et pourtant, deux œuvres littéraires la racontent. Zacharie, jeune étudiant originaire de Gaza en Palestine, a écrit la première en grec alors que, vers 490, il était élève à l’École de Droit, située dans le périmètre de l’actuel parlement au Centre-Ville. Avec son ami Sévère, que ses parents aisés avaient également envoyé à Beyrouth pour y apprendre les lois, il renonce aux courses de l’hippodrome, au théâtre, aux bars et aux bordels, pour courir les églises dans une ville encore imprégnée de paganisme. L’église la plus proche de l’École de Droit était la basilique de l’Anastasis (la Résurrection), dont on pense avoir retrouvé les colonnes de marbre blanc au Centre-Ville ; l’autre, située près du port, était dédiée à la Thétokos, la mère de Dieu. Un soir, les étudiants chrétiens y brûlèrent des livres de magie devant son porche.

À travers le récit de la conversion de Sévère au christianisme, Beyrouth Byzantine apparaît palpitante de vie, drôle, flirteuse, superstitieuse. On y pratiquait de nuit dans l’hippodrome la lecture des entrailles de cadavres – les archéologues ont repéré cet hippodrome du côté de l’actuelle synagogue Magen Abraham, non loin de Saint Louis des Capucins. Sévère deviendra patriarche d’Antioche en 512.

Le second récit concernant Beyrouth a été écrit par un émir druze, Saleh ibn Yahya, à l’époque du sultanat mamelouk. Vers 1436, il a voulu avant de mourir transmettre l’histoire de son clan aux jeunes de sa famille. Il était bien placé pour le faire car son père était alors gouverneur de Beyrouth ; lui-même était capitaine de bateau et, de surcroît, féru d’histoire et de poésie arabe. Son récit est donc une source d’informations extraordinaire sur Beyrouth, son port, ses églises et ses mosquées. La maison de sa famille, surmontée d’une petite mosquée, était située sur la mer près du port. Bien des lieux qu’il évoque portent encore les mêmes noms : Achrafieh, Gemmayzeh, Sin el-Fil, Hamra, nommée d’après une tribu des Banu Hamra, Santieh, Bawchrieh, Jdaydeh, Dekweneh, et dans l’actuelle périphérie de Beyrouth, el-Ouzai, Khaldeh et Antélias.

Zacharie le Scholastique et l’émir Saleh ibn Yahya ont été publiés et traduits, mais restent difficiles à lire. À l’instar des auteurs classiques, ils mériteraient d’être réédités dans une version simplifiée pour nous reconnecter avec le passé de notre ville, et ralentir tant soit peu la destruction programmée de son âme.

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