La globalisation et les murs, par Paul Vieille

 

Argument : Le globalisation c’est, en principe, la liberté de circulation à l’échelle du monde, le marché mondial, des biens, des capitaux, des idées, des personnes, donc la liberté de circulation. En réalité, tout circule aisément sauf les personnes. Des quantités d’individus sont candidats à la migration, mais ne peuvent le faire. Ceux qui tentent de le faire en sont empéchés : partout des murs, des interdictions de se déplacer, des contrôles policiers, des obstacles institutionnels, etc.

Question. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas dans globalisation? Ou bien est-ce un caractère structurel de la globalisation? C »est ce que nous allons tenter d’examiner.

Mondialisation et globalisation – Remarque préliminaire.

On ne cesse de parler de globalisation comme d’un phénomène général, global, unique et contemporain. J’ai montré qu’il fallait distinguer deux choses au moins la mondialisation et la globalisation.

La globalisation c’est ce dont on nous rabat les oreilles,la liberté totale du commerce, la disparition des barrières douânières, des subventions aux producteurs, etc.

Par mondialisation – pas de terme en anglais pour mondialisation mais une périphrase the world making process – j’entends un autre processus, un processus anthropologique, très ancien consubstanciel à l’espèce humaine: la volonté de découverte, de dépassement, d’aller plus loin. Ce processus a fait que l’extension de l’humanité à la terre entière se perd dans la nuit des temps. Et l’on comprend que le droit de se déplacer soit apparu comme l’un des droits fondamentaux de l’individu, consacré par les déclaratrions des droits humains. N’est pas libre celui qui ne peut se déplacer, partir du lieu où il ne se trouve pas bien, et inversement rester là où il se trouve bien (“travailler et rester au pays”).

Cette orientation anthropologique archaïque s’est doublée au cours des dernières décennies d’une dimension nouvelle que j’ai appelée la mondialisation des consciences.

Un changement extraordinaire s’est produit, largement passé inaperçu, parce qu’advenu progressivement, insidieusement : la prise de conscience généralisée de l’existence du monde en tant que tel et de son unité. Les médias modernes de la radio à internet sont à l’origine de ce chnagement. La prise de conscience s’est produite alors même que les pouvoirs contrôlaient strictement les médias. Contrôle, censure ne pouvaient empêcher que se diffuse le message que les médias contenaient en eux-mêmes et qui les dépassait. « Le temps du monde fini commence », avait constaté Paul Valéry.

Donc deux procès concomittants : la globalisation qui se limite en fait au niveau des échanges de biens de l’argent de services, et la mondialisation des consciences qui implique chez les individus la perte de signification des frontières et qui s’ancre dans l’unité archaïque du genre humain.

Les économistes nous disent que le processus de globalisation du capitalisme est lié à la différenciation de la main d’œuvre à l’échelle mondiale, aux avantages que cette différenciation représente; ils tendent à occulter la dimension complémentaire nécessaire de cette différenciation, l’unité bio-anthropologique de l’espèce sans laquelle le capitalisme ne pourrait s’étendre. La globalisation capitaliste ne saurait avoir lieu sans l’unité de l’espèce et la mondialisation des consciences.

Vous voyez donc que l’impossibilité de la libre circulation des personnes à l’époque actuelle n’est pas de mince signification, c’est au contraire le heurt de deux grandes tendances du monde moderne, la globalisation et la mondialisation.

Pourquoi ce heurt ?

La théorie de la globalisation

Economie internationale – En théorie, tout doit fonctionner, s’organiser en fonction du marché pour parvenir à un état d’équilibe, à un monde lisse.

1/ Premier théorème : théorème de Stolper-Samuelson : lorsqu’un pays riche où le capital est abondant échange avec un pays pauvre où la main d’œuvre est abondante, les salaires dans le pays riche tendent à baisser et les profits à augmenter. C’est effectivement ce qui se passe dans les anciens pays industrialisés (Europe, Etats Unis, Japon) avec l’ouverture au commerce international des ex-pays socialistes soit plus de deux milliards d »ouvriers pauvres. Dans les anciens pays industrialisés, les salaires tendent à baisser, le chômage à croître et les profits à augmenter. Les salaires ouvriers sont pour l’instant les seuls touchés, mais ça s’étendra.

