Puissance douce et les Arts de la scène au Moyen-Orient. Par Joseph Alagha

Par Joseph ALAGHA, Professeur de sciences politiques, Université Haigazian Liban.

Joseph Alagha est professeur de science politique à l’Université Haigazian de Beyrouth au Liban. Il est l’auteur de quatre ouvrages reconnus par la communauté universitaire publiés aux presses de l’université : Hizbullah’s DNA and the Arab Spring (2013); Hizbullah’s Identity Construction (2011), Hizbullah’s Documents (2011), et The Shifts in Hizbullah’s Ideology (2006), les trois derniers parus aussi aux presses de l’Université d’Amsterdam. Il a publié abondamment sur les mouvements islamiques et sur les processus de démocratisation et de libéralisation au Proche Orient et en Afrique du Nord. Ses recherches portent maintenant sur la mobilisation politique et les arts au Proche Orient.

 

PUISSANCE DOUCE ET LES ARTS DE LA SCENE AU MOYEN-ORIENT

Au printemps 2007, j’ai eu l’honneur de rencontrer le regretté professeur Paul Vieille, après avoir été influencé par ses travaux sur l’islam politique et l’Iran, en particulier ses écrits sur le concept d’auto – sacrifice. Cette rencontre a changé toute ma vie académique, puisque Paul m’a donné un nouveau sujet de recherche et une nouvelle orientation et il continue de m’influencer même après sa mort. Après avoir discuté mon travail, Paul m’a dit combien ce que j’avais écrit au sujet de la politique et de l’idéologie des mouvements islamiques était important mais qu’il était temps de se pencher sur leurs pratiques sociales. Il a continué de partager avec moi ses idées fortes, ses analyses profondes et ses sages conseils jusqu’à quelques mois avant son décès le 25 Septembre 2010. Paul Vieille nous manque énormément et son héritage ne mourra jamais. Il continue d’être dans nos têtes et dans nos cœurs un écrivain érudit prolifique et un excellent professeur et éducateur qui a influencé un grand nombre de chercheurs et de penseurs tout au long de sa vie académique productive et prospère, et je suis heureux et honoré d’être l’un d’entre eux. Grâce à l’insistance de Paul sur les pratiques sociales des mouvements islamiques, j’ai été en mesure de concevoir et d’exécuter un nouveau projet de recherche sur les arts de la scène et de la mobilisation politique des mouvements islamiques dans et au-delà du Moyen-Orient contemporain. Voici un bref compte rendu qui témoigne de l’excellence académique de Paul Vieille, de sa prévoyance, et de son héritage durable.

Dans cette présentation, je souligne les pratiques sociales des mouvements islamiques comme des manifestations de la puissance douce en discutant les changements dans les discours religieux sur l’art et le divertissement, la réception de la production d’art pieux par différents publics, et la façon dont les éthiques islamiques sont traduites en formes esthétiques. Ces thèmes sont étudiés du point de vue de mes intérêts de recherche dans les discours sunnites et chiites sur la musique et les arts de la scène ; le Jihad à travers la musique au sein des mouvements islamiques; les conceptions salafistes et wahhabites des Anashid («chants religieux et idéologiques»), les «taranas » des Talibans, formes d’Anashid, généralement non accompagnés d’instruments de musique; et les avis du Hizbollah Libanais sur la musique. Il s’agit d’un genre spécifique de l’art islamique communément nommé « l’art avec un but», «l’art avec une noble mission », qui est un art motivé idéologiquement s’adressant aux sensibilités religieuses musulmanes, par opposition à «l’art inculte».

Le réformateur et président iranien Mohammed Khatami (1997-2005) argumente que l’islam n’est pas le concept normatif, essentialiste, et évasif. Au contraire, l’Islam c’est la culture. Le discours de M. Khatami était dépourvu de l’utilisation du mot «Islam». Dans tous ses discours et ses écrits il employa culture (farhang), civilisation (tamaddun) et religion (dîn). Khatami remodelait l’Islam en termes culturels. Le chef actuel de la République islamique d’Iran et le ‘chef spirituel’ du Hizbollah Imam ‘Ali Khamenei débat que le travail culturel est toujours un précurseur du travail politique et militaire… la révolution islamique a besoin d’avoir un contexte culturel solide, et enrichissant (Puissance Douce). Il ajoute que tout message, appel, révolution, civilisation, ou culture, ne peut pas être diffusé(e) correctement si il (elle) n’est pas exprimé(e) en forme artistique (Puissance Douce).

