Itinéraire partagé avec Paul Vieille : Contemporanéité, Chaos, Imaginaire et les étapes dans la pensée de Paul Vieille. Par ÉVELYNE ACCAD

ÉVELYNE ACCAD

Professeure émérite, université d’Illinois (USA) et Lebanese American University (Beyrouth)

Pour

Hommage à Paul VIEILLE au Liban

Tripoli (4 novembre) & Beyrouth (5novembre) 2017

Méditerranée et Chaos du Monde : Héritage de Paul Vieille en débats

Deux colloques internationaux en hommage à Paul Vieille se sont tenus à Paris les 29 et 30 novembre 2013 et à l’Université d’Illinois, Urbana-Champaign en mars 2014. Grâce à l’initiative de Roula Zoubiane, Marc Fenoli et Norma Issa-Arab nous avons pu organiser un troisième colloque au Liban les 4 et 5 novembre 2017. Ce colloque a montré, une fois de plus, s’il en était besoin, l’ampleur de l’influence de la pensée de Paul Vieille, la complexité de cette pensée et l’enthousiasme qu’elle a pu susciter de part et d’autre de la Méditerranée, dans la Caraïbe, aux États-Unis et ailleurs. Le besoin, voire la nécessité d’ouvrir et partager cet héritage, non seulement avec celles et ceux qui en sont déjà détenteurs mais aussi avec d’autres qui ne le connaissent pas, est rendu encore une fois évident.

On peut distinguer des étapes de dix à vingt années dans la vie de Paul : – La France, et en particulier la Provence (1940-1958) ; – L’Iran (1959-1968) ; – Le retour en France, Paris et notamment la création de la revue Peuples méditerranéens (1977-1997) ; – Les États-Unis, la globalisation et la création du site Peuples & Monde (1988-2003). Ces étapes furent ponctuées de transformations et de ruptures que nous avons tenté d’exprimer et de transmettre avec le souci de comprendre le cheminement de la pensée et de la vie de Paul, dans leur continuité sous-jacente toujours empreinte de complexité.

L’idée de lui rendre un hommage m’est venue peu après son décès le 25 septembre 2010. Je pensais le faire au Liban car c’est mon pays, mais c’était aussi un peu le sien, un pays qu’il aimait particulièrement et où on a souvent vécu à l’écoute du monde et de ses problèmes. C’est maintenant chose faite et j’en suis très heureuse et reconnaissante à toutes celles et ceux qui m’ont aidé à réaliser ce souhait.

Je cite Paul Vieille:

« Comment ne pas aimer ce pays, le Liban, parce qu’il était le tien et aussi parce que c’était l’un des rares pays au monde qui ne fut pas agressif, qui était convoité par tous et tentait de préserver son indépendance au milieu du tsunami général. Bien entendu il faudrait aussi parler et tenter de résoudre tant d’autres problèmes. Mais l’indépendance et la démocratie étaient la clef, la priorité. » (Courrier personnel)

Pour Paul, la division de la Méditerranée entre rive sud et rive nord semblait artificielle et faussée. Elle était pour lui objet de critique, comme il me l’écrivait:

« Il aimait ce pays, le Liban, parce qu’il avait la grâce, l’intelligence, la finesse de ces peuples mélangés du Proche-Orient qu’il avait côtoyés si longtemps, témoignant d’une très ancienne civilisation ayant façonné jusqu’aux vies quotidiennes. Il aimait aussi ce pays dont les paysages ressemblaient à ceux de la Provence … Le Liban, pour lui, était la porte du Proche-Orient, presque l’Europe et déjà le monde arabo- musulman, l’expression était de Berque, une expression ni heureuse ni exacte, parce que ce qui était désigné n’était ni entièrement arabe (comprenant le monde iranien souvent accolé au monde arabe parce que musulman) ni entièrement musulman (les chrétiens du Liban et d’autres régions à la base des religions monothéistes enracinées dans ce lieu si tourmenté) et tout l’élément païen comme dans les confins entre l’Iran et le Pakistan. C’était aussi la porte de la Méditerranée quand on arrivait de l’Est. » (Courrier personnel, c’est Paul qui parle même quand c’est quelques fois à la troisième personne.)

Parcours dans la vie de Paul Vieille:

Il y eut au moins quatre parcours dans la vie et la réflexion intellectuelles de Paul, tous ponctués de ruptures/transformations mais avec une réflexion centrale sur la culture au sens anthropologique du terme et sur la capacité d’initiative des couches populaires, rurales et urbaines, au passé et au présent, en France, en Iran et autour de la Méditerranée. C’est là le fil conducteur de sa pensée, étroitement lié chez lui à l’idée de justice, mais aussi à la réflexion sur le rôle des intellectuels de divers types. Il m’écrivait il y a quelques années alors que je l’interrogeais sur son cheminement:

Ce qui m’a toujours remué, troublé, conduit à réfléchir et agir, c’est l’idée de justice, peut-être mieux, l’idée d’équité. J’ai toujours été inquiété par le sort des déshérités, le marxisme a été pour moi un instrument intellectuel pouvant être utile au changement de la condition des prolétaires, je m’intéresse moins au devenir « scientifique » du monde qu’aux prolétaires et à leur imaginaire, c’est-à-dire à leur rêve de justice et d’équité, à leur rêve d’un autre monde. De ce monde rêvé on peut dire qu’il est le religieux des pauvres, l’absolu qui les hante. Je serais donc religieux ou en quête de religieux parce que moi-même hanté par ce rêve des prolétaires, par le prophétisme que l’on rencontre dans leur parole. Ma quête est bien entendu désespérée, c’est-à-dire à la fois optimiste et pessimiste. Optimiste parce que c’est la nature de toute quête, parce que le monde ne peut être vécu sans espoir, sans une attente, et pessimiste, parce que cet autre monde est sans cesse trahi par ceux qui le rêvent autant que par ceux qui ne le rêvent pas. Et pourtant il existe et se réalise lentement, très lentement.

On peut situer des tranches de dix à vingt années dans la vie de Paul : – La France, la Provence en particulier (1940-1958) – L’Iran (1958-1968) – Le retour en France et Mai 68, Paris et la création de la revue Peuples Méditerranéens (1968-1988) – Les Etats-Unis, la globalisation et la création du site Peuplesmonde (1988-2003). Ces étapes furent ponctuées de transformations et de ruptures que nous avons tenté d’exprimer et de transmettre dans cet hommage par souci de compréhension du cheminement de la pensée et de la vie de Paul.

