Lettre de Chicago, Par John Ireland

LETTRE DE CHICAGO, 12 JANVIER 2017, publié dans « Les Temps Modernes »

L’une des plus belles vues urbaines au monde, l’une des plus grandioses, imposante et fine à la fois, s’offre à l’automobiliste filant la nuit tombée sur le Lake Shore Drive à l’entrée du Loop — la boucle entourant le quartier des affaires au centre de Chicago. D’un côté, à perte de vue, le lac Michigan, notre mer intérieure, opaline dans l’obscurité relative; de l’autre, une forêt scintillante de gratte-ciel dont les innombrables fenêtres éclairées se reflètent dans l’eau de la rivière qui coupe le cœur de la ville en deux. Une forêt de pierre et d’acier, bizarrement éthérée, réalisant des rêves d’architectes depuis bientôt un siècle, imaginative et pourtant har- monieuse, éblouissante en largeur, époustouflante en profondeur, servie sur le plan esthétique par l’immense parc qui marque la frontière sud et les divers plans d’eau qui complètent le tableau. Aucun panneau, aucun néon vulgaire, ne vient défigurer ce chef- d’œuvre urbain. Aucun nom propre n’y est toléré. Le conseil muni- cipal est rigoureux et intraitable. Depuis plus de vingt ans, venant du nord de la ville, je traverse le pont de la Chicago River et je retombe amoureux de ma ville d’adoption : le spectacle me coupe le souffle à chaque fois. Enfin, jusqu’en 2014. Depuis un peu plus de deux ans, au tournant principal de la rivière, juste au centre de ce tableau irréprochable, cinq lettres en néon de 6,1 mètres de haut collées à l’une des tours font désormais office de graffiti obscène. Bien sûr, on était au courant pour la tour elle-même dont on suivait avec suspicion la construction. Une fois terminée pourtant, il y a quelques années déjà, on trouvait, non sans surprise, qu’elle s’inté- grait miraculeusement au paysage. On allait même jusqu’à dire  qu’elle était bien mieux que celle de New York. Bref, on oubliait trop facilement la mégalomanie de sa source d’inspiration. L’apparition des cinq lettres formant le nom de notre « president- elect » nous l’a rappelée brutalement. Aujourd’hui, je traverse le pont et la colère me suffoque encore. Mais comment l’ont-ils laissé faire ?

Abasourdi par le Brexit, stupéfait par l’élection de Trump, redoutant l’élection à venir en France, me voilà, ressortissant bri- tannique, professeur de lettres françaises dans une université d’Etat urbaine (autrement dit « économiquement fragile ») à Chicago, Illinois, depuis vingt-trois ans, tentant de m’y retrouver dans un monde où les repères de toute une vie n’ont jamais été autant mis à l’épreuve. Les lettres T R U M P et leur apparition saugrenue et désolante au cœur de Chicago ont pris une dimension allégorique depuis quelques semaines et la question rageuse que je me suis posée retentit actuellement avec une force sismique dont les chocs s’étendent à l’ensemble du pays. Et bien au-delà, évidemment.

Commençons par le plus facile, ce qui fait l’unanimité après le vote du 8 novembre, mais qui ne résout rien. Au contraire. Le can- didat victorieux avait précédemment déclaré que l’immigration mexicaine est une pépinière d’assassins et de violeurs, il avait qua- lifié un certain nombre de personnalités médiatiques féminines de truies immondes et de manière générale mis en doute la rationalité des femmes au moment de la menstruation. Il affirme vouloir fermer les frontières américaines à tout immigrant musulman, expulser tous les sans-papiers et annuler l’assurance médicale pour des millions d’Américains (quitte à la remplacer par « quelque chose de fabuleux », sans autre précision). Une semaine avant le dernier débat, un clip fit surface où Trump se vante de ses conquêtes féminines, détaillant les attouchements non sollicités dont il était le bénéficiaire dans les termes les plus crus. Confronté à un tollé médiatique, Trump se précipita pour s’excuser (une fois n’est pas coutume) en invoquant pour justifier ses propos les codes du vestiaire sportif masculin. « Ah non, répondirent aussitôt un certain nombre de sportifs professionnels américains très en vue. Ce genre de discours ne serait pas toléré dans les vestiaires que nous fréquentons. » Pour les démocrates, alors que la marge de la victoire annoncée par les derniers sondages restait obstinément étroite, ce fut l’aubaine inespérée. Cette fois, la bévue était mor- telle. Adieu Trump, enfin ! Quinze jours plus tard, au lendemain de l’élection la plus déroutante que l’Amérique ait vécue de mémoire d’homme, nous avons découvert que plus de femmes blanches ont voté pour lui que pour Hillary Clinton et qu’il avait, en plus, béné- ficié d’un tiers du vote hispanique.

UNE ÉLECTION « POST-TRUTH » ?

