Quand la vengeance s’alimente de vengeance. Par Kathleen Barry, Ph.D.

La masculinité de la guerre incessante : les États-Unis et l’Organisation de l’État islamique.

Par Kathleen Barry, Ph.D.

 

Si tu empruntes le chemin de la vengeance, prépare deux cercueils.

Confucius

Depuis le mois d’août 2014, les États-Unis et les États de sa coalition ont bombardé l’État islamique avec régularité, et même quotidiennement après l’invitation lancée à d’autres pays par le président Obama en 2014 pour qu’ils se joignent aux États-Unis dans le projet de « dévaster et détruire » l’Organisation de l’État islamique (OEI, aussi appelée DAECH). Depuis lors, la partie de la Syrie et de l’Irak capturée et dirigée par l’OEI subit le siège de la Coalition animée par les États-Unis. Au pays, les USA contrôlent étroitement leur propagande de guerre en se présentant comme les sauveurs de la Syrie, tout en insistant pour affirmer que la seule manière d’y arriver est de renverser le président de ce pays, Bachar el-Assad (une politique qu’ils qualifient de « changement de régime », comme en Irak et en Lybie).

Au cours des dernières années, depuis que l’OEI mène des attaques en Occident, nous n’entendons parler de violence, de décès et de dommages matériels que lorsque l’OEI attaque et tue un prêtre dans le nord de la France ou des voyageurs dans un aéroport turc ou fait des victimes françaises lors d’une fête nationale à Nice, ou encore à Bruxelles, ou Orlando, en Floride. Les dirigeants et les médias occidentaux focalisent l’attention et les émotions de leurs citoyens vers la dépravation horrible des combattants de l’OEI, qu’il s’agisse de la décapitation de journalistes ou de l’esclavage sexuel de femmes et de jeunes filles yézidies. Mais qu’en est-il des torts infligés à celles et à ceux qui vivent non seulement sous la férule de l’OEI, mais également sous les frappes aériennes des États-Unis et de ses alliés, attaques qui se chiffrent en moyenne à 620 par mois, plus de 20 par jour, chaque avion larguant un grand nombre de bombes ?

Depuis le mois d’août 2014, l’OEI a tenu tête en semant le chaos et le meurtre, tout en revendiquant ses attaques contre les États occidentaux. Sa raison est toujours la même, celle énoncée après son attaque de mars 2016 à Bruxelles qui a tué plus de 54 personnes et en a blessé 230 à l’aéroport et dans une station de métro : « Des combattants de l’État islamique ont mené une série d’attentats dans le centre de la capitale belge Bruxelles, un pays participant à la coalition internationale contre l’État islamique. » [http://www.ladepeche.fr/article/2016/03/22/2309502-groupe-etat-islamique-responsable-attentats-bruxelles-agence-liee-ei.html]

En retraçant les attaques menées par l’OEI à l’automne 2015, j’ai constaté que tous les attentats menés en Europe et contre la Russie dont ont rendu compte nos bulletins d’information ont eu lieu après que les États-Unis et sa coalition ont commencé à bombarder l’État islamique :

• Le 30 septembre 2015, la Russie a commencé à cibler de ses bombardements l’OEI et d’autres groupes rebelles en Syrie. Pour se venger, le 30 octobre 2015, l’OEI a abattu un Airbus civil russe dans le Sinaï à l’aide d’une bombe artisanale ou EEI (Engin Explosif Improvisé), tuant les 220 passagers et passagères à son bord.

• Depuis juillet 2014, le Hezbollah fournissait entraînement et assistance technique à l’Irak et à la Syrie pour soutenir leur combat contre l’OEI. Pour se venger, l’OEI a, le 12 novembre 2015, attaqué le sud de Beyrouth, un quartier fortement peuplé, pauvre et ouvrier de la ville, habité principalement par des Musulman.e.s chiites, des infidèles aux yeux de l’OEI sunnite. Les bombes de l’OEI ont tué 43 personnes et laissé plus de 200 blessé.e.s dans cette zone de Beyrouth contrôlée par le Hezbollah.

• À compter du 19 septembre 2014, la France est devenue la première et la plus agressive des forces de la coalition états-unienne à bombarder régulièrement des cibles de l’OEI en Syrie et en Irak. En janvier 2015, l’OEI a attaqué le journal Charlie Hebdo. Encore une fois le 13 novembre 2015, l’OEI, dans plusieurs attaques coordonnées, a fait 130 victimes à Paris.