Il m’écrivait sur le premier parcours de sa vie:

Ma première rupture, la plus importante, a été brutale, c’était la guerre. J’ai été balloté seul, j’avais à peine 20 ans, dans une Europe tourmentée, sans héritage intellectuel, sans héritage politique, sans savoir exactement qui j’étais, regardant la tourmente dont j’étais étranger : villes qui brûlaient, s’écroulaient, armadas dans le ciel, misère autour de moi. J’étais impassible, me promenant seul dans les décombres, fuyant les abris collectifs, hurlant parfois de peur sans le savoir. Le « trauma » de la guerre a été profond; à l’époque on ne parlait pas de trauma, on ne savait pas ce qu’était un trauma. Je ne savais pas ce qu’était un trauma ; le mot trauma, aujourd’hui encore, me parait toujours étrange. Peut-on dire quelque chose de cet état indicible sans ramener le sujet à la vulgarité? Ma famille m’a regardé comme un désaxé, malade de la guerre, elle a attendu que ça passe, mais ça n’est pas passé; dans les dix années qui ont suivi, étudiant, j’ai, en fait, erré dans Paris, toujours étranger, incapable de revenir à la réalité. Au cours de ces années, j’ai conçu une haine terrible de la guerre et de l’injustice, lentement je me suis construit une conscience politique et une conscience sociale sommaires. A la fin de ce processus, je n’avais, bien entendu, pas grand-chose de commun avec le gamin d’avant la guerre. Encore qu’on pourrait/devrait relire l’avant à l’aide de l’après…

Deuxième rupture/transformation importante, il m’écrit à propos de l’Iran qu’il découvre à la fin des années cinquante:

Une autre grande coupure a été ma rencontre de l’Iran. Au préalable, je dois souligner que dans mon travail socio-anthropologique, je n’ai jamais su rester neutre, je me suis toujours senti impliqué par/dans la vie des gens sur lesquels je travaillais; je ne suis jamais parvenu à les tenir comme objets inertes (ce qui pourtant est de bonne méthode!) ; bref, j’étais, je suis toujours romantique, mon travers étant de vouloir changer les choses lorsque je me trouve en présence de l’injustice. En Iran, l’injustice était immense; je m’étais investi dans le travail sur l’Iran où je ne résidais que grâce à des contrats précaires de six mois, parfois d’un an. Etranger, je ne pouvais m’impliquer politiquement. Je m’en étais bien gardé. Je devais alors m’impliquer au plan culturel, changer les représentations, celles de mes collègues et d’abord de mes collaborateurs. Partant de cette position, je devais m’attacher à comprendre ce qui se passait autour de moi, qui était inatteignable à l’aide de mes évidences culturelles françaises, donc me défaire de beaucoup de ces évidences qui n’étaient bien entendu pas seulement des instruments intellectuels, mais aussi des manières d’être, de vivre, de penser, de raisonner. J’ai donc effectué ce travail double qui consiste à me transformer moi-même pour tenter de transformer les autres. Je ne suis pas devenu iranien. J’ai acquis, comme disent les beurs aujourd’hui, une double culture qui a fait que je n’étais plus de culture française, sans être de culture iranienne.

La troisième rupture a correspondu à mai 68 et aux profondes transformations dans la société française (libérations de toutes sortes: de la parole, des femmes, des colonies, de la sexualité). Il confie que cette coupure, il l’a profondément ressentie lorsqu’il est revenu en France, il ne comprenait plus rien aux façons d’être et de penser. En plus, durant ses années d’absence, la scène intellectuelle française avait profondément changé. “J’étais en désarroi,” m’écrit-il. Il ressent le besoin profound de se libérer lui aussi! Il se tourne vers d’autres horizons, la création d’une revue exceptionnelle. C’est la naissance de “Peuples méditerranéens”. Et bientôt, suite à notre rencontre en 1978, ce sera la quatrième rupture.

A la fin des années 80, en 1988 pour être plus précise, me rendant compte que Paul ne pouvait obtenir un prolongement de son poste de directeur au CNRS, je le proposai pour un poste honorifique, George A. Miller Visiting Professor, à l’Université d’Illinois dans le département d’Anthropologie; j’occupais un poste dans cette Université dans les départements de Français, Littérature Comparée, Women’s Studies, African Studies, Middle East Studies et Honors program depuis 1973. L’année suivante, le poste de Paul dans le département d’Anthropologie fut transformé en Visiting Professor dans le département de Français jusqu’en 2003, date de ma retraite de cette Université. Nos activités à partir de 2003 furent transportées à Paris, pour des étudiants américains, avec la création d’un enseignement sur l’immigration et la globalisation dans une perspective multidisciplinaire avec analyses portant sur la ville de Paris et la culture française. Et cela jusqu’en 2008, même durant la lutte acharnée contre la maladie qui l’avait frappé dès 1994.

La douzaine d’années passées par Paul aux Etats-Unis fut riche en découvertes, voyages, et surtout la création de cours innovants, notamment sur le chaos dans les Sciences – mathématiques, physique – lié au chaos des sciences sociales: « Today’s World Chaos », « Le chaos et l’imaginaire », « Postmodernité, Roman, art et société », « Idées post » « Critiques littéraires : continuités et discontinuités ».

Nous avons toujours lié les analyses et présentations de nos cours à la condition des femmes qui était mon souci majeure auquel Paul s’est toujours rallié et impliqué, m’encourageant à aller toujours plus loin dans ma réflexion à cet effet. C’est lui d’ailleurs qui me conseilla de choisir la Tunisie pour ma deuxième année de bourse Fulbright (j’avais le choix entre la Jordanie, l’Egypte, et la Tunisie, le Liban ayant été écarté pour cause de bombe à l’ambassade américaine ayant dévasté le lieu, 1982) il me dit que j’y trouverais un mouvement de femmes parmi les plus vivants du Monde Arabe. Et c’est bien ce qui se produisit et donna lieu à ma découverte d’un mouvement de femmes extraordinaires et pionnières dans l’émancipation de la femme arabe (voir mon roman Blessures des Mots: Journal de Tunisie1 qui décrit cette année mémorable)!