Je ne suis pas sûr de pouvoir être un guide fiable pour tenter de rendre compte de toute la perplexité et des émotions extrêmes, de l’exultation à la colère, de la honte à des angoisses multiples, qui sont l’héritage immédiat d’un événement dont nous ne vivons encore que la préhistoire. Et encore moins d’expliquer à qui que ce soit « ce qui s’est passé ». Mes repères habituels pour analyser le pays où je vis ont certainement perdu de leur assurance, peut-être même de leur pertinence. D’après toutes les données objectives, cette élection aurait dû être gagnée haut la main par Hillary Clinton. La machine démocrate (rappelons que les démocrates sont majoritaires aux Etats-Unis) avait l’air de bien tourner, elle était surtout à la disposition de la candidate qui a su s’emparer de la nomination, certes après une lutte parfois orageuse avec Bernie Sanders et ses jeunes inconditionnels lors des « primaries », mais ces chocs sont loin d’être inédits. A la fin de la Convention, tous les démocrates se sont rangés derrière sa bannière (du moins le croyait-on), car personne ne contestait ses vertus : sa compétence, son intelligence, son expérience. Mieux organisée, mieux financée, sa campagne semblait opposer de bonnes réponses à toutes les pro- vocations de son adversaire. En face, Trump, hormis toutes ses bévues, était renié ou tenu à distance par des factions importantes du parti républicain. Sa campagne bricolée, mal organisée, était pour les experts du jamais vu, un travail d’amateur. Les trois débats n’ont fait que mettre encore plus en évidence l’écart entre les compétences, le savoir et le savoir-faire des deux candidats au poste le plus puissant du monde. Tous les sondages annonçaient une victoire démocrate…

D’où une première question : puis-je à l’heure actuelle encore croire pouvoir comprendre les Etats-Unis à l’aide du New York Times (dernier des ringards, je continue de le recevoir chez moi tous les matins dans son petit sac en plastique bleu), du New Yorker (idem), de la National Public Radio, en ajoutant à l’occasion The Atlantic, The Washington Post, bref des médias s’adressant à mes semblables, non seulement battus mais finalement humiliés au terme de cette saison électorale1 ? Nous savons qu’aujourd’hui l’électeur américain « s’informe » le plus souvent sur Facebook, que ce sont ces « informations » inventées de toutes pièces, circu- lant sur les réseaux sociaux, qui ont eu le plus d’impact sur l’opi- nion publique, comme en témoigne ce pauvre propriétaire de pizzeria à Washington, obligé d’y riposter en démontrant que son restaurant n’avait aucun sous-sol où Clinton et ses acolytes se réu- nissaient pour molester des enfants. Que sont, dans ces conditions, les « informations » ? Sommes-nous entrés dans une nouvelle zone de la virtualité, insoupçonnée de Baudrillard? Il semblerait plutôt que le capitalisme contemporain ait déniché et exploité un nouveau pli dans le fonctionnement de la consommation, régi par un secta- risme politique virulent et exploité par les nouvelles technologies. Sous le déluge d’informations relayées par Internet, ne sachant plus trop où réside la vérité, l’internaute de l’Amérique profonde s’en remet aux infos comme aux faits divers ; il puise sa vérité dans celles qui reflètent ses goûts, sa manière de voir le monde, son pen- chant idéologique, ce qui pourrait intéresser ses amis. Pour cet internaute, pourquoi reconnaître une presse dite d’élite (voir ci-dessus), tellement discréditée par son mépris affiché de Trump (et de ses supporters « déplorables ») qu’elle était incapable tout simplement de concevoir sa victoire ? L’un des triomphes de cette victoire « populiste » est celui du nouveau « journalisme » où les faits ne sont plus têtus mais accessoires. Pour ce « journalisme », il n’y a de vérités que partisanes : celles que proclament les adver- saires sont forcément des mensonges. Trump n’a eu besoin d’au- cune preuve pour affirmer sur Twitter que sa rivale n’avait pas gagné le vote populaire, que si on enlevait les plus de deux mil- lions de voix illicites accordées aux démocrates (sans autre préci- sion), c’était lui qui l’avait emporté aussi. Fini également le respect accordé à l’expertise, et à toute saisie empirique des données au

1. Les quotidiens de Chicago, et notamment le Chicago Tribune, organe des centristes, voire des républicains prospères, m’ont toujours, je l’avoue, déçu. Saluons toutefois au passage In These Times, mensuel à résonance sartrienne, qui continue à faire des enquêtes importantes, négli- gées par les quotidiens et les revues plus connus, et à exiger des comptes au pouvoir à l’échelle municipale et nationale service d’un argument responsable. Désormais, une information efficace est celle qui « prend » — et, sur Internet, plus elle prend, plus elle attire des revenus publicitaires (à bon entrepreneur, salut).

Cette élection a remué les Etats-Unis de fond en comble. Ma ville, Chicago, où Clinton a grandi, où Obama a lancé sa carrière politique, est encore et sera longtemps sous le choc. Nous avons pensé que ce que nous célébrons — notre curiosité et notre ouverture sur le monde, la variété de nos références quand nous cherchons à le comprendre — était l’unique voie rationnelle pour affirmer l’Amérique et tenter de prendre en charge les défis de ce xxie siècle périlleux. Du moins, c’est ce que j’ai pensé, en privilégié naïf. Trump est tout ce à quoi je n’avais pas assez réfléchi.

