Paul Vieille, ou la passion du populaire ! Par Nicolas Dot-Pouillard

En France, il est des penseurs oubliés. Le sociologue Paul Vieille (1922-2010) en fait parti. Son magistral Discours populaire de la révolution iranienne, écrit avec Farhad Khosrokhavar, est depuis longtemps épuisé. La féodalité et l’État en Iran, paru en 1975 aux éditions Anthropos, n’a jamais reçu l’attention pourtant méritée d’un éditeur pour le republier.
Un hommage intellectuel, sans doute trop tardif, s’imposait : c’est chose faite avec un ouvrage paru en 2017 aux éditions Geuthner, préfacé par Alain Touraine et postfacé par Edgar Morin, regroupant pas moins de 38 contributions. Méditerranée, mondialisation, démocratisation : le titre du livre entretient volontairement un certain flou, et semble embrasser des thématiques et des espaces larges. C’est aussi que l’œuvre de Paul Vieille est protéiforme. La première partie de l’ouvrage retrace le parcours d’un chercheur né en 1922, à Vallauris. Entré au Centre d’études sociologiques (CES) à Paris en 1952, il est également diplômé de l’École pratique des hautes études. Il part en Iran de 1959 à 1968, comme directeur de travaux à l’Institut de sciences sociales de l’Université de Téhéran. Il fonde la revue Peuples méditerranéens en 1977.
L’ouvrage s’attache également aux aspects plus méconnus d’un penseur hors-norme, sur des frontières tout à la fois méthodologiques et géographiques. Le lecteur y découvre un Paul Vieille aux accents marxistes qui se fait historien du Marseille médiéval et de son « aristocratie marchande », ou anthropologue de la Provence, sensible aux évolutions et aux révoltes du monde paysan des XVIIIe et XIXe siècles.
Sous le titre « Politique, religion, mouvement social, guerre », la troisième partie du livre porte plus spécifiquement sur le monde arabe et l’Iran. Behrooz Ghamari-Tabrizi décrit les effets de résonnance entre les œuvres de Michel Foucault et celles de Paul Vieille, autour de la révolution iranienne de 1979. Paul Vieille fut attentif, aux côtés du jeune Farhad Khosrokhavar, au discours et aux pratiques populaires des acteurs et des actrices mêmes de la révolution de 1979 : tous deux en ont tiré un magnifique tableau d’un soulèvement où l’islam est moins une « religion piétiste » qu’un lexique appelant à la justice sociale, privation économique et privation culturelle se confondant dans la perception des jeunes révolutionnaires islamistes de 1979 (p 359). Quant au monde arabe, les contributions de Clare Brandabur et Roger Nabaa rappellent son attachement à la question palestinienne d’une part, et son rapport particulier au Liban d’autre part. Le témoignage émouvant de Roger Nabaa, militant et intellectuel libanais autrefois fondateur de la Revue des études palestiniennes, dessine l’image d’un penseur français qui avait une singulière capacité à « écouter épistémologiquement l’autre », au-delà du « discours de la Modernité occidentale ».
La quatrième et dernière partie de l’ouvrage porte enfin sur les questions de « culture, globalisation, conviction et liberté » dans la pensée de Paul Vieille. John Ireland décrit de singulières correspondances entre l’appel de Paul Vieille à donner une voix « aux femmes, aux colonisés et aux classes populaires » et les écrits du romancier et homme de théâtre algérien Kateb Yacine, pour qui la langue française était « un butin de guerre » soutiré aux colons.
Paul Vieille, penseur oublié ? Les contributeurs de cet ouvrage répondraient sans doute non. Toujours est-il qu’il demeure à l’ombre du politique et des sciences sociales. Pour toute une jeune génération de chercheurs, pourtant, Paul Vieille pourrait être un exemple.
BIBLIOGRAPHIE
Hommage à Paul Vieille (1922-2010). Méditerranée, mondialisation, démocratisation, ouvrage publié par le groupe Initiative Paul Vieille, Préface d’Alain Touraine, postface d’Edgar Morin, Geuthner, 2017, 538 p. 
 
Paul Vieille au Salon :
Table ronde « L’actualité de Paul Vieille à l’écoute des peuples méditerranéens, de l’Iran et du Monde » le 5 novembre à 18h (salle Andrée Chedid)/ Signature de Hommage à Paul Vieille (1922-2010). Méditerranée, mondialisation, démocratisation à 19h (Geuthner).
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