Aux Etats-Unis, dans notre enseignement, l’idée du chaos dans les sciences à comparer au chaos des sciences sociales fut inventée et développée par Paul, elle fut reprise ensuite dans plusieurs ouvrages écrits par divers auteurs aux Etats-Unis surtout. Il est important de souligner à quel point Paul était innovateur et créateur dans sa recherche de liens inhabituels ouvrant des perspectives dans la recherche et les différents domaines scientifiques et artistiques.

Cet enseignement aux Etats-Unis fut pour lui un grand moment comme il m’écrivit:

« j’avais enfin eu le loisir de travailler intellectuellement, de comprendre, non pas la culture étatsunienne mais le mouvement intellectuel occidental de la fin du XXème siècle et de mettre en perspective mon expérience de « l’Orient ». » 

Il s’investit à fonds dans l’enseignement de cours innovants qui ne pouvaient être enseignés qu’aux Etats-Unis, faisant les liens entre différents domaines. Ces conférences et enseignements furent donnés dans différentes universités américaines mais également dans de nombreux pays étrangers de la Méditerranée, du Mashrek et du Maghreb (Egypte, Liban, Turquie, Suisse, Norvège, Portugal, Suède, Tunisie, Maroc, etc.) Ces voyages furent aussi une opportunité pour interviewer des gens des couches populaires (voir mon article2), pour alimenter nos travaux de recherches et de publications.

1. Recherches : Chaos et anomie

Le concept de chaos des sciences physiques appliqué aux sciences sociales, fut créé par Paul, puis développé dans une réflexion commune. Ce concept s’articulât sur l’idée de chaos et anomie.

Frappés de l’absence ou de l’insuffisance dans les sciences sociales d’outils conceptuels pour penser des phénomènes apparemment aberrants des sociétés contemporaines comme la drogue, le terrorisme, la croissance extrêmement rapide de la population, les graves problèmes écologiques, l’émergence de nouvelles maladies liées à l’environnement, des mouvements inexplicables comme la révolution iranienne et bien d’autres du même type, etc., nous avons été attirés par le concept de chaos et à partir de lui nous avons tenté de repenser un concept des sciences sociales, celui d’anomie.

Nous n’étions pas en mesure d’aller très loin dans la compréhension de la théorie du chaos puisque nous n’avions de formation en sciences exactes et que notre perspective sur la théorie du chaos était largement extérieure. Cette lacune a été comblée en invitant des collègues, professeurs de l’université d’Illinois spécialisés dans ces domaines.

a – Du positivisme au chaos. Une rupture épistémologique.

Le livre de Pierre-Simon De Laplace, Essais philosophiques sur les probabilités, paru en 1814, fut un moment essentiel de la pensée scientifique, en même temps il posait le paradigme en rapport avec celui de chaos. Le déterminisme absolu trouvait son origine ou, au moins était lié au souci de prévision et de contrôle de la nature. Cette relation entre la science et le contrôle de la nature était la position normative du XIXe siècle.

Ce mythe laplacien du positivisme dans les sciences fut l’un des mythes sur lesquels vécut le XIXe siècle. Le positivisme, dans son mode cognitif, c’était le goût pour les lois simples réglant le devenir de phénomènes simples, discrets, les mesures dont on disposait étaient postulées exactes parce qu’elles répondaient au besoin de savoir pratique de l’époque.

Henri Poincaré, dans les années 1880, découvrit ce que l’on appellera, trois quarts de siècle plus tard, la sensibilité aux conditions initiales. Mais ses intuitions furent abandonnées par lui-même et demeureront ignorées jusque dans les années 1960, à l’époque où Smale les reprit pour découvrir ce qu’il nomma les systèmes chaotiques. La prévision météorologique est d’un grand prix pour beaucoup d’activités humaines, et fut le paradigme de la position positiviste, de ses difficultés, de son mythe et de son abandon final. Elle mit cependant en échec la pensée positiviste. Lorsque Von Newman mit au point les premiers ordinateurs, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, il s’imaginait que, grâce à eux, on allait pouvoir saisir en même temps une telle quantité de données que l’énigme serait résolue. La prévision apparut cependant impossible à long ou même à moyen terme.

Aujourd’hui, le positivisme tend à être abandonné au profit d’une recherche plus globale. La physique du XXe siècle, avec la théorie de la relativité avec la théorie du chaos, élimina l’illusion newtonienne d’un espace et d’un temps absolus, et rejeta le phantasme laplacien d’une prédiction déterministe3. A partir d’une situation donnée, l’évolution laissait place à de l’incertitude. La question était cependant de savoir si dans les sciences de la nature, cela signifiait que le devenir était tout de même soumis à un ordre ou si du désordre se mêlait constamment à l’ordre, et si donc il y avait de l’innovation dans la nature.

La notion de science du chaos indiquât que les frontières de ce qui était conçu comme pensable, rationnel, était désormais dépassée, que l’on entrait dans ce qui était conçu comme impensable. La science ne se concevait plus de limites; elle s’autonomisait d’une perspective pragmatique, opérationnelle, elle donnait la priorité à la compréhension.

Le concept de chaos dans les sciences de la nature, avait trois implications épistémologiques :

– L’intérêt porté à ce qui jusque-là était considéré comme exception, comme marginal, terra incognita. Le chaos désignait de nouveaux territoires, des interactions jusque-là non reconnues, de nouveaux champs de recherche supposant de nouveaux outils, de nouveaux modes d’approche.

– Les espaces relevant du chaos, ne furent plus considérés comme marginaux, comme désordre, mais comme ayant une signification en eux-mêmes. On étudiait donc l’ensemble de l’évolution d’un système, ses points de bifurcation, ses états critiques, ses changements de phases.

– Le souci de connaissance se débarrassait du souci pragmatique, de cette idée que la science n’avait de sens que par ses applications.

Une question fut de savoir pourquoi, à un moment donné, la science abandonnait une position épistémologique pour une autre? Un historien des sciences comme Thomas Kuhn4, un physicien et une philosophe comme Iliya Prigogine et Isabelle Stengers5 insistaient sur l’autonomie de la science. Michel Foucault6 montrait qu’à certaines époques apparaissaient en différents sites de la pensée des changements structurels similaires.