LA DIVERSITÉ ETHNIQUE ET RACIALE : UNE ÉPÉE POLITIQUE À DOUBLE TRANCHANT ?

Un collègue français en poste à New York avec sa jeune famille me parle de sa stupéfaction en déposant ses enfants à l’école américaine qui allait les accueillir pendant un an. Non seu- lement lui et sa femme ont été invités à venir se présenter avec les enfants et à parler aux autres élèves de leur « différence » fran- çaise, mais on les encourageait à revenir en cours pour « donner un coup de main » quand leur emploi du temps le permettait. En France, rappelait mon collègue, ce genre d’invitation est d’emblée impensable, l’impartialité française étant bâtie précisément sur l’exclusion de toute influence extérieure à l’Etat français, qui seul a le droit de prendre en charge l’enfant qui franchit le seuil de l’école. Devant cette intransigeance à laquelle il reconnaît pourtant une certaine vertu théorique, l’Américain « libéral2 » sourit un peu, estimant que la souplesse américaine contribue à faciliter l’intégra- tion harmonieuse de toute la diversité culturelle des enfants de son pays. Pour l’Amérique progressiste, la célébration de la diversité ethnique des Etats-Unis du xxie siècle est un article de foi, surtout dans nos écoles — mais là réside le problème, suggère Mark Lilla, chercheur à la Columbia University, dans un article récent du New York Times3.

Les bienfaits résultant de ces questions d’identité et des luttes qui les ont accompagnées sont indéniables : la discrimination posi- tive a changé la composition des cadres dans les grosses entre- prises américaines, les efforts de Hollywood ont transformé nos attitudes sur l’homosexualité depuis une génération et, plus récem- ment, le mouvement politique « Black Lives Matter » a attiré l’at- tention sur le problème des préjugés raciaux sous-tendant la vio- lence policière. Soit. Mais la décision de Clinton d’en faire un élément central de sa stratégie électorale, même dans le but de faire appel à une unité plus large et plus complète des différents groupes électoraux, renfermait une série de paris compliqués. La stratégie de Trump était claire et brutale. Il a joué à fond la carte négative : le pays est au bord de l’effondrement économique et social, notre situation financière est catastrophique et nos déficits irrespon- sables, nos villes sont assiégées par la violence, nos frontières sont des passoires, nous avons tourné le dos à nos valeurs tradition- nelles et à trop de nos citoyens. Peu importe si les statistiques, pour l’essentiel, démentent ses propos.

A Philadelphie, lors de la Convention démocrate, Hillary Clinton a voulu renverser et infirmer le slogan central de Trump : « Make America Great Again ! » S’appuyant sur les évidences dédaignées par Trump (relève économique dans presque tous les secteurs, meil- leure intégration des minorités raciales, tolérance accrue pour les minorités sexuelles, mariage pour tous, criminalité réduite, etc.), elle a visiblement transformé ce slogan pour en faire un message positif : « America Is Already Great ! » Premier pari : malgré les indices autorisant l’optimisme, mieux vaut s’assurer que l’électorat qu’on sollicite voit les choses comme vous. Clinton a parié qu’elle pouvait contourner le thème insistant de l’inégalité des revenus sou- vent liée au chômage et les grondements venant d’usines et de mines désaffectées au centre du pays. Deuxième pari : faire appel au pays au nom de la diversité qui pour Clinton fait sa force. A Philadelphie, son message positif se mue progressivement en hymne d’amour : « Love Trumps Hate », lisait-on partout. Mais si on fait l’éloge des groupes divers qu’on entend ramener dans son camp, mieux vaut être sûr qu’on n’en a oublié aucun, car les oubliés, eux, se souvien- dront de leur exclusion. La mention appuyée des communautés noires, hispaniques, musulmanes, gays, sans parler des femmes, bref de toute la « Rainbow Coalition » version 2016, a fini par isoler la classe ouvrière de souche européenne et les communautés plus reli- gieuses, dédaignées par les démocrates mais pas forcément gagnées à la cause de Trump. Clinton a-t-elle adopté, en sens inverse, la stra- tégie de Karl Rove, architecte de la victoire de Bush en 2000? Celui-ci avait fait le calcul qu’en délaissant totalement les métro- poles cosmopolites des Etats-Unis qui ne voteraient jamais pour son candidat, la victoire était assurée s’il gagnait massivement l’Amé- rique rurale…

