Au-delà du genre : parole, corps, politique, désir : Discussion de la conférence « Des hommes, des femmes, la guerre et le cancer : Langages, réalités, fictions » par Evelyne Accad. Par Cheryl TOMAN

Par Cheryl Toman

Cette conférence d’Evelyne Accad est l’aboutissement de quarante ans de recherches et de réflexions au cours desquelles Accad a formulé de nombreuses théories féministes qui servent de modèles pour les chercheurs et les chercheuses qui soulèvent des questions importantes sur l’influence des normes sociales et culturelles sur le statut de la femme arabe et plus précisément de la femme du Moyen Orient. Ses théories sont également essentielles pour ceux et celles qui travaillent sur le féminisme, ou plutôt sur les féminismes, et qui insistent sur l’importance de reconnaître l’intersectionnalité des multiples formes de discrimination que la femme subit. Ici, Accad se concentre sur la guerre et le cancer—deux réalités qui l’ont touchée directement et qui ont provoqué en elle un désir et un besoin de comprendre à un niveau encore plus profond les liens non seulement entre les deux mais aussi l’impact de chacun sur la femme précisément. Il faut dire, en fait, qu’avant les contributions pluridisciplinaires des chercheuses comme Accad dans les domaines des sciences sociales, des lettres, et même des sciences comme la médecine, la guerre tout comme le cancer a été analysée uniquement d’une perspective masculine qui a effectivement effacé la femme de l’histoire.

Malgré les recherches faites à partir des années 70 sur l’écriture féminine, notamment par Hélène Cixous pour son essai pionnier « Le rire de la méduse1 » dans lequel elle déclare « la femme doit écrire elle-même, » soutenues par la suite par des intellectuelles féministes comme Luce Irigaray, Monique Wittig, Catherine Clément, Chantal Chawaf, Julia Kristeva, et Elaine Showalter parmi d’autres, il nous arrive d’entendre encore aujourd’hui en 2017 le débat autour de cette question : la femme écrit-elle différemment par rapport à l’homme ? Et si c’est le cas–ou devrais-je dire plutôt–comme c’est le cas, comment arrive-t-elle à s’exprimer pleinement si elle est obligée d’utiliser un langage masculin et patriarcal ? Accad a débuté sa conférence par un exemple révélateur, une comparaison de la description de la ville de Beyrouth pendant la guerre, une perspective d’Elias Khoury contre une autre d’Etel Adnan. Ces deux paragraphes montrent de manière claire que la femme écrit très différemment par rapport à son homologue masculin ; on a du mal à croire que ces deux auteurs décrivent la même ville. Ce langage de notre société patriarcale s’infiltre non seulement dans la littérature mais aussi dans les recherches scientifiques et donc la chercheuse en travaillant fait face à un obstacle important que le chercheur ne connait pas. Il est donc intéressant de juxtaposer les théories sur la guerre proposées par Accad et celles défendues par des chercheurs hommes, ce qui illustre parfaitement ce que le féminisme apporte à ce sujet : un dialogue inclusif qui insiste sur une alternative au langage patriarcal. Accad souligne de plus que « la différence entre les auteurs hommes et femmes ne se trouve pas uniquement dans le style ou les techniques mais dans leur vision de la guerre et dans les solutions offertes ou ignorées. »

Il n’est peut-être pas surprenant que de nombreuses pionnières de l’écriture féminine du Moyen Orient viennent du Liban, car ce pays est connu surtout pour ses mélanges–de culture, de religion, de langues et d’ethnies, un lieu de tolérance et de liberté dans une région souvent dominée par de pesantes dictatures et miné par les problèmes d’ultra-conservatisme et même de fanatisme. Il est clair que le Liban connait comme ses voisins le terrorisme et la violence en dépit de cette liberté sans pareille dans le monde arabe. Malgré son apparence de femme libre, la femme libanaise lutte toujours pour ses droits dans le contexte politique, mais aussi à la maison et au sein de sa propre famille, car parfois les obstacles sociaux sont parmi les plus difficiles à franchir.