Ces changements relevaient donc de la culture, de sa transformation et non des choix des individus. La culture, ajoutait Foucault, constituait les individus et non l’inverse. Elle possédait une vie autonome. Pour Kuhn, il y avait la science normale et la science conduisant aux révolutions scientifiques. Les révolutions scientifiques étaient des innovations partant des énigmes de la science normale, qui, au lieu de tenter de les faire entrer dans le cadre des paradigmes anciens, existaient au prix de modifications plus ou moins légitimes, cherchant de nouvelles solutions, de nouveaux paradigmes. Le compte-rendu que James Gliek donna des milieux dans lesquels la science du chaos s’était constituée attestait que les scientifiques à l’origine de cette pensée furent marginalisés, eux-mêmes anomiques dans le milieu scientifique attaché à la science normale qui était la leur.

Comme l’avait remarqué Foucault, il y eut synchronie entre des innovations scientifiques et des innovations culturelles structurellement semblables. Elles apparaissaient au même moment dans des domaines différents des sciences naturelles, dans des laboratoires étrangers les uns aux autres et des transformations analogues intervenaient dans les sciences humaines, dans la philosophie. Il y eut aussi coïncidence temporelle entre les révolutions scientifiques et culturelles et les transformations de la société: les recherches et les découvertes que l’on regroupait sous le terme de chaos débutèrent dans cette période des années 60 où les sociétés occidentales entrèrent en transes qui furent pour elles un tournant.

Le paradigme central du mouvement social des années 60 fut la relation bien-être/mal-être; soit la relation dialectique entre la consommation, comme mode universel de relation au corps, à la vie, à l’espace, aux autres, à la société, au monde, et l’insatisfaction de cette relation, de cette réification. Les individus donnant ces transformations à voir, exprimaient de façon paroxystique cet imaginaire, le devançaient. Qu’ils fussent scientifiques, se situant en marge de la recherche normale, ou marginaux des faubourgs, leur anomie exprimait le désir de dépassement de la société, le désir d’un ailleurs, une négation radicale de l’institué, et la recherche d’un nouveau sens.

b. Le concept de chaos et les sciences sociales.

Dans les sciences de la nature, la notion de chaos désignait l’espace où les paradigmes de compréhension jusque-là utilisés devenaient inopérants, où de nouveaux paradigmes devaient être utilisés pour comprendre. Les sociétés actuelles nous étaient de la même manière incompréhensibles, elles évoluaient de façon erratique comme lors des changements de phase en physique, et la question se posât de savoir s’il y avait quelque chose à savoir ou pas, et, s’il fallait interroger ces formes apparemment aberrantes que nous rencontrions. Nous devions donc étudier parallèlement ces formes quelque fut leur éloignement apparent, leur appartenance à des disciplines scientifiques différentes. Pour comprendre l’acception qui fut donnée au concept d’anomie il nous fallut brièvement revenir aux origines des sciences sociales.

c. L’anomie

La sociologie remontant à Auguste Comte, il nous fallut poser la question que Comte se posait, se situant dans la filiation de la philosophie des Lumières, effrayé par la Révolution française, événement chaotique par excellence, catastrophique. Comte fondât un nouveau mythe, le mythe positiviste, celui d’une science qui devait remplacer tous les autres modes de relation au monde et, en même temps, fonder une société de progrès. Celle-ci devait conjurer « l’anarchie intellectuelle », le chaos politique, social et moral qui s’était ouvert avec la révolution. La société, pensait-il, devait être réorganisée par la science qui garantissait une histoire sans crise.

Durkheim fut l’héritier intellectuel de Comte, et dans cette mesure il définit la sociologie comme science de l’institution, de ce qui est cristallisé dans les institutions. Durkheim se trouvant devant des faits inexplicables dans la perspective positiviste, il s’interrogeât sur des faits tels que la Commune de Paris ou la guerre de 1870, que l’optimisme positiviste d’un développement scientifique et industriel continu, d’une marche inéluctable vers le progrès ne pouvait comprendre, changements destructeurs, négateurs de l’idée de progrès.

Durkheim créa alors le concept d’anomie. Les périodes de mutation étant des périodes où la totalité organique se décomposait, le désir devenait alors infini du fait-même de la mutation; et ce débridement du désir, cet éréthisme se manifestait par des conduites anomiques, c’est-à-dire dont aucune règle déterminant la normalité ou l’anormalité, ne pouvait épuiser le contenu et la compréhension. L’anomie résulterait ainsi de l’investissement par l’infinité du désir, d’individus que cet investissement-même saisissait d’illuminations fulgurantes.

L’anomie fut réduite par Durkheim à ce qui ne répondait ni à la norme ni à la contre-norme. Elle n’avait pas de sens en elle-même. Le hors-norme était le marginal, l’inexpliqué, l’inexplicable. Les marges ne furent considérées que par rapport aux institutions, au centre qui les définissait comme marges.

Depuis les années 60, le problème du changement s’est posé avec une nouvelle vigueur aux sciences sociales. Face à un chaos qui attendait d’être pensé, qui réclamait qu’un sens lui soit donné, plusieurs attitudes se distinguèrent.

(i) Dans la réflexion anthropologique (chez Balandier par exemple. Le désordre. 1988) ordre et désordre sont inséparables, le désordre laissant subsister en creux l’ordre et le confortant. On est en présence d’une pensée de la reproduction des sociétés, dans l’alternance de moments d’ordre et de désordre, cette pensée occulte l’anomie comme négation radicale de l’institution, invention, innovation.

(ii) Pour la sociologie de l’action, le social est mouvement ou soumis à ce qui est en mouvement, il est producteur et produit (Touraine), instituant et institué (Castoriadis), il est à la fois actif dans sa propre constitution, et passif comme récepteur du nouveau; les conflits, les rapports sociaux, les mouvements sociaux prennent place dans ce mouvement général.

(iii) Le désordre, le chaos actuel des sociétés est regardé comme dans les sciences physiques: apparent, il contient certaines régularités, un certain ordonnancement. Ce que est considéré comme désordre, comme chaos, recèle un ordre que nous sommes incapables de percevoir, habitués que nous sommes aux normes d’un monde révolu.

En Occident, cette position reproduisit sous une nouvelle forme le modèle néo-libéral d’une société sans pouvoir, d’une société harmonieuse grâce à la quasi-absence de l’Etat, le marché fut l’ordonnateur du chaos social, il lui conféra un ordre réel que nous devions reconnaître. Le chaos fut un mécanisme d’auto-organisation. Durant cette période d’extraordinaires bouleversements du monde, nous assistâmes à un retour à l’utopie libérale. Dans la littérature académique par exemple, deux des best-sellers ont été: John. Rawls, A Theory of Justice, 1971, et Robert. Nozick, Anarchy, State and Utopia, 1974.