Cela représente un autre niveau du discours. Khatami identifie l’islam comme culture (farhang) = Puissance Douce. Alors que Khamenei croit que la culture est l’un des moyens pour atteindre les objectifs de la révolution islamique. En d’autres termes, Khamenei emploie un concept instrumentaliste de la culture qui est assez différent du post-islamisme. Imam Khomeiny, fondateur de la République islamique, a déclaré à plusieurs reprises que le rôle de l’art «authentique» (art avec un but) est réalisé lorsqu’il extrait la culture de la justice et de la pureté de l’essence de la culture islamique authentique (Puissance Douce). Il a ajouté que, d’un point de vue culturel islamique, l’art est la présentation claire de la justice et de la dignité. Khamenei débat que l’art devrait être au service de buts nobles de l’homme. Ce qui reflète la courant actuel en Iran, où pas toutes les activités musicales ont été polémiques. Notant que le mouvement de la musique a longtemps été intégré dans la vie des Iraniens, la gymnastique traditionnelle persane (zur khane) apparaît comme un point d’intersection particulièrement intéressant qui montre l’art au service des buts nobles de l’homme (al-fann al-hadif).

Les Talibans et le Hizbollah pratiquent le djihad à travers la musique. Les deux emploient le même verset coranique (3:26) de «l’action d’excellence sous la direction de Dieu ‘ (‘amal al-ihsan), qui souligne que «tout ce qui est bien vient de Dieu ». Fondé sur cela, le Hizbollah légitimise et justifie certaines expressions et pratiques artistiques. Contrairement à ce que la plupart des gens s’attendent quand ils pensent à l’Iran et au Hizbollah, ils ne sont pas tellement strictes dans leur opinion sur l’art. Ils ont une façon de raisonner- qui permet une interprétation contextuelle. Le Hizbollah a évolué à partir d’une interprétation plus étroite à ce qu’on peut appeler une compréhension post- islamiste: art de résistance. De nos jours, ils ont maintenant pas mal de pratiques artistiques qui traitent du travail, de loisirs, de la musique, du théâtre, de la comédie et de la danse. Pourtant, ils ont des formes très spécifiques de l’art et des discours très précis là dessus: l’art doit avoir un but et doit faire progresser les objectifs du mouvement: l’art avec un objectif = l’art de la résistance ou l’art mobilisateur. C’est pourquoi le Hizbollah n’a pas hésité à former (1) Risâlât : «L’Association libanaise des Art» qui se charge des arts de la scène, et (2) «Ibdaa» («créativité») qui s’occupe des arts plastiques. Le Hizbollah est le seul parti islamique qui possède un orchestre de plus de 100 musiciens qui jouent plus de 44 instruments1. De nombreux islamistes – comme les talibans – classent ces instruments comme «instruments du diable/de Satan»2. D’autre part, l’Imam Khamenei permet ceux-ci, y compris le mizmar (flûte de roseau simple ou double), la flûte (nay), le violon et le violoncelle.

Bien que les talibans interdisent les expressions et les pratiques artistiques de tout genre, les Pachtou ethniques (les talibans en Afghanistan et au Pakistan) ont un attachement historique à la danse Attan, qui est accompagné par des musiciens jouant les Dhols, les Tablaas (percussions), et les flûtes en bois, et la pratiquent. Nang, ou l’honneur, est la force motrice qui guide le comportement des Talibans, comme l’illustrent leurs chants (taranas) «Ghazy» et «Mujahideen dans la Bataille».

Les idées et les prévoyances de Paul Vieille pour étudier les pratiques sociales et les politiques culturelles des mouvements islamiques ont abouti à une nouvelle phase de ma carrière académique. Ils m’ont enrichi d’une meilleure perception et compréhension à l’égard de l’importance de la culture et du rôle qu’elle joue dans la vie des gens. Cela m’a permis de comprendre pourquoi des grandes âmes ont souligné l’importance des productions culturelles et artistiques. Il m’a fait interpréter pourquoi Kant écrit que «l’art est l’humanité», pourquoi Nietzsche a affirmé que «Sans musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil», et pourquoi Molière a affirmé que sans musique aucun Etat ne peut survivre. Paul Vieille m’a mis au défi de les appliquer à l’étude des mouvements islamiques.

                                                            

1 Tels que le Violon, le Contre Basse, la Violoncelle, le Basson, la Clarinette, la Flûte, le Piccolo, le Piano, la Trompette, le Trombone, le Cor Anglais, le Tuba, le Saxophone Alto, le Saxophone Ténor, la Percussion, la Batterie, la Conga (tumbadora), le Tambour Bas, les Cymbales, les Timbales, et le Xylophone.

2 Sur la base de leur interprétation des hadiths (Sahih al-Bukhari: Livre n ° 15, Hadiths n ° 70 et 72; livre n ° 58, Hadith n ° 268 / Sahih Muslim: Livre n ° 4, Hadith n ° 1942; livre n ° 024, Hadith. n ° 5279).

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