Aux Etats-Unis, comme en Europe, cette division entre les cam- pagnes conservatrices et les métropoles multiculturelles ne cesse de s’accentuer. Côté campagne, les communautés se méfient des villes, du « politiquement correct » qui y règne (même Bernie Sanders se demandait s’il était absolument nécessaire que le pays entier se préoccupe tant des toilettes où les transsexuels auraient le droit d’uriner en Caroline du Nord) et où ne demeure qu’une cible auto- risée pour les plaisanteries : les campagnards. Voilà qui explique en partie l’émergence d’une nouvelle catégorie d’électeur devenu extrê- mement visible : « the angry white male », objet fétiche des médias de gauche et source d’un récit partout répandu pour expliquer la défaite des démocrates. Selon cette interprétation, Trump aurait gagné l’élection en transformant un sentiment d’insatisfaction économique en rage raciale, c’est la thèse qu’exprime le néologisme : « white- lash ». Interprétation réconfortante pour un certain esprit libéral qui peut ainsi maintenir un sens de supériorité morale et la certitude qu’à la longue — démographie oblige — la droite républicaine est vouée à l’extinction. Le nombre étonnamment élevé de Latinos ayant voté pour Trump devrait pourtant rappeler qu’avec le temps tous les groupes immigrants se diversifient aussi sur le plan politique.

CONFLIT DES RACES OU DES CLASSES ?

La thèse « whitelash » a aussi ceci de gênant qu’elle occulte un débat capital qui occupe la gauche américaine depuis un certain nombre d’années : est-ce la classe sociale ou le conflit racial qui prédomine aux Etats-Unis actuellement ? C’est finalement sur cette question que la position de Bernie Sanders se définit le plus claire- ment par rapport aux équivoques qui ont fini par piéger Hillary Clinton. Le dynamisme du parti démocrate venait de Sanders, le « socialiste » prônant une « révolution » (conjoncture impensable pour le parti depuis Reagan) et pour qui les initiatives de Wall Street visaient clairement à aggraver l’inégalité des revenus en manipulant les marchés ; mais aussi du sénateur du Massachusets, Elizabeth Warren, économiste à Harvard fouillant dans les décombres de la catastrophe immobilière qui a suivi le krach de 2008, stupéfaite par le cynisme des banques et l’étendue de leur influence (par l’omniprésence de leurs lobbies) sur les élus. Convergence inattendue, l’aile gauche du parti démocrate a fini par clamer à son tour l’un des slogans les plus puissants du populiste Trump : « The system is rigged », le système est truqué, vous ne pouvez rien contre les puissants. Pour bien des démocrates, les jeunes surtout, Hillary Clinton, grassement payée par Goldman Sachs et consorts pour des conférences prononcées chez eux à huis clos, bénéficiaire aussi de sommes importantes canalisées par la « Clinton Foundation » (dédiée en principe à une œuvre caritative), était l’incarnation même de la corruption du parti. Et ils l’ont fait sentir à la Convention malgré les déclarations plus conciliantes de Sanders et tous les efforts du comité organisateur pour présenter un parti démocrate uni.

Lors de leur duel pour la nomination démocrate, Clinton a réussi à contrer le défi posé par Sanders en misant principalement sur deux groupes d’électeurs associés aux métropoles : les classes populaires des « inner cities », à dominante noire et hispanique, et les bourgeois et grands bourgeois éclairés, majoritairement blancs, des beaux quartiers et des banlieues aisées. Cette classe dominée par des hommes d’affaires et les professions libérales, bardée de diplômes universitaires et cosmopolite — mais réfractaire à toute idée de révolution sociale —, lui a apporté un soutien massif, suffi- sant pour lui assurer la nomination devant Sanders et l’aile gauche du parti. Face à Trump, Clinton a choisi de renchérir, estimant qu’elle gagnerait au sein de cette classe professionnelle le vote des républicains modérés, « cousins idéologiques » de leurs voisins démocrates, profondément dégoûtés par le racisme et la misogynie du candidat républicain. Ce pari était décisif. Aspirant à être fédé- ratrice de son parti, elle chercha à y occuper une position centriste, mais son appel clair aux banlieues riches a fini par étouffer le mes- sage qu’elle souhaitait adresser en même temps aux démocrates défavorisés dans des régions moins prospères. Ont été laissés pour compte dans ce calcul les ouvriers blancs traditionnels, les « blue- collar workers » des Etats industriels au centre du pays, victimes principales des secteurs de l’économie ravagés par la mondialisa- tion et la migration des emplois depuis au moins deux décennies.

Le vote du 8 novembre souligna la portée catastrophique de cette stratégie électorale. Par rapport au vote de 2012, Hillary Clinton obtint des résultats spectaculaires auprès de « l’élite » pro- gressiste des riches quartiers et des banlieues aisées, mais, en revanche, elle n’eut pas le soutien des électeurs noirs et hispaniques des quartiers populaires dans les proportions nécessaires pour remédier à l’appel flagrant lancé par Trump aux ouvriers blancs du centre et du sud du pays. Pour l’Ohio, le Michigan, le Wisconsin (pour nommer trois des « swing states » qui allaient déterminer le résultat final), la stratégie démocrate s’est avérée fatale. Là encore, la candidate comptait sur la fidélité des syndicats (proclamée par leurs chefs) dans ces Etats cruciaux du Midwest pour lui apporter la victoire. Mais c’est Trump qui avait le mieux évalué la colère et l’insatisfaction des ouvriers délaissés par une économie qui n’a en effet rien à leur proposer. Finalement, les chefs syndicaux qui se sont trompés sur la fidélité de leur base (était-ce symbolique ?) ont échoué à apporter à Clinton le soutien promis.