(iv) Le dernier courant se situe dans la filiation de Nietzsche : « O mes frères! Où est le plus grand danger qui menace tout avenir humain? N’est-il pas chez les bons et les justes! Chez ceux qui parlent et sentent ainsi dans leur cœur : ‘Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi; malheur à ceux qui veulent encore chercher ici!’  » (Ainsi parlait Zarathoustra. 245) Nietzsche conçoit le désordre comme nécessaire à la vie, comme nécessaire au mouvement de la société. Seul le désordre est vivant, est inventif. L’anomie n’est pas seulement inversion, subversion, négatif du positif, elle est création, anticipation d’un non-encore vécu.

Comment dans cette perspective avons-nous abordé le concept d’anomie?

(i) Il ne s’agissait pas d’expliquer l’anomique, de tenter de l’inférer à partir de ce qui se donnait comme normal, ou de tenter de l’expliquer de façon mécaniste, déterministe à partir des contradictions, des transformations de la société, du milieu, de l’inconscient, de l’idéologie. Les contradictions, les transformations, le milieu, l’inconscient, l’idéologie existaient bien, mais le propre de l’anomie qu’elles engendraient, du débridement du désir qu’elles provoquaient, était l’innovation, l’invention.

(ii) L’anomie est constituée essentiellement comme tentative de reconstruction utopique, comme innovation radicale dépassant l’expérience immédiate de la société, de ses institutions, rêvant à une patrie imaginaire, à un foyer d’identité selon les termes de Ernst Bloch. L’anomie est une anticipation du non-vécu sur le vécu, une projection de l’être au-delà de l’être donné (Ernst Bloch).

Le concept d’anomie, dans les sciences humaines, correspondant dans une certaine mesure au concept de chaos dans les sciences de la nature, l’analogie fut frappante entre les mouvements désordonnés, imprévisibles selon le déterminisme laplacien, engendrés par la sensibilité aux conditions initiales, et l’ébranlement d’une société du fait, par exemple, du passage du rural à l’urbain, qui ouvrait les portes de l’effervescence de l’imaginaire, du débridement du désir, du désir infini, de l’éréthisme, de l’anomie, moment de plus grande fragilité, où tout devient apparemment possible et qui peut s’ouvrir tant sur le désastre, sur le chaos et la mort plutôt que sur le renouveau. Le système avance sans savoir d’où il vient (Palmor). De la même manière, l’anomie comme désir infini, ignorance ou refus des satisfactions que ce désir pouvait trouver jusque-là, est une dynamique qui ignore le passé, qui avance sans savoir d’où elle vient.

L’utilisation de la notion de chaos dans les sciences sociales eut surtout l’intérêt de mettre l’accent sur un interface entre les sciences, d’en montrer à la fois les analogies et les différences. Elle permit de se démarquer du concept d’anomie tel qu’il fut jusqu’ici ordinairement entendu, ou, davantage, de le connoter de façon différente, nouvelle.

La notion de chaos développée par Paul au début de son séjour aux Etats-Unis marqua le développement de notre recherche, des cours que nous allions enseigner et des appels à diverses fondations susceptibles de financer nos projets. Cette notion se reflète dans bien des activités que nous avons eues aux Etats-Unis durant son séjour, ses recherches et son enseignement. Elle explique aussi l’évolution de sa pensée partant de Peuples Méditerranéens à Peuples Monde.

2. Cours enseignés:

Les cours que nous avons créés et enseignés couvrirent la notion de chaos, la théorie littéraire, la postmodernité, etc.; parmi quelques exemples, il y eut:

1). Le Chaos et l’Imaginaire: Encore Heureux Qu’on Aille Vers la Mer

D’un monde se détraquant : bombe démographique, explosion urbaine, faillite de l’Etat-nation dans ses fonctions de régulation, faillite du développement, énormité de dettes écrasant et grevant l’avenir d’une partie du monde, la plus grande, chômage, nouvelle pauvreté, économie informelle, drogue, remous identitaires, sectes et fondamentalismes, terrorismes (celui de l’Etat et les autres), révoltes dites de la faim, révolutions considérées parfois comme anti-révolutions, épuisement de la société civile, fin de l’histoire, sans compter les menaces de catastrophe écologique majeure, et d’embrasement atomique, etc., nous avons repéré et analysé le chaos du monde au travers de penseurs et théoriciens sur le sujet, grands prêtres du crépuscule. Parmi les grandes questions examinées il y eut: les motifs d’inquiétude, le roman engagé à se désengager, l’imaginaire du roman et de l’art des temps présents, l’imaginaire dans sa dimension multidimensionnelle et comme produit de l’imagination se saisissant du futur du présent, anticipant le futur du chaos présent, l’imaginaire des acteurs sociaux directement impliqués dans les formes du chaos que les pensées alternatives telles que l’éco-féminisme, les mouvements de non-violence, l’économie alternative, et toutes les constructions imaginaires des mouvements alternatifs. Cours multidisciplinaire et multiforme utilisant à la fois les films et documentaires, l’analyse de romans, et les débats avec des auteurs et exposés théoriques, se référant à des aires culturelles différentes: pays arabo-méditerranéens, Afrique au Sud du Sahara, France.

2. Postmodernité Roman, art et société

Le postisme, ou la postmodernité, terme polysémique à sens contradictoires: tantôt une époque et tantôt un projet, tantôt une rupture et tantôt un futur antérieur, tantôt la fin des grands récits et tantôt un nouveau grand récit, tantôt le renouvellement du projet des Lumières et tantôt sa liquidation. Mais n’est-ce pas le propre de tous les grands moments de transformation, que des sens divers s’en disputent l’interprétation?

Au cours des deux ou trois dernières décennies, des changements considérables ont modifié notre façon de voir et de penser. Il ne fait pas de doute que nous avons changé d’époque. De l’art à la guerre, le cours procède à une lecture transversale des changements qui sont intervenus, et s’interroge sur leurs articulations (postmodernité et postfordisme, postmodernité et communication, postmodernité et politique par exemple). Des auteurs tels que Roland Barthes, Jean Baudrillard, Reda Bensmaïa, Pierre Bourdieu, Serge Daney, Marcel Duchamp, Xavière Gauthier, Julia Kristeva, Jean-Francois Lyotard, Henri Michaux, Hamadi Rdissi, Lucien Sfez, Boaventura de Sousa Santos, Tzvetan Todorov, Yves Velan qui à un titre ou à un autre ont contribué à la critique de la modernité ou au débat sur la postmodernité sont convoqués et confrontés. Des études anthropologiques et sociologiques sont par ailleurs versées au dossier.