Mais Evelyne Accad et ses pairs du monde académique comme Miriam Cooke par exemple ont souvent souligné dans leurs écrits l’ironie du fait que certains qui s’étaient installés au Liban, précisément pour profiter de sa liberté d’expression, ont fini par chercher à régler leurs comptes sur le territoire libanais ; c’est malheureusement le désavantage d’une ouverture d’esprit d’un pays constamment entouré de conflit. Comme ces six écrivaines citées dans l’analyse d’Evelyne Accad le constatent, le Liban est forcément touché par la violence qui l’entoure et il lui est donc impossible de devenir un havre de paix ; une paix fragile est la seule possibilité.

Il faut dire que les théories d’Evelyne Accad sur la sexualité et la guerre étaient innovatrices pour la période et qu’elles sont toujours pertinentes aujourd’hui. Quand Accad avait commencé ses recherches dans ce domaine dans les années 70, elle était surprise d’avoir trouvé très peu d’analyses sur cette relation qu’elle considérait essentielle: à savoir que la violence et la guerre prennent racine « dans une sexualité mal vécue, conçues dans un système tribal basé sur l’honneur, la virginité, la possession, la jalousie et la propriété exclusive des femmes. » Vers la fin des années 80, Evelyne Accad et Miriam Cooke étaient les seules qui parlaient de cette relation entre la sexualité et la guerre d’une manière très approfondie et leurs recherches se complétaient.2

En 1991 pourtant, la guerre des Balkans éclatait dans ces pays voisins en Méditerranée, avec des cultures et des sociétés utilisant également un système basé sur l’honneur, la virginité, et la possession de la femme ; bref—les codes de masculinité qui se trouvaient à la racine de la guerre au Liban étaient quasiment les mêmes dans les Balkans. C’était surtout les écrivaines croates, serbes, et bosniaques qui ajoutaient à cette discussion lancée d’abord par Accad, motivées par ce que les femmes ont vécu dans les camps de viol pendant la guerre. Ces écrits ainsi que ceux des femmes militantes au Rwanda trois ans plus tard ont interpellé la conscience de chacun et de chacune et exigeaient une réponse internationale, menant enfin à la déclaration de l’ONU qui a reconnu officiellement en 2008 le viol comme arme de guerre. Mais tout comme au Moyen Orient, les autorités des pays des Balkans elles aussi traitaient à l’époque le féminisme d’idéologie bourgeoise occidentale décadente. Deux écrivaines croates féministes connues mondialement—Dubravka Ugrešić et Slavenka Drakuli

ont dû quitter leurs pays pour vivre en exil, ayant été accusées de trahison et d’être opposées à l’éveil national.3 Donc, ces deux femmes dont les écrits étaient diamétralement opposés à cette idée « homme-soldat-héros. » sont devenues les ennemis de la nation. La situation de ces écrivaines croates rappelle une question posée par Evelyne Accad pendant sa conférence : Comment une femme arrive-t-elle à « faire face à la guerre sans être détruite par elle et à trouver une forme de résistance non-violente au lieu de retomber dans la victimisation ? » Toutes ces écrivaines citées rejettent le système patriarcal et refusent les relations familiales traditionnelles tout en cherchant à transformer les valeurs de leur société mais l’arme de cette guerre est pourtant le stylo–ou plutôt l’ordinateur aujourd’hui—et c’est le seul choix d’arme possible pour ces femmes.