En réponse à chacune de ces attaques de l’OEI, les États-Unis, la France et la Russie ont envoyé leurs forces armées venger la revanche qu’avait prise l’OEI en réponse aux attaques de ces États contre l’État islamique. Plutôt que de subjuguer l’OEI, les frappes aériennes quotidiennes des États coalisés autour des USA ont poussé l’OEI à une escalade de leurs attaques contre les États occidentaux.

Pour 2015 seulement, les attaques et les bombardements menés par l’armée syrienne, les milices djihadistes rebelles, l’OEI, la Coalition occidentale et la Russie ont tué 55 000 Syrien.ne.s, dont 21 000 étaient des civil.e.s, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. [https://fr.wikipedia.org/wiki/Observatoire_syrien_des_droits_de_l%27homme] Au printemps 2016, un rapport du Centre syrien pour la recherche politique, un organisme travaillant avec l’ONU, a révélé que 11,5 % des Syrien.ne.s avaient été tué.e.s ou blessé.e.s depuis le mois de mars 2011, début de la guerre en Syrie, [http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/11-5-des-syriens-sont-morts-ou-ont-ete-blesses-a-cause-de-la-guerre_1762904.html] alors que les États-Unis armaient les forces rebelles, y compris l’OEI, et leur fournissaient une aide militaire en vue de faire tomber le président syrien Assad. L’Observatoire syrien des droits de l’homme affirme qu’en février 2016, 45 % de l’ensemble de la population syrienne – 22 millions de personnes – avaient été déplacée ou avait émigré vers un autre pays. Mais cette guerre est bonne pour l’économie états-unienne. Le lundi suivant les attaques de l’OEI sur Beyrouth et Paris, les principales industries militaires de ce pays ont affiché leurs gains les plus élevés en près de trois ans, selon Matt Egan du réseau CNN Money. Il a souligné que Northrop Grumman et Raytheon étaient tous deux en hausse de 4 %, les fabricants de drones AeroVironment en hausse de 6 %, et l’armurier Lockheed en hausse de 3,5 %. [http://money.cnn.com/2015/11/16/investing/paris-attacks-defense-stocks-isis/]

Aussitôt qu’un chauffard a lancé son camion à contre-sens d’une rue à sens unique de Nice, en France, le 14 juillet 2016, assassinant sans pitié tous ceux et celles qui se trouvaient sur son chemin, on s’est mis à supputer la probabilité que l’OEI revendique la responsabilité de cette attaque. Après tout, le conducteur était d’origine tunisienne et musulman, et les reportages ajoutaient, presque en guise d’explication, que c’était un homme violent qui battait régulièrement sa femme. Le 16 juillet, l’OEI revendiquait l’attentat de Nice, affirmant que le chauffeur était un de ses soldats. Le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a tout de suite évoqué un « attentat de type nouveau », en ajoutant que « désormais, des individus sensibles au message de DAECH s’engagent dans des actions extrêmement violentes sans nécessairement avoir été entraînés ».[ http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/07/16/97001-20160716FILWWW00066-il-semble-que-le-tueur-se-soit-radicalise-tres-rapidement-selon-cazeneuve.php%5D

L’OEI a, en effet, répondu à la largesse des États qui suivaient l’exemple des États-Unis en appelant ses propres adhérents, des combattants individuels de partout dans le monde qui pouvaient avoir ou non un lien réel avec I’OEI, à «tuer les infidèles là où vous les trouvez ». En mai 2016, pendant le mois sacré du Ramadan (du 5 juin au 5 juillet 2016), l’OEI a publié une invitation générale à faire, en son nom, du Ramadan « un désastre pour ceux qui se battent au sein de la Coalition menée par les États-Unis ». [http://www.slate.fr/story/103557/etat-islamique-attentat]

Pourquoi, pourrait-on raisonnablement demander, des États comme la France qui ont été attaqués par l’OEI en raison de leur participation à la coalition états-unienne ne retirent-ils pas leur allégeance à cette coalition et n’offrent-ils pas d’entamer des pourparlers de paix avec l’OEI ? Ne croient-ils pas leur propre propagande sur l’importance de mieux protéger leurs citoyens ?