Le vide qui s’est créé, l’exacerbation des discours avec un vide total des contenus, conduisit à une forme de rétroversion de l’histoire, pas du tout une révolution vers l’avant mais une involution ou une réinvolution. L’effondrement de l’Union soviétique par exemple n’ouvrit pas sur quelque chose de clair, sur un projet d’avenir, mais sur un devenir indéfinissable dans le quel les mots n’ont plus de sens.

On retrouve ici le pessimisme radical de Baudrillard, au-delà duquel il professe que nous sommes dans une phase nouvelle, que la modernité est arrivée à un point extrême, la touchant dans sa totalité, que nous sommes en présence d’un phénomène socio-historique total, d’un nouveau moment de l’histoire des sociétés.

D’où la critique que fait Baudrillard de la théorie marxiste de la valeur. La consommation devient de plus en plus un langage des différences de goûts et de statuts. Dans l’hyper-réalité de l’âge des médias, les biens et les signes se confondent, et aussi s’estompe l’opposition entre l’apparence des choses et la réalité. Les signes ne se réfèrent plus à un monde extérieur, mais à leur propre réalité, le système qui produit les signes. D’où la théorie de la postmodernité de Baudrillard : la TV prend la place du réel, les choses réelles sont celles que montre l’écran. La politique devient une annexe du show-biz. La critique est remplacée par l’extase de la communication » (une « séduction banale », une fascination imbécile où toute sorte de jugement devient impossible).

2 Critique des notions de postmodernité

Critique de Baudrillard : un paradoxe extraordinaire chez lui est que sa postmodernité est aussi un « métarécit » (meta-narrative) totalisant (celui des médias comme force motrice de la fin de l’histoire. Les masses étaient une invention de la modernité, liée à la plupart de ses rapports sociaux; aujourd’hui nous vivons « à l’ombre des masses silencieuses », c’est-à-dire dans un monde ou l’effondrement du mythe des masses fait imploser toutes les significations dans un « trou noir ».

Ce pessimisme post-moderne est lié à la crise d’intellectuels européens formés par 1968. La notion de « fin de l’histoire » trouve sa source dans l’échec de 1968. Ces intellectuels sont dès lors marginalisés et le sont davantage encore dans les années 80 par le « nouveau réalisme », le nouveau professionnalisme et la « culture d’entreprise ».

2-1 Ce qui reste dans la postmodernité, ce qui reste stable dans la catastrophe ou la tradition du moderne (Francesco Alberoni)

La catastrophe a commencé à la fin des années 60. Elle s’est concrétisée dans la chute de l’idéologie marxiste et le désespoir qui en est résulté chez tous pour qui le marxisme avait été pendant longtemps un point de référence positif ou négatif. Cependant dans la postmodernité un certain nombre de choses de la modernité subsistent : la rationalité instrumentale, l’importance de l’individu, la science moderne autonome des pouvoirs, fondée sur des règles de caractère moral, la démocratie comme fondement d’institutions politiquement acceptables (discrédit par exemple de la notion de démocratie populaire, effondrement de la critique de la démocratie formelle, etc.), l’économie de marché.

2-2 La « transfiguration » de la société

Pour Michel Maffesoli

La notion de postmodernisme peut être utilisée comme un instrument, un levier méthodologique pour lire transversalement la période actuelle. Une manière d’être ensemble a disparue et une autre se met en place. Cela se dénote dans les apparences dans ce qui apparaissait insignifiant, épidermique, de surface et qui lorsqu’on l’examine en détail prend de plus en plus d’importance. C’est ce que M.M. a cherché à faire dans son livre Au creux des apparences (Plon, 1990). Le moderne reposait essentiellement sur l’accent mis sur la raison, sur l’importance accordée à l’avenir, sur les moyens pour atteindre une fin, sur des notions d’identité immobiles, définies par les catégories de sexe, de profession, d’éducation, d’idéologie. Aujourd’hui nous entrons dans le temps des tribus, dans celui d’identifications successives, souples, labiles, poreuses, qui conduisent à des micro-regroupements, à des micro-identifications. Ces identifications se fondent sur des apparences qui paraissaient jusqu’ici frivoles, goûts, façons d’être, de s’habiller, etc.

En d’autres termes, le lien social se transforme, et il n’est plus produit par en haut (l’Etat nation, les partis, églises, etc., mais par les individus).

Le lien social s’est transformé, les sociétés postmodernes actuelles n’ont plus grand chose à voir avec ce qu’elles étaient au temps de la modernité. Non seulement les gens ont fait d’un coup le saut dans l’histoire la plus moderne au travers de l’universalisme concret de la technique, mais cet universalisme a complètement transformé leur rapport au monde.

2-3 Critique des théories de la Postmodernité

1968 n’a pas annoncé seulement le déclin de l’ouvriérisme, du productivisme, de la hiérarchie, des partis politiques centralisés, mais aussi l’affirmation de nouvelles identités, l’ouverture ou la généralisation de nouvelles luttes d’émancipation: femmes, races, sexualité, écologie, l’entrée en jeu de mouvements autonomes. En outre, l’action n’avait jusque-là qu’un lieu : le politique. Les lieux où se reproduit la société, où se reproduit le système capitaliste, le rapport de l’homme à la femme, la sexualité, les rapports dans la famille, la vie quotidienne dans son ensemble, n’étaient pas des lieux légitimes d’action. C’était le privé. Les choses ont changé à ce moment là.

La question est donc de savoir ce qu’est la fin de l’histoire. Le mouvement social continue, pluriel, inégal, concret, sur de nouvelles voies sans les grands intellectuels qui sont en fait marginalisés; l’idée de la justice sociale, celle de « préparer un monde meilleur pour nos enfants » sont des « récits guides » (guiding narratives) bien différents de ceux de Lyotard, qui mobilisent davantage de gens que les lamentations sur la fin de l’histoire.

L’écrasement de la double nature de l’être, partagé entre la réalité (principe de réalité) et le rêve d’un ailleurs, que prophétisait Herbert Marcuse dans l’homme unidimensionnel, et Baudrillard à sa suite ne s’est pas actualisé. Le monde est plus instable que jamais.