La vérité, c’est que les syndicats américains ne sont plus que l’ombre pâle de ce qu’ils étaient dans les années 1960 et 1970 et que leur déclin ne fait que s’accélérer depuis Reagan. Deux longs régimes démocrates, seize ans au total sous Bill Clinton et Obama, n’ont rien fait pour en inverser le cours. A l’heure actuelle, il n’y a plus que 11,1 % des travailleurs américains qui sont syndiqués (seulement 6,3 % dans le secteur privé) et si le parti républicain s’acharne toujours sur ces restes, Hillary Clinton peut difficilement se présenter comme leur championne. L’évolution décourageante des syndicats éclaire bien évidemment la situation précaire de l’ou- vrier contemporain en général, coupé désormais des instances poli- tiques susceptibles de lui fournir un salaire minimum garanti, une assurance médicale, un logement subventionné, etc. C’est ici que le cercle devient vraiment vicieux, car l’appel de Clinton aux cita- dins aisés est le pendant de ce déclin. Trump a eu l’audace de se présenter comme le champion des exclus, des laissés pour compte, des sans éducation. Clinton a tenté de démontrer l’imposture de ce populisme, mais comme ce public se méfie d’elle — en tant qu’in- carnation de l’establishment washingtonien honni — bien plus que de Trump, elle s’est surtout détournée de lui. A l’heure actuelle, le parti démocrate est le parti de deux groupes distincts : d’une part une classe professionnelle fortunée et éclairée qui lui fournit pour l’essentiel ses chefs et son orientation idéologique, et d’autre part une grande majorité « non-white » de la classe populaire, moins organisée, et surtout moins enthousiaste, car son adhésion au parti est dictée surtout par le fait que le parti républicain détient le qua- si-monopole de Blancs racistes.

Comment dans ces circonstances trouver cause commune, comment fonder une coalition réelle entre les deux groupes ? Plus précisément, demande Matt Karp, comment persuader Clinton et ses proches de l’élite du parti que la classe ouvrière est un « géant endormi » qu’il faut réveiller et organiser, et non une masse d’in- fortunés qui méritent mieux et qu’on devrait charitablement aider à sortir de leur précarité4 ? La dernière publicité télévisée de Clinton était un résumé parfait de sa campagne. Richement vêtue, collier et bracelet en or, elle parlait à la caméra des valeurs démocrates, de l’éthique du travail et dénonçait le sectarisme, les divisions intro- duits par le parti républicain. A aucun moment il ne fut question de salaires, d’emplois, de Sécurité sociale.

« BLACK LIVES MATTER » : MAIS POUR QUI ?

La décision d’opposer à la vulgarité misogyne et à l’incul- ture politique de Trump une « bonne tenue », le ton qu’il fallait et un tempérament rassurant (Clinton voulait évoquer le spectre de l’irascible Trump devant l’arsenal nucléaire), celle de s’éloigner des questions économiques incontournables pour les classes popu- laires ont fini par coûter cher à Clinton, même auprès des minorités raciales dont on escomptait qu’elles n’allaient pas voter pour Trump. La communauté noire soutenait Hillary Clinton comme elle avait soutenu son mari vingt ans plus tôt, mais avec de moins en moins d’enthousiasme, comme l’a résumé ce pasteur de Détroit : « La machine Clinton fait trop appel à des relations anciennes qu’elle n’a rien fait pour renouveler. J’entends dire partout que le choix de Clinton est tout au plus un moindre mal. » Difficile dans ces condi- tions de mobiliser les masses. Bref, les électeurs noirs ont voté Clinton à 88 % quand ils ont voté, mais beaucoup sont restés chez eux le 8 novembre et cette défection s’est avérée fatale.

Il se peut aussi qu’Hillary Clinton ait été rattrapée par l’an- cienne politique de son mari, qui avait pris les devants à la fin des années 1990 pour réduire les services sociaux et augmenter l’incar- cération des délinquants et criminels, parmi lesquels la minorité noire était surreprésentée. A l’époque, le Président Clinton s’en était sorti en jouant la carte de la « realpolitik » ; il fallait bloquer, en les devançant, des mesures bien pires que les républicains allaient de toute façon imposer. Mais en 2016, le scandale des peines de réclu- sion absurdes pour des délits mineurs est ressenti comme intolé- rable dans une communauté noire en crise, et ce dernier grief a pris de l’ampleur, alors que la violence policière dans ces mêmes communautés atteignait des proportions épidémiques. A Chicago notamment, depuis dix-huit mois, nous regardons dans l’incompré- hension totale des vidéos clandestines où de jeunes noirs sans armes sont abattus froidement dans le dos par des « gardiens de la paix » qui vident ensuite leurs chargeurs sur des victimes immobiles par terre. Le seul nom de Laquan McDonald, abattu le 20 octobre 2014 au carrefour de la 41e Rue et la Kildare Avenue dans le sud de la ville, sert toujours de cri de ralliement au mouvement « Black Lives Matter », nourri des cas les plus notoires de cette violence meur- trière à Chicago, Baltimore, Saint-Louis et d’autres métropoles américaines5. Des militants de « BLM » sont venus manifester à toutes les réunions importantes de la candidate Clinton, et malgré tout le soutien des époux Obama (Michelle étant vue comme l’atout principal de sa nouvelle camarade, Hillary), ceux-là devaient trop redouter la récupération politique du mouvement par une candidate blanche et centriste. L’entente n’est jamais devenue cordiale.