L’appel au patriotisme à l’occasion d’une attaque menée sur leur territoire donne à l’OEI et aux armées des États, y compris l’armée états-unienne, l’assurance de pouvoir continuer à recruter des hommes qui ont envie de se battre et qui délirent dans l’exercice de leur propre violence, qu’il s’agisse de violeurs, de conjoints violents, de meurtriers ex-militaires sanctionnés par l’État, d’anciens combattants souffrant de troubles de stress post-traumatique, ou d’hommes suicidaires qui se joignent aux forces armées. Dans toutes les armées et milices, les hommes mus par l’esprit de vengeance qui tuent sans remords (un pré-requis de la formation au combat dans l’armée états-unienne) comptent parmi les êtres les plus dangereux de la planète, tant au combat que lorsqu’ils reviennent à domicile.

Selon les normes de la virilité, pour que les hommes soient désignés, dans une société, comme protecteurs des femmes, des enfants, de leurs familles, des communautés et du pays, ils doivent pouvoir se battre. Après les attaques de l’OEI à Beyrouth et à Paris en novembre 2015, le président Obama s’est drapé dans le paternalisme patriarcal du rôle de protecteur masculin qui est attribué aux hommes comme norme de virilité : « En tant que commandant en chef, a-t-il dit, je n’ai pas de plus grande responsabilité que la sécurité du peuple américain. » Et comment protège-t-il les États-unien.ne.s ? Après le massacre façon OEI de 14 personnes à San Bernardino, en Californie, il nous a dit : « Depuis plus d’un an, j’ai ordonné à nos militaires de mener des milliers de frappes aériennes contre les cibles de l’OEI. » [https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2015/12/06/address-nation-president]

Vraiment ? En tant que femme, je suis censée me sentir plus en sécurité parce que le président du pays dans lequel je vis a ordonné le pilonnage incessant de meurtriers de masse qui combattent pour l’État islamique ?

Les vengeances que s’infligent réciproquement les hommes annulent la protection que nous sommes censé.e.s croire qu’ils nous fournissent.

*****

Comment pouvons-nous garantir la paix si nous ne reconnaissons même pas que nos propres forces armées sont motivées par un esprit masculin de vengeance ? Intégrée à la définition même de la virilité, la vengeance est si efficacement déguisée en mesure de protection que ni notre gouvernement, ni nos médias, ne la considèrent comme un problème lorsque ce sont les États-Unis ou sa Coalition qui l’exercent. La rhétorique de nos chefs d’État est tissée d’esprit de vengeance. Lorsque le président Poutine a appris que l’OEI était responsable de l’attentat contre l’avion russe abattu dans le Sinaï en octobre 2015, il a annoncé qu’il pourchasserait l’OEI pour en faire l’objet de sa vengeance : « Nous les trouverons n’importe où sur la planète et les punirons. » Alors que les avions militaires russes frappaient Racca, la ville désignée par l’OEI comme la capitale de son État islamique en Syrie, Poutine annonça clairement que sa réponse relevait de la vengeance : « [L’offensive aérienne] doit être intensifiée de telle manière que les criminels comprennent que le châtiment est inéluctable. » Personne n’a le droit de remettre en question la virilité de Poutine. (C’est moi qui souligne.) [http://www.theguardian.com/world/2015/nov/17/egypt-plane-crash-bomb-jet-russia-security-service Gwyn Topham et Matthew Weaver à Londres et Alec Luhn à Moscou, le 17 novembre 2015]

Immédiatement après l’attaque menée à Paris par l’OEI en novembre 2015, le président Hollande a fermement déclaré que la France serait « impitoyable » et « agirait, dans le cadre du droit, avec tous les moyens qui conviennent et sur tous les terrains, intérieurs comme extérieurs » contre l’OEI. Le monde a perçu Hollande comme un chef d’État décisif, émergeant de l’humiliation de n’avoir pas pu protéger son pays de cet attentat, ce qui était exactement son intention : amener les Français.es à le voir comme leur protecteur contre de futures attaques de l’OEI.