La pensée « fatale » des temps nouveaux ignore les effets des médias transnationaux; ils n’ont pas seulement pour effet de contraindre à acheter, ils lient aussi les gens transversalement, au-delà des limites de genre, de classe, de race, de région, de nations. Par exemple la musique populaire crée des « communautés d’affects » plus que des « communautés d’intérêts ». Loin de « l’autisme psychique » (Baudrillard), de « l’affaiblissement des affects » (waning of affects, Jameson), il y a là de nouvelles formes de lien social et donc de nouvelles bases possibles pour le mouvement social. Voir par exemple le Rap, le jazz et d’autres musiques qui ont constitué les noirs en communauté internationale. Des communautés interethniques se constituent aussi.

3. Critiques littéraires : continuités et discontinuités

Un certain nombre de théories critiques ont été choisies parmi les plus marquantes de la vie littéraire depuis un siècle (Roland Barthes, Hélène Cixous, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Sigmund Freud, Gérard Genette, Edouard Glissant, Lucien Goldmann, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard, Georg Lukacs, Claude Lévi-Strauss, Abdelkebir Khatibi, Jean-Paul Sartre, Tszvan Todorov, etc.). Ces théories critiques sont essentiellement de langue française. Nécessairement. Mais il n’est pas possible de les isoler dans un débat qui, surtout depuis la seconde guerre mondiale, est planétaire. L’objet du cours n’est pas de présenter une histoire même schématique de la critique, mais de choisir un certain nombre de ses lieux et d’en montrer continuités et discontinuités. Le cours est alternativement composé de séances d’enseignement consacrées à telle ou telle théorie critique, ces séances ayant la forme de cours ex-cathedra, et de séances que l’on pourrait dire de travaux pratiques, au cours desquelles s’examine l’application de la théorie critique précédemment analysée à une œuvre particulière. De façon à accuser les contrastes entre théories critiques, on se propose de les appliquer à tour de rôle à un même corpus de texte. Dans cette perspective, l’œuvre de Gustave Flaubert a été retenue qui a été le sujet de maints débats.

De Peuples Méditerranéens à Peuples Monde:

1. Création du site http://www.peuplesmonde.com (restructuré maintenant sous http://www.peuplesmonde. net):

– La période présente est un tournant gigantesque dans le devenir du monde. Tout en même temps, le pôle socialiste s’est effondré, l’Etat Providence des sociétés occidentales s’est épuisé dans les formes de production qui soutenaient son existence, la construction des économies nationales dans ce que l’on appelait le Tiers monde, en large mesure, a échoué, une nouvelle révolution technologique modifie profondément les conditions de production et d’échange ainsi que les relations de travail et les formes de lutte sociale, une offensive de grande envergure est lancée par les Etats Unis pour imposer sur le monde à la fois leur domination et, sous le nom de globalisation, celle du marché, finalement la relation des peuples au monde s’est radicalement modifiée, même si cette transformation qui appartient à notre quotidienneté, passe inaperçue.

Peuples & Monde choisit de se situer dans une perspective politique générale, celle des luttes « anti-globalisation » qui, à n’en pas douter, seront centrales au cours des prochaines décennies. Peuples & Monde n’en est pas pour autant une revue militante. Revue trimestrielle de recherche, elle situe « l’anti-globalisation », dans la multiplicité de ses formes, à l’horizon de sa problématique et de sa réflexion. Sur cette toile de fond, aucune théorie politique, philosophique, littéraire, scientifique n’est privilégiée; l’ouverture n’excluant pas les débats théoriques à propos de la globalisation, de l’anti-globalisation, et de l’ensemble des questions que l’une et l’autre peuvent soulever.

– Par globalisation s’entend la mondialisation dans l’ordre/désordre qui tend aujourd’hui à être imposé : l’univers asservi aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour le seul profit des compagnies transnationales, contraint à l’idéologie unique de la liberté d’entreprise et du marché, contrôlé militairement par l’OTAN, dirigé politiquement par les Etats Unis, chef de file intransigeant d’un impérialisme désormais collectif (Etats Unis eux-mêmes, Europe, Japon).

Peuples & Monde n’est pas plus antimondialiste que le mouvement auquel est attribué le même qualificatif. Parce que le processus de mondialisation, poursuivi depuis plusieurs siècles, est irréversible; il a façonné en profondeur toutes les sociétés du globe. En outre, parce que la mondialisation n’est pas qu’une détermination économique, la conséquence de l’extension du capitalisme, l’universalisation des techniques de production, d’échange, de communication, la constitution de firmes opérant à l’échelle du monde, la standardisation mondiale des marchandises, la formation d’un marché international de la main-d’œuvre impliquant de larges flux migratoires, etc. La mondialisation des consciences est devenue un processus civilisationnel qui a progressé et continue de progresser plus rapidement que le processus de mondialisation économique per se. Il s’ouvre sur deux attitudes concomitantes et contradictoires : sur le désir d’accéder au marché mondial et aux bienfaits qu’il fait miroiter, et, en même temps, en raison de l’impossibilité d’y accéder, de la frustration du désir, sur la contestation du système mondial. La mondialisation entrée dans la conscience des peuples, s’ouvre alors sur le sens de l’unité du monde, sur le souci du destin du monde dans son unité, sur le sentiment de solidarité entre les peuples, et, au plan politique, tantôt sur l’aspiration à la démocratie, à la justice sociale et politique, tantôt sur des délires authenticitaires.

Peuples & Monde se situe dans le mouvement social, concret, multiple, inégal, inventif qui s’articule sur le socle idéel de la mondialisation des peuples, et se manifeste dans des mouvements organisés ou non organisés, structurés ou non structurés : mouvements des paysans pauvres, mouvements des périphéries urbaines, mouvements pour la préservation de l’environnement ou la construction d’un environnement durable, mouvements de résistance informelle et mouvements de lutte active contre la globalisation, mouvement des femmes et mouvements féministes qui sont partie intégrante du mouvement social, etc. Dans les cadres économiques-sociaux de la « nouvelle économie », les luttes sociales, déstabilisées dans leurs anciennes formes, se recomposent, de nouvelles stratégies de contestation se construisent ou s’affirment, un processus général de renouvellement s’engage. Peuples & Monde s’efforcera de suivre ces mouvements, de réfléchir sur leur dynamique, sur les articulations théoriques et pratiques, actuelles et possibles des ensembles qu’ils composent.