Trump a misé sur la fracture sociale et il a gagné. La violence policière dans les communautés noires a suscité des ripostes meurtrières en retour. A Chicago, à Dallas et ailleurs, des agents de police ont été assassinés dans leurs bureaux et dans leurs voitures. Un nouveau mouvement est né, « Blue Lives Matter » soutenant les forces de l’ordre. Faut-il le voir comme une provocation par rapport au premier? Le soupçon demeure, d’autant plus que les deux mouvements, conçus en principe pour s’opposer à la vio- lence, se retrouvent souvent confrontés l’un à l’autre dans des situations peu propices au maintien de la paix. Deux jours avant l’élection, des activistes noirs associés au premier groupe ont manifesté dans le quartier mixte de Mount Greenwood, à Chicago, pour protester contre la mort de Joshua Beal, vingt-cinq ans, abattu la veille dans un affrontement avec la police. Leur défilé a rapide- ment été entouré par une contre-manifestation de « Blue Lives Matter ». Un cordon policier séparait les deux, empêchant les insultes de part et d’autre de dégénérer en combat physique. Interviewé le soir même, l’un des manifestants du deuxième groupe, blanc et fils d’un officier de police, évoqua sa satisfaction devant la réaction de son quartier et réaffirma la nécessité de s’op- poser résolument à « Black Lives Matter » qu’il associa à du « ter- rorisme intérieur6 ».

CHICAGO, VILLE SANCTUAIRE

Le 9 novembre, Meri Robles, institutrice dans une école mater- nelle hispanophone, Puerta Abierta, dans le sud d’Evanston, ban- lieue à la frontière nord de la ville, se précipita sur son portable pour enregistrer les échanges spontanés de ses élèves au lendemain de l’élection. Age moyen des interlocuteurs : trois ans et demi. Sans doute trop tôt pour être politiquement engagés, mais tous étaient conscients de l’événement et savaient qu’il était important. Ils avaient également compris qu’il fallait voter pour Hillary Clinton, que Donald Trump « es muy malo ». Trop jeunes toujours, heureusement, pour montrer les signes de l’angoisse qui s’empare des plus grands depuis ce jour fatidique. De la Nouvelle-Angleterre à l’Arizona, instituteurs et professeurs sont témoins de crises de larmes et de symptômes de panique parmi des élèves latinos plus en âge d’être conscients des conséquences éventuelles de la victoire de Trump. Le même 9 novembre, l’un de mes étudiants décommanda un rendez-vous important car sa famille mexicaine avait pu obtenir un rendez-vous autrement plus urgent avec un avocat spécialisé dans l’immigration. Vraisemblablement, le dilemme le concerne en tant qu’immigré clandestin. L’un des ordres exécutifs d’Obama était la création d’une catégorie DACA (« Deferred Action for Childhood Arrivals ») qui offrait aux jeunes sans-papiers, sans casier judiciaire, une voie vers la naturalisation américaine. Sur l’ensemble du pays, il y aurait à peu près 740000 jeunes dans cette catégorie. Pour y accéder, il fallait toutefois accepter d’être fiché. Dans quelques semaines, d’un trait de plume, Trump peut les renvoyer à leur statut illégal antérieur et transmettre toutes leurs coordonnées à l’ICE (services de l’immigration), facilitant leur expulsion en masse. A l’heure actuelle, Trump refuse toujours de se prononcer sur leur sort.

Chicago et ses environs comptent actuellement 1,9 millions d’hispanophones, cinquième agglomération nationale, dominés par les immigrés mexicains dont l’immigration massive remonte à la Première Guerre mondiale et au-delà. Pour l’identité et la culture de la ville aujourd’hui, cette immigration a été déterminante. Des quartiers entiers de la ville parlent espagnol et n’affichent que des commerces, supermarchés, magasins, restaurants, cliniques médi- cales, cabinets d’avocats, etc., destinés à des clients « latinos ». La menace de Trump pèse lourd sur toutes ces vies. A l’intérieur de la ville, on estime à 180 000 le nombre d’immigrés clandestins. Si on y ajoute les environs de Chicago, le chiffre atteindrait les 450 000. La promesse de Trump de procéder à des expulsions en masse entraînerait des traumatismes familiaux inimaginables sur toute la région. Le problème ne se limite pas à Chicago. Les sans-papiers sont surtout un phénomène des grandes villes et c’est désormais à l’échelle nationale qu’une résistance urbaine s’organise et qu’un premier terrain de bataille est clairement désigné. Les métropoles importantes : New York, Los Angeles, Philadelphie, Seattle et Chicago, entre autres, se mobilisent déjà contre toute initiative de Trump. Depuis 1985, Chicago est une « sanctuary city », c’est-à-dire que ses agences municipales sont tenues à offrir les mêmes ser- vices à tous les habitants de la ville, sans poser la moindre question relative à leur citoyenneté ou à leur statut de résident. En parti- culier, la police de Chicago n’a pas le droit de demander aux individus que ses agents ont arrêtés ou détenus s’ils sont légale- ment dans le pays, elle ne peut pas non plus les livrer aux services de l’immigration. Rahm Emanuel, maire de la ville, a promis de maintenir cette protection contre toute incursion du pouvoir fédéral. Cette solidarité urbaine l’emportera-t-elle ? Trump dispose d’armes puissantes pour venir à bout des villes récalcitrantes. Il peut notamment refuser de verser les subventions fédérales accor- dées aux villes importantes pour un ensemble de services sociaux et de projets liés à l’infrastructure. Pour la ville de Chicago, ces subventions cumulées représentent plus d’un milliard de dollars et la municipalité en a grand besoin. Pour l’instant, le bras de fer est psychologique. Trump va-t-il ouvrir les hostilités ? Faites vos paris.

*

Aux Etats-Unis, on appelle la première période d’une nouvelle présidence, celle qui correspond grosso modo à sa lune de miel, « les cent jours ». De mémoire d’homme, on n’a jamais relevé autant d’émotions extrêmes et opposées, autant d’inquiétude aussi, alors que Donald Trump s’apprête à entrer en fonction. Mais plus encore que tout le reste, nous sommes stupéfaits par l’étendue de notre désarroi. Qu’allons-nous voir au long de ces cent jours? Nous n’en savons rien. L’équipe de Trump s’active déjà pour mettre fin à l’action peut-être la plus glorieuse des huit ans d’Obama, les modifications qu’il a apportées à l’industrie chao- tique des assurances médicales, permettant à 30 millions d’Améri- cains sans la moindre assurance médicale d’y avoir accès. Trump et ses acolytes veulent détruire « Obamacare », pour eux « un désastre ». Mais ils ne prévoient rien encore pour ces 30 millions d’Américains. Ils savent — je crois — qu’ils devront trouver une solution. Mais le geste démagogique de défaire l’œuvre d’Obama est prioritaire, même s’ils se trouvent paralysés après. De même, au lendemain de l’élection, il n’était subitement plus question du mur coûteux qu’on devait construire le long de la frontière mexi- caine. Ses supporters n’étaient pas découragés car ils avaient fini par comprendre qu’il s’agissait d’une métaphore. Il y a quelques jours, la rumeur d’un mur matériel refit surface. Sérieusement ?

Le nouveau cabinet suscite de la consternation partout. A peine cohérent sur le plan de ses compétences politiques, il affiche en revanche une idéologie on ne peut plus claire. Stephen Bannon, fondateur de Breitbart News sera une présence active à la Maison- Blanche et après son éloge du mouvement « Alt-Right » qui favo- rise la séparation des races, sa place dans l’entourage de Trump est vue comme une provocation extrême. Et ce n’est pas la seule pro- vocation. Jeff Sessions, sénateur de l’Alabama, proposé au poste capital d’« Attorney General » (garde des Sceaux), pourrait être son frère de lait, quoique plus vieux. Hostile aux activistes noirs de la « NAACP » luttant pour les droits civils dans l’Alabama et le Sud, il a présenté un profil suffisamment raciste pour que le Sénat ait refusé de le confirmer pour un poste de juge fédéral en 1986 sous Reagan7. Aux postes clés de la défense, Trump installe des faucons, à l’instar du nouveau secrétaire de la Défense, James N. Mattis, général à la tête d’une division de « Marines » lors de l’as- saut de Bagdad en 2003. Pour appuyer sa nomination, Trump a proclamé que Mattis était, de tout l’état-major, « celui qui ressem- blait le plus au général George Patton ». Tout est dit. Et comment penser à confier la politique étrangère des Etats-Unis à Rex Tillerson, ancien PDG de la compagnie pétrolière ExxonMobil dont le comportement à l’étranger lui attire en ce moment des procès alarmants8 ?