Finalement, il faut analyser ce rapprochement entre le langage du cancer et celui de la violence et de la guerre. Depuis la nuit des temps, de nombreux écrivains décrivent comment la guerre ronge un pays juste comme un cancer qui ronge un corps. Ce qui est nouveau pourtant chez Accad, c’était son analyse de l’utilisation des mots en médecine qui reflètent la violence et qui prouvent que le concept de la médecine moderne est un produit de la société patriarcale. Je ne suggère pas ici un rejet catégorique de la médecine moderne—au contraire—mais c’est quand même curieux de voir comment historiquement, la médecine occidentale surtout minimisait la médecine traditionnelle et questionnait la compétence des sages-femmes et c’est seulement maintenant qu’on commence à revaloriser ces éléments dans la médecine contemporaine, justement parce qu’on a de plus en plus de femmes-médecins. En 1971, le Collectif de Boston pour la Santé des Femmes a publié son livre devenu classique qui s’intitule : Notre corps, nous-mêmes, un ouvrage créé par un groupe féministe qui partageaient d’abord leur expérience négative de la médecine et qui ont fini par y questionner les normes dominantes, déterminées largement par les médecins-hommes même dans les nombreuses disciplines de la gynécologie. Les femmes du Collectif de Boston cherchaient une pluralité des voix et faisaient le constat de leur ignorance de leur propre corps, une ignorance imposée par la médecine moderne de l’époque. Lisant Notre corps, nous-mêmes dans les années 70, les femmes sont devenues conscientes de la manipulation de la médecine en ce qui concerne les choix des femmes vis-à-vis de la contraception, de l’avortement, et même de l’accouchement. Pour Accad, la violence de son traitement d’un cancer du sein rappelait la violence d’une guerre où dans les deux contextes, le corps de la femme devient un champ de bataille et ce n’est pas par hasard si les métaphores militaires et les images guerrières sont omniprésentes dans le vocabulaire médical en parlant du développement et du traitement d’un cancer. Vers la fin de sa conférence, Evelyne Accad parlait de façon métaphorique à propos d’un cancer des esprits et des mentalités lié à des dépressions qui ravage une jeunesse qui vit la guerre ou pour qui la guerre est une menace réelle tous les jours. Comme j’étais moi-même enseignante dans une université au Liban en 2007 après la guerre qui a eu lieu en été 2006, j’avais observé que ces jeunes du pays–qui n’avaient pas eu de souvenirs de la guerre civile ayant été trop petits à l’époque–étaient sous le choc, ceux qui s’étaient permis de critiquer leurs parents de leur refus de lâcher le passé se trouvaient brutalement dans la position de quelqu’un qui se croyait en bonne santé et qui vient d’apprendre qu’il souffre d’un cancer avec cette horrible sensation qu’on ne contrôle plus son destin.

Dans sa conférence, Evelyne Accad se concentrait sur six textes littéraires libanais de la période de la guerre civile mais je vous invite à penser également à d’autres contextes et à d’autres théories qui peuvent enrichir cette discussion sur « la relation entre sexualité, guerre, nationalisme, féminisme, violence, pacifisme, amour et pouvoir tels qu’ils sont liés au corps, au partenaire, à la famille, aux idéologies politiques, et aux religions » pour mieux comprendre pourquoi la femme est la plus touchée par la violence politique et sociale. Pouvons-nous citer d’autres théâtres de guerre au Moyen Orient aujourd’hui qui peuvent être analysés en citant les théories d’Evelyne Accad ? Comment les écrivaines de la plus jeune génération entament-elles ce sujet aujourd’hui—des écrivaines comme la Syrienne Samar Yasbek, auteure de l’ouvrage Les Portes du néant4 (2015), comme la Libanaise Sahar Mandour, auteure du roman 325 (2010), ou comme la Palestinienne Adania Shibli et son roman Nous sommes tous à égale distance de l’amour6 (2012)? Que disent ces écrivaines qui ne font partie ni de cette jeune génération ni de la génération des pionnières? Je pense plus précisément à Najwa Barakat et à son roman Oh, Salaam (2015)7 qui pose la question en effet : Le Liban vit-il actuellement une période post-guerre ou les Libanais sont-ils encore pris dans un cercle vicieux ?

Je tiens à remercier Evelyne Accad pour sa conférence éclairante et je remercie également Christiane Veauvy et Mireille Azzoug de leur invitation ; ce genre de séminaire est essentiel si nous voulons comprendre ces interconnexions en ce qui concerne la sexualité, la guerre, le cancer, le pouvoir, et le corps, et le langage.

1 Cet ouvrage initialement publié en 1975 se trouve dans une nouvelle édition chez Galilée intitulée Le rire de la méduse et autres ironies (2010).

2 Sexuality and War d’Evelyne Accad a paru d’abord en anglais en 1990, suivi de la version française intitulée Des hommes, des femmes et la guerre (1993). Miriam Cooke a écrit War’s Other Voices en 1987.

3 Ugrešić raconte son histoire dans Kultura laži (1996). Drakulić a écrit à propos de la même période dans The Balkan Express (1993).

4 Version originale en arabe intitulée Bawabat ard al-‘adam (2015).

5 Roman disponible en arabe et en anglais uniquement.

6 Roman paru à Beyrouth en 2012 sous le titre original Kullunâ ba’îd bidhât al-miqdâr an elhub.

7 Yaa Salaam (version originale en arabe, 1999). Ya Salam ! (version en français, Actes Sud, 2012)

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