– Le rôle de l’Etat (des Etats) dans la contestation de la globalisation est une question centrale; elle ne peut être évitée. Le « système des nations » (en fait des Etats) se décompose. Au cours de cette décomposition, l’Etat est instrument d’articulation sur le système mondial, sur ce qui, aujourd’hui a pris la forme de la globalisation. Dans le cadre de la globalisation advenue, l’Etat deviendra-t-il, peut-il devenir instrument de contestation? Dans quelles conditions? Le rapport de l’Etat à la nation qui était celui de l’époque de la construction de économies nationales (« Etat modernisateur dans une nation arriérée ») ne s’est-il pas en quelque sorte inversé, les peuples ne sont-ils pas désormais protagonistes de la contestation du nouvel ordre mondial si bien que  » le respect de la souveraineté des Etats dans leurs frontières actuelles » devrait être subordonné au mouvement des peuples? A l’inverse, l’imperium ne favorise-t-il pas les mouvements identitaires afin de disloquer les Etats existants (Chine, Irak, etc.), et se subordonner les peuples, si bien que « le respect de la souveraineté des Etats dans leurs frontières actuelles » devrait être le préalable de toute stratégie de contestation? Il n’entre pas dans le rôle de Peuples & Monde de prendre position dans ce débat, mais par contre, de l’ouvrir, poursuivre, approfondir dans ses différentes dimensions; dans ses implications quant aux formes de lutte notamment : contestation armée, dirigée, organisée par l’Etat ou luttes dites non-violentes – dont la violence s’exerce par le langage, par des actions symboliques, par la désobéissance civile, par l’appel à l’opinion, etc.

– La fin des Etats nations à prétention totalisante ouvre immanquablement (même si certains d’entre eux sont supposés résister mieux que d’autres) une ère nouvelle que l’on promet chaotique : résurgences identitaires, revendications communautaires et séparatismes, multiplication des mafias et extension de leur emprise tant sur le système financier que sur la vie quotidienne, multiplication d’espaces urbains et ruraux échappant à toute autorité, expansion, faute de régulation étatique, d’un capitalisme sauvage, accompagné de l’extension du chômage et de l’exclusion, développement des économies dites parallèles principalement articulées sur la drogue voire sur les armes, constitution d’autorités non étatiques contrôlant lâchement des pans entiers de l’économie, de la société, de l’espace, etc. A ce sombre tableau d’un prochain avenir possible a été attribué le nom de Nouveau Moyen Age, en référence à une époque réputée sinistre. Cette représentation du Moyen Age, construite tardivement, est, on le sait, erronée. La référence prend toutefois un autre sens lorsqu’on redresse l’image : tandis que l’unité politique de l’Empire romain se décomposait, que la société se fragmentait, les peuples reprenaient possession de leur espace, s’appropriaient l’héritage, et maintenaient l’idée d’universalité. A n’en pas douter, les temps à venir méritent qu’on les observe dans toute l’ampleur de leurs convulsions mêmes.

Peuples & Monde porte tout particulièrement son attention sur les moments de crise sociale – révolutions, guerres civiles ouvertes ou larvées, changements de régime, mouvements de sécession, etc. – non pas à leurs dimensions politiques dont d’autres se préoccupent largement, mais à ce qui d’ordinaire n’a ni voix ni écho non seulement dans les médias, mais jusque dans les revues de sciences sociales : le discours des « gens » dans lequel s’exprime un imaginaire qui produit l’événement et que l’événement libère. Ces voix jusque là refoulées, bien souvent seront rapidement rendues au silence : tout à la fois, donc, voix de rupture et voix de vaincus, dont la connaissance éclaire la logique des crises et de leur déroulement, la construction de l’interprétation des crises (a posteriori même, étouffer l’insolite), mais aussi le long et souterrain cheminement de l’imaginaire des peuples.

– L’urbain est le paradigme de la crise, du chaos du monde. Par ses immenses rassemblements, par l’absorption de ce qui était il n’y a pas longtemps l’urbanité et la ruralité, par l’intensité des communications, par sa disjonction de l’appareil productif, etc., il est une forme nouvelle de l’existence collective. Il n’est encore qu’un espace en rupture de passé (la ville, la campagne), privé de centralité, balkanisé, insatisfaisant, invivable pour quiconque, malade de drogues et de stress, dont les habitants fréquemment ne sont que sous-citoyens, un lieu de dépossession, pour tout dire « l’anti-ville ».

En même temps, l’urbain est le lieu d’une vie intense, d’inventions, d’une sociabilité nouvelle, de la multiplication des activités artistiques et culturelles, des nouveaux mouvements sociaux, de nouvelles institutions non marchandes, d’une société civile nouvelle, créative face aux Etats privés d’imagination, etc. Dans l’urbain, se manifeste la tendance à la repossession, à la réappropriation du monde, l’urbain est virtualité d’un monde, et doit être appréhendé comme tel. Crise, chaos, doivent être pris dans le sens non-normatif, de moment de passage, de moment d’intense déstructuration-restructuration.

– Dans la connaissance des groupes et groupements, du microgroupe à la société globale, Peuples & Monde privilégie l’approche interactive. Chaque unité se définit, construit son identité, façonne et modifie sa culture, organise et réorganise ses formes d’activité, se structure et restructure par/dans ses relations de toute nature avec d’autres unités. Le champ des interactions n’a pas de limites, action et réaction ne sont pas nécessairement du même ordre. La connaissance des groupes et groupements et de leurs interactions relève donc d’une discipline transversale qui ignore les frontières des disciplines académiques et les convoque toutes. Cette discipline reste à inventer.

  • Revue de sciences humaines et sociales au sens large, Peuples & Monde se consacre résolument à la contemporanéité. Elle ne commente pas l’actualité; l’actualité nourrit sa réflexion sur le long terme. Peuples & Monde n’est pas une revue d’histoire; elle recourt à l’histoire chaque fois que le présent convoque le passé : son discours n’est donc pas dégagé d’épaisseur historique, il cherche à saisir les temps présents comme procès de continuité-discontinuité, de déterminations-inventions, comme mouvement de déstructuration-restructuration dans un devenir permanent. Peuples & Monde n’est pas une revue universitaire, elle est libre des contraintes et tabous académiques, mais exigeante au plan de la qualité de la pensée, de la scientificité, de l’écriture. Son domaine est, si l’on peut dire, ce qui bouge, se transforme, change dans tous les domaines de la vie (individus, sociétés, économie, travail