L’autre caractéristique de ce cabinet — et ce n’est pas un effet du hasard —, c’est le nombre de fortunes personnelles et fami- liales qu’il rassemble. C’est le cabinet présidentiel le plus riche de l’histoire. Le plus éloigné aussi des vies qu’il est censé améliorer. Betsy DeVos, milliardaire, proposée au poste de secrétaire de l’Education, n’a aucune expérience de l’Ecole publique qu’elle dédaigne et s’apprête à privatiser. Scott Pruitt de l’Oklahoma, ami de l’industrie pétrolière et qui ne croit pas au réchauffement plané- taire, est nommé ministre de l’Environnement ! Comment imaginer que cette association d’arrogance exécutive, de puissance écono- mique et commerciale, puisse favoriser autre chose que du « crony capitalism », la floraison d’une oligarchie immensément fortunée qui n’a que faire des « losers » ? C’est sans doute là et non dans le cyberespace qu’on décèle des indices d’une ingérence russe dans les affaires politiques américaines, car ce modèle me semble passa- blement inspiré de Poutine, l’homme fort tant admiré par Trump, connu et apprécié de Tillerson aussi. Nous vivons un moment hal- lucinant dans l’évolution de la démocratie américaine. La démo- cratie, chez nous, aujourd’hui, n’a pas la cote et c’est une tendance inquiétante. D’après des recherches effectuées chez les moins de trente-cinq ans, un tiers seulement estime important de vivre dans une démocratie. Cela pourrait leur coûter cher.

Trump, il faut l’avouer, a fait fort. Il a retourné en les bafouant les deux partis politiques principaux des Etats-Unis. Il a mis fin à deux dynasties politiques, l’une républicaine, l’autre démocrate. Il a changé le paysage politique du pays. Ce n’est pas mal pour un homme sans profil politique lui-même, qui a été à sa manière un démocrate new-yorkais bien plus longtemps qu’il n’a été le cham- pion des déshérités de l’Amérique profonde sous une bannière républicaine. Politiquement énigmatique, sans idéologie claire, c’est en revanche un homme qui affiche un tempérament et des appétits — qu’on pourrait même appeler des pulsions — totale- ment prévisibles. Il a un sens du pouvoir au fond monarchique, corrigé par des goûts populistes. Il adore, par exemple, le fast- food. Il n’a peur ni de la vulgarité, car il croit fermement que la richesse est à exhiber, ni éventuellement du ridicule. Il n’a eu aucune réticence, à soixante-dix ans, à évoquer ses prouesses sexuelles lors d’un débat politique pour la nomination républicaine devant des millions de téléspectateurs. Il lit peu et on imagine diffi- cilement qu’il aime les échanges d’idées. Ce n’est pas un hasard s’il dédaigne les conférences de presse au profit de Twitter qui permet la diffusion efficace d’édits et d’états d’âme en 140 carac- tères. Peter Thiel, le seul des grands magnats de la Silicon Valley à l’avoir soutenu, a évoqué la tendance de Trump, au cours de sa campagne présidentielle, de susciter l’association insolite de l’apo- calyptique et du comique9. A ce moment précis, force est d’ad- mettre que l’apocalypse risque de l’emporter sur le comique. A l’heure actuelle, il est impossible de prévoir les rebondissements éventuels des révélations en cours sur un complot vrai ou faux impliquant les relations de Trump avec la Russie. Nous découvri- rons la suite ensemble. On peut affirmer, en revanche, que per- sonne n’a jamais vu à la veille d’une inauguration présidentielle autant de scandales potentiels, un tel chaos médiatique. Egal à lui- même, Donald Trump n’arrête pas en même temps de se surpasser, rendant son avenir et le nôtre tout à fait imprévisibles.

Sous Obama, une telle conjoncture était tout simplement inconcevable. Hier soir, nous avons eu droit au dernier discours de notre Président sortant, son « Farewell Address » au pays et jamais la comparaison entre les deux hommes ne m’a paru aussi brutale. Pour sa dernière prise de parole présidentielle, Obama a logique- ment choisi Chicago, la ville qui avait lancé sa carrière politique. Une foule immense a fait la queue pendant des heures pour le saluer une dernière fois. Je n’y étais pas. En l’écoutant à la radio, j’ai pensé à ses débuts à Chicago, il y a huit ans, le soir de son élec- tion triomphale, alors qu’il annonçait à Chicago, à l’Amérique et au monde, ce qu’il espérait, ce qu’il voulait pour son pays et pour la planète. J’étais là, à Grant Park, au cœur de la ville, et j’avais la chair de poule. Huit ans plus tard, je ne l’ai plus, mais j’ai décou- vert de nouveau, hier soir, pourquoi j’admire profondément cet homme et ce qu’il a fait pour ce pays. Du début à la fin, face à toutes les provocations et à l’opposition d’un parti républicain majoritaire qui détestait tout ce qu’il représentait, l’homme le plus puissant du monde est resté patient et modéré. Une conduite per- sonnelle irréprochable. Pas l’ombre d’un scandale financier ou familial. Au bout de huit ans, ce qui m’a frappé en l’écoutant hier soir, ce qui m’a profondément ému, c’était son optimisme, malgré la défaite de son parti, malgré Trump. Car il nous disait en somme que, si nous prenions au sérieux nos devoirs de citoyen, les progrès qu’il constatait et énumérait pour nous les confirmer étaient inéluc- tables. Que Trump (qu’il n’a pas évoqué ou à peine) serait à terme insignifiant. Que c’étaient les citoyens qui changeaient un pays. Et pour un soir au moins, Chicago, sa ville, ma ville, l’a cru.

John Ireland

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