Le choix par Hollande du mot « impitoyable » était étrange et assez insidieux en comparaison du vocabulaire de Poutine qui a parlé d’une offensive « intensifiée», allusion claire aux attaques antérieures russes lancées contre l’OEI. En faisant comme si la France n’avait aucunement provoqué l’OEI, Hollande procédait à un recalibrage du concept de vengeance, en laissant entendre que c’était en réaction à l’attaque de l’OEI contre Paris que la France allait lancer sa première attaque contre l’OEI. En modifiant le point de départ du processus de vengeance, il a réussi à détourner l’attention du public des bombardements menés jusqu’alors et encore aujourd’hui par la France en Syrie, laissant le monde interloqué se demander : « Pourquoi Paris ? »

En exposant les frappes aériennes commandées par Hollande contre l’État islamique comme cause hautement probable de l’attentat de l’OEI à Paris, il ne s’ensuit pas que la vengeance de l’OEI ou celle de la France était justifiée. Mais cela montre comment, en recalibrant la vengeance, Hollande s’est positionné, ainsi que la France, comme la force dominante face à ceux qui avaient attaqué son pays la veille. Il a donné l’impression de n’avoir jamais perdu ce contrôle. Et, comme s’il ressuscitait la mentalité du colonialisme français dans le monde arabe, il s’est comporté comme si lui et son État étaient fondamentalement appelés à dominer leurs attaquants.

Hollande, comme Obama, a fait appel à une illusion du machisme vengeur si caractéristique des figures d’autorité paternelle quand il a suggéré que les attaques de la France seraient si dévastatrices que l’ennemi, dans ce cas l’OEI, serait incapable de s’en remettre. C’est ainsi qu’il a rassuré les Français.e.s qu’ils et elles seraient en sécurité. Ce n’était pas vrai, et à chaque nouvelle attaque de l’OEI en France, les dirigeants de l’État et les médias font passer aux yeux du monde les guerriers de l’OEI pour des terroristes, alors que la France continue à bombarder sans cesse l’État islamique et que les médias n’en parlent peu ou pas.

En plus de l’escalade du bombardement français de l’État islamique, le gouvernement français s’en est pris aux Musulman.e.s vivant en France. Quatre mois après l’attaque menée par l’OEI à Paris en novembre 2015, dans la langue des opprimé.e.s, dont la majorité comprend très bien comment s’articulent le pouvoir des hommes et celui de l’État, « 3 400 raids ont été menés contre des maisons, des mosquées, des restaurants musulmans, etc., dans une brutalité totale, avec une volonté d’humilier les gens. » Pour Yasser Louati, porte-parole du Collectif Contre l’Islamophobie en France, « cela signifie que depuis quatre mois vous avez terrorisé des innocents et les avez tenus responsables de vos propres échecs. » (C’est moi qui souligne.) [http://www.democracynow.org/2016/3/23/after_brussels_attack_will_response_be] Qui sait combien de partisans éventuels de l’OEI ont été ainsi suscités par les raids commis par la police et l’armée françaises contre les communautés musulmanes en France ? N’ont-elles rien appris de leur détermination antérieure à conserver le contrôle de l’Algérie ? Une guerre que la France n’a pas remportée.

La violence masculine de la guerre fait partie intégrante de la violence masculine infligée aux femmes, aux autres hommes, ainsi qu’aux milices et aux États ennemis. Il revient à la propagande de déguiser la continuité sans faille de la violence masculine comme si chacune de ses formes était différente des autres et sans rapport avec elles, comme si la guerre avait peu à voir avec les viols sur les campus universitaires et la violence familiale, ou comme si la fonction policière était sans rapport avec la façon dont nos sociétés patriarcales personnalisent la violence faite aux femmes. En réalité, lorsqu’on dépolitise la violence anti-femmes pour la traiter comme une série d’actes disjoints et privés, alors que l’on reconnaît la guerre comme systémique et provoquée par une myriade d’événements et de forces connexes, on donne du pouvoir à la guerre, tout en traitant comme insignifiante la violence infligée aux femmes. Pourtant, ces deux activités sont souvent le fait des mêmes hommes.

Durant ce temps, l’OEI et d’autres milices djihadistes ont pour leur part abandonné le rôle de protecteur masculin, en ne faisant aucun effort pour cacher leur haine et leur cruauté flagrantes à l’égard des femmes. Ils réinterprètent l’Islam à cette fin pour en faire un système de croyances qui justifie leur violence.