2/ Deuxième théorème. Concerne les migrations dans un monde globalisé.

Dans le cadre néo-classique de concurrence pure et parfaite, la mobilité du facteur travail, comme celle des autres facteurs et des biens et services, augmente l’efficacité productive, le produit national et profite à la fois aux immigrants et aux « nationaux »

Les productions qui ne peuvent trouver un marché capable d’assurer la subsistance des travailleurs disparaissent. Ainsi, en particulier, les terres les moins bonnes, les cultures qui ne peuvent produire un revenu suffisant sont abandonnées. Conséquence : les travailleurs se déplacent entre secteurs et branches d’activité, entre régions, pays, etc.

En réalité, si le premier théorème peut être considéré comme vérifié, tout est loin de se passer sans heurts, et le second ne l’est pas du tout.

Conséquences réelles de la globalisation

1/ L’ajustement des activités et du coût de la main d’œuvre entre pays pauvres et pays riches provoque des tensions insupportables. Pas seulement en raison des deux milliards de travailleurs à bas coût jetés tout à coup sur le marché, mais aussi parce que ces travailleurs pour une bonne part ne sont pas des travailleurs libres mais captifs, des quasi esclaves. Travailleurs chinois en particuler qui ne possèdent pas de droits syndicaux et profitent peu de la croissance de l’économie de leur pays, qui en outre ne peuvent partir.

Pourquoi des travailleurs captifs? Politique de puissance de la Chine … Mais aussi faible protestation des pays industrialisés dont les entreprises profitent de la situation (Droits humains, voir Sarkosy en Chine. Pas de droits syndicaux sans droits humains …). Ni les médias ni l’Etat n’insistent, et pour cause, les grandes entreprises profitent.

2 / Des millions d’individus sont rejetés de la terre. De grands propriétaires, de grandes entreprises agricoles, l’Etat évincent les petits paysans. Pas d’emploi industrriel, parce que la production peut être multipliée sans accroissement de la main d’œuvre. Donc travailleurs captifs aussi. En Chine, en Inde le nombre de révoltes paysannes s’est considérablement accru au cours des dernières années (voir une interview de Arundhati Roy). Même tendance en Afrique qui est encore dans une large mesure dépendante de l’Europe et dont les pauvres tentent à y parvenir.

Au total, la pauvreté s’étend aussi ben dans les pays anciennement industrialisés que dans les autres. Un milliard d’enfants en dessous du seuil de pauvretè dans le monde.

Les pauvres personne n’en veut.: “On ne peut accueillir toute la misère du monde”, Michel Rocard, devenu « les Français ne veulent pas la misère du monde, car ils ont assez de la leur ». Ils ne veulent pas de la leur non plus. La société à deux vitesses s’installe.

La politique migratoire de la France et de l’Europe.

La France « terre d’asile », « patrie des Droits de l’Homme » est désormais un mythe.

La France a-t-elle été hospitalière dans le passé? Elle ne le fut pas pour les migrants économiques :

= Système des autorisations de travail et de séjour depuis les lois de 1888 et 1893, déclaration obligatoire de domicile pour les étrangers, recours aux contrats d’introduction dans l’agriculture), invention des cartes d’identité en 1917 (qui sera étendue aux nationaux sous Vichy).

= Les réfugiés politiques, hormis la grande vague de réfugiés espagnols en 1938-39, constituèrent toujours une très petite minorité des flux migratoires.

L’Europe continentale (y compris le Royaume-Uni depuis le Patrial Act de 1971, et le British Nationality Act de 1981), ne possèdent pas une tradition d’hospitalité envers l’immigré; aucun de ces pays ne lui reconnaît dès son entrée, un droit de s’installer; hormis les réfugiés politiques.

L”entrée est subordonnée au travail (et le droit au travail est dérogatoire par rapport au droit commun).

Le système migratoire français ne reconnaît de droit à l’immigrant que comme travailleur bouche-trou, soit la position esclavagiste.

C’est dans ces conditions qu’ont été recrutées des vagues migratoires entre la première guerre mondiale et 1975 italiens et polonais, nord-africains

La « fermeture » des frontières à l’immigration est décidée en 1973-75.

Depuis on assiste à une réduction progressive de tous les canaux ordinaires de migration (migration économique, regroupement familial, étudiants, réfugiés politiques).