L’humiliation est la mèche de l’explosif qui amène les hommes à regagner leur pouvoir par la vengeance et ensuite à venger d’autres vengeances pour assurer leur domination par la force brute. Cachée dans l’ombre, déguisée en promesse de protection, la vengeance est le talon d’Achille de la violence masculine. C’est le point vulnérable et non protégé, le défaut de leur armure contre la vengeance d’autrui. Dans la mythologie grecque, Achille révèle la rage qui explose chez les hommes humiliés par des attaques où ils ont défailli au rôle de protecteurs et, par conséquent, ne sont pas de vrais hommes. Lorsque Patrocle, l’ami d’Achille, est tué par Hector, Achille tue Hector, puis « il attache son cadavre à l’arrière de son char et le ramène à travers le champ de bataille jusqu’au camp achéen. À l’arrivée d’Achille, les Achéens triomphants célèbrent les funérailles de Patrocle avec une longue série de jeux athlétiques en son honneur. Et chaque jour pendant les neuf jours suivants, Achille traîne le corps d’Hector en cercles autour de la bière funèbre de Patrocle. » [Http://www.sparknotes.com/lit/iliad/summary.html] C’est dire qu’Achille a planifié sa vengeance finale. Il n’était pas hors de contrôle. Sa rage a été étudiée, pratiquée, précise et implacable.

L’histoire patriarcale de la guerre qui découle du mythe d’Achille est la même que la vanité irrationnelle que j’ai qualifiée de « machisme aveuglant » dans mon travail sur la masculinité de la guerre (Unmaking War, Remaking Men, kathleenbarry.net). J’ai tiré ma définition du vécu des femmes aux prises avec la violence conjugale : « Il y a machisme aveuglant quand le moindre incident, même imaginaire, peut enflammer l’homme. Il frappe, en ce qui ressemble à une rage incontrôlable : peut-être d’abord une gifle au visage ou un coup de poing au ventre de la femme enceinte. « [Barry, Unmaking War, Remaking Men, 2011, kathleenbarry.net]

Mais,

[A]lors que sa rage peut paraître incontrôlable, il choisit la violence, puisqu’il ne fait aucun effort pour s’en détourner. En s’y livrant, il révèle que son machisme aveuglant est sa prérogative de genre, une prérogative fondée sur la conviction que, parce qu’il est plus fort, peut hurler plus fort, parce qu’il est plus gros, [qu’il a plus de bombes], … rien ne devrait l’empêcher de permettre à sa rage d’animer tout son être. Et il sait qu’il provoque la peur chez la femme : il s’attend à ce que cette peur lui inspire obéissance, soumission, ou subordination. [Unmaking War, Remaking Men, 2011, page 105, kathleenbarry.net]

Une femme a dit du mari qui la violentait : « Il m’a détruite à partir de l’intérieur. » N’est-ce pas ce que font les hommes de l’OEI, des États-Unis, de l’armée syrienne et des milices rebelles aux villes déchirées par la guerre en Syrie ? N’est-ce pas ce que font les attaques aléatoires et meurtrières contre des civils menées par l’OEI contre ses gens, ainsi que dans des attentats partout dans le monde ? Voici ce à quoi ressemble une ville syrienne après avoir été détruite de l’intérieur. Homs était la deuxième plus grande ville de Syrie: http://www.theguardian.com/world/video/2016/feb/04/drone-footage-homs-syria-utter-devastation-video

La violence chaotique de la guerre détruit les infrastructures sociales : écoles, hôpitaux, programmes d’assistance sociale, eau potable, distribution d’aliments, collecte des ordures. Dans ce climat de destruction, un nombre incalculable d’hommes et de garçons, déjà élevés à croire qu’ils doivent être des combattants pour être des protecteurs, se retrouvent souvent privés de liens familiaux et communautaires. Personne n’est en sécurité, et le rôle masculin traditionnel de protection se désintègre. Dans ce chaos, les hommes ne prétendent même plus être des protecteurs. Déconnectés des normes de la société ainsi que de ses mesures de protection et tentant de survivre aux attaques des forces armées états-uniennes, il n’est pas difficile de les imaginer cherchant à rejoindre l’une des milices ou des forces armées étatiques qui luttent contre la Syrie. Et pourtant, il y a une foule d’hommes qui ne se tournent pas vers la violence.

Le coût de la revanche masculine est énorme. Voyez la Coalition états-unienne : les chiffres compilés d’août 2014 au 27 juillet 2016 montrent que les États-Unis ont mené 77 % des 14 903 attaques aériennes sur et autour de l’État islamique, dont 9 411 frappes sur l’Irak et 4 682 sur la Syrie. [http://www.defense.gov/News/Special-Reports/0814_Inherent Resolve] Quand nous versons des larmes sur les vies innocentes fauchées dans un café de Paris, un stade de football ou dans les aéroports de Bruxelles ou de Turquie, ne devrions-nous pas nous demander s’il existe suffisamment de larmes dans le monde pour l’ensemble des Irakien.ne.s et des Syrien.ne.s tué.e.s, ainsi que les blessé.e.s, les sans-abri qui vivent sous la terreur des bombardements de la Coalition états-unienne et sous le contrôle brutal de l’OEI ?

Pour une véritable protection 

Comment nous arracher à la prise d’étranglement imposée par les États-Unis et d’autres pays qui disent leur « refus de négocier avec des terroristes » pour aussitôt se retourner et qualifier de terroristes leurs cibles actuelles ? Ces leaders empêchent toute négociation et rendent la guerre inévitable. Pour soutenir ses guerres, les USA appellent d’autres États-nations à se joindre à eux, selon le principe énoncé par le président Bush, « vous êtes avec nous ou contre nous », et les États qui se démarquent des USA savent qu’ils en paieront les conséquences. C’est ainsi que les États-Unis excluent l’OEI des pourparlers de paix gérés par les USA en Syrie. Autrement dit, dans ces jeux de pouvoir, « tout le monde considère être dans son droit », comme l’a constaté Amaryllis Fox, ancienne agente de services clandestins de la CIA, dans son travail au Moyen-Orient. Elle a tiré de cette expérience la conviction que « la seule façon de désarmer votre ennemi est de l’écouter ». (C’est moi qui souligne.) [http://www.downvids.net/amaryllis-fox-lessons-learned-from-a -former-cia-officer-826814.html]

Alors que 2016 se termine, il est possible qu’une guerre totale menée contre l’OEI puisse réduire son influence en Syrie. Mais en attendant, nous avons l’assurance relative que les moyens mêmes utilisés pour abattre l’OEI constituent le terreau d’où émergera la prochaine force extrémiste.

Si l’on choisit d’écouter avant de parler, comme le suggère Madame Fox, il se peut que les personnes qui tentent d’arriver à un cessez-le-feu entendent des choses qui changeront ce qu’elles s’apprêtaient à dire. Je peux imaginer que si les États-Unis avaient le souci d’avoir pour représentants des auditeurs sensibles, prêts à descendre des piédestaux de la doctrine exceptionnaliste et de la domination mondiale des USA, ils pourraient entendre ce pourquoi l’OEI et de nombreux Syrien.ne.s et Irakien.ne.s ordinaires veulent que les États-Unis quittent leurs pays; ils pourraient réfléchir à ce pourquoi les bombes ne sont pas des instruments de libération. Mais cela n’est possible que si les États-Unis prennent l’initiative de démasculiniser les efforts de paix, s’ils abandonnent leurs politiques impérialistes de « changement de régime » et s’ils sont disposés à mettre de côté leur rhétorique du terrorisme et leur assaut militaire contre l’OEI.

Si les Américains et les Occidentaux devaient rendre honnêtement compte de ce que les États-Unis ont fait dans la région, cela leur permettrait de comprendre le contexte dans lequel s’expriment les Irakien.ne.s et les Syrien.ne.s : ils reconnaîtraient que l’Irak souffre depuis plus d’une décennie de l’invasion états-unienne de 2003 où ont péri 1,3 million d’Irakien.ne.s. Cette guerre a été présentée comme la vengeance des États-Unis pour l’attaque d’Al-Qaïda contre les États-Unis le 11 septembre 2001, même si l’Irak n’avait rien eu à voir avec cet attentat et qu’Al-Qaïda n’avait rien à voir avec l’Irak à cette époque. En d’autres termes, un pays a été précipité dans le chaos et une violence sans fin, avec la perte de mesures essentielles au soutien de la vie comme de l’eau propre, une alimentation électrique régulière et des soins de santé, tout cela en raison d’un mensonge fabriqué par un président états-unien.

Qu’est-ce que cela signifierait pour les femmes vivant sous le régime de l’OEI, vendues à des soldats ou à des bandes de trafiquants sexuels, assassinées pour leur refus de plier ? Elles deviendraient visibles en tant que victimes de violations des droits humains, non seulement par l’OEI, mais par le contrôle masculin de la loi islamique qui sert à rendre invisibles les femmes et les crimes commis contre elles. Au moment où j’écris ces lignes, la préoccupation de l’Occident à l’égard des violences commises par l’OEI contre les femmes prend la forme d’une propagande servant à justifier la pluie de bombes que nos pays lancent quotidiennement sur la Syrie et l’Irak. Les guerres menées par les hommes subordonnent et font régresser la condition des femmes, tout en rendant invisibles leurs violations commises contre elles.

Est-il si étonnant qu’Al-Qaïda veuille que les États-Unis quittent l’Irak et la Syrie ou que l’OEI ira plus loin pour chasser les USA de la région ? N’est-il pas possible que si les États-Unis annonçaient leur intention de se retirer militairement du Moyen-Orient et des pays voisins et d’abandonner leurs stratégies illégales de « changement de régime », ce serait un pas en avant vers l’écoute, le dialogue et la possibilité d’une paix durable ? Cela serait possible si nous avions un président qui rejetait à la fois le néo-colonialisme des changements de régime à l’instigation des USA et le principe masculin de la guerre. Il faudrait inclure dans ces mesures un soutien international pour contrôler les belligérants à leur retour chez eux, où ils sont plus que susceptibles d’épancher leur violence sur leurs femmes et leurs enfants

Pour envisager des avenues propices à ce genre de changement, nous devons prendre du recul et considérer ce à quoi ressemblerait un monde plus pacifique, en réfléchissant à l’extérieur du cadre de la violence masculine et des solutions militaristes. Par exemple, la démilitarisation mondiale est un processus qui est déjà en cours à mesure que les frontières nationales deviennent de plus en plus poreuses. De même, dans Unmaking War, Remaking Men [kathleenbarry.net, 2011], j’ai esquissé une proposition de force de paix mondiale appelée à remplacer les forces armées étatiques sous l’égide d’une ONU revitalisée qui servirait à égalité tous les pays. Cette activité policière ou militaire rejetterait la violence masculine et la vengeance.

Une telle force de police mondiale peut sembler un projet irréalisable jusqu’à ce que vous regardiez du côté des hommes qui effectuent déjà cette transition vers une masculinité non violente en temps de guerre. Les États-uniens qui rendent leurs armes et refusent de combattre sont en train de devenir le nouveau modèle de masculinité non violente. Quant aux hommes qui vivent la masculinité violente traditionnelle, ils se sentent si menacés par cette évolution qu’ils harcèlent et agressent ces objecteurs de conscience.

Quand les hommes se libéreront de l’impératif de vengeance et reconnaîtront qu’ils ne peuvent pas se cacher derrière leur prétention d’être des protecteurs alors qu’ils nous mettent en danger, ils pourront se joindre au reste d’entre nous qui agissons dans notre vie quotidienne sur la base d’une réelle compassion, pour protéger ou aider les êtres vulnérables ou blessés : un mouvement issu de notre désir humain de sauver des vies plutôt que du besoin masculin de les contrôler. Si la protection découle de l’empathie plutôt que du pouvoir, nous pouvons toutes et tous ressentir la douleur et la vulnérabilité des personnes qui sont à risque et agir pour les soutenir.

Je pense également aux hommes qui, dans la société civile, interviennent auprès des hommes pour les détourner du choix de violenter des femmes. Si nous faisons le choix de briser la spirale cyclique de la vengeance et la violence masculine qu’elle alimente, nous créerons l’espace qui permettra à ces types d’hommes de se manifester. Ces hommes, comme les objecteurs de conscience, prouvent que l’agression masculine ne relève pas d’un impératif biologique, mais qu’elle est plutôt imposée par la socialisation pour soutenir la domination masculine. J’ai hâte de voir de plus en plus d’hommes des jeunes générations faire des choix qui sapent la masculinité violente et dominatrice.

D’ici là, jusqu’à ce que nos leaders soient des femmes qui ne calquent pas leur comportement sur ceux des hommes, et des hommes qui sont assez forts pour refuser le principe de la vengeance, nous sommes toutes et tous en danger.

Kathleen Barry, Ph.D. est sociologue, professeure émérite et une activiste féministe internationale dont le livre intitulé L’esclavage sexuel de la femme, 1979, a lancé un mouvement mondial contre la traite des femmes. Cette publication a été suivie en 1995 par Prostitution of Sexuality: Global Exploitation of Women, 1995. Son plus récent ouvrage, intitulé Unmaking War, Remaking Men: How Empathy Can Reshape Our Politics, Our Soldiers and Ourselves, 2011, dénonce le caractère masculin de la guerre.

« Adapté en français par Martin Dufresne et Yeun Lagadeuc-Ygouf de la collective Tradfem »

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