Les piliers essentiels d’une politique bienveillante de l’immigration sont minés :

= la régularisation de droit a été remplacée par des régularisations exceptionnelles au cas par cas (quand le marché du travail informel en a besoin, ou quand les campagnes électorales font de l’immigration « clandestine » un thème payant électoralement) ;

= le regroupement familial est de plus en plus subordonné à la situation de l’emploi et du logement du conjoint ou parent, et limité aux enfants de moins de 16 ans ;

= le droit d’asile a été interprété de façon de plus en plus restrictive : seule la provenance de pays reconnus comme non démocratiques ou reconnus comme des zones de guerre, ouvre un espoir d’obtenir le statut de réfugiés ;

= les statuts privilégiés de libre circulation, de moindre assujettissement aux autorisations de travail ont été progressivement éliminés.

= Le visa a été rétabli pour tous les pays hors de l’Union Européenne susceptibles de générer des flux importants.

= Finalement on en est venu à un ystème de quotas, “l’immigration choisie”, cad non pas au choix de l’immigrant mais à celui du pays dimmigration. (noter le détournement du langage comme dans le cas du pouvoir d’achat)

Les murs

Il y a donc, les murs concrets, barbelés et béton: Ceuta et Mellila

Mais ces murs concrets ne sont pas suffisants et trop visibles

Au delà il y a les glacis ou zone tampon. La Lybie – où les droits de l’homme n’existen pas – et ses camps de rétention payés par lUE. Le Maroc et le rejet dans le désert.

Le contrôle aux frontières et au delà est épaulé à l’intérieur par un controle de tout l’espace: surveillance électronique, biométrie. Reconduction à la frontière, exigence de chiffres : 200.000 en 2007.

Conséquence, la liberté de tous les individus est atteinte. Il est de plus en plus difficile de trouver des espaces de non surveillance, de liberté totale. La liberté apparente n’est donnée que si l’on peut à tout moment montrer patte blanche, et même souvent à son insu.

Il y a encore un mur celui du silence, celui qui ignore la condition des travailleurs dans les pays qui sont désormais l’atelier du monde. J’en ai déjà parlé.

Ainsi, dans un monde dominé par l’idéologie néo-libérale des bienfaits de la « globalisation », le seul domaine où subsiste un protectionnisme forcené est celui des mouvements de populations.

Motifs de la fermeture

La fermeture des frontières a lieu au moment où les pays en question veulent liquider les sequelles du colonialisme. On leur dit : “On ne peut accueillir toute la misère du monde” (Michel Rocard), débrouillez vous, on en a assez de vous assister, et on ferrme les frontières. Le discours Sarkozy de Dakar.

Les motifs économiques (chômage, etc.) ont d’abord été utilisés, ils sont mal fondés (le marché de l’emploi n’est ni homogène ni extrèmement fluide). Ils ont été abandonnés, dans le discours politique, au profit de l’argument “démocratique” : l’opinion est contre l’immigration. Soit la peur face aux changements globaux subis par la société.

Pourquoi cette peur?

Les pays concernés ont été colonisés par la France dès la fin du XIXe siècle. Les deux guerres mondiales. Puis l’Union Française. Une certaine intégration culturelle, politique, économique. On impose une situation d’apartheid. Plutôt que de transformer les relations dans un sens égalitaire.

Le second théorème dit que les terres, les activités les moins productives doivent être abandonnées, ce qui résulte en migrations et déplacements de maind’œuvre. La création d’activités nouvelles est impossible faute de capital (le pillage des ressources est un obstacle à la formation du capital), et on refuse les migrations des pays pauvres vers les riches. Les frontières nationales que la globalisation prétend dépasser retrouvent un emploi.

En réalité, le monde globalisé est inégalitaire : les nantis ne veulent pas réduire les inégalités. La globalisation élève des murs de façon à reproduire certains des avantages que les riches trouvent dans la différenciation.

Les frontières nationales retrouvent aussi un emploi dans les relations entre pays riches à capital abondant et pays pauvres à main d’œuvre abondante (premier théorèeme).

Les profits des premeirs sont liés aux échanges entre deux espaces dont les forces de travail jouissent de droits inégaux. De ces inégalité et des profits qui en découlent on ne parle pas : murs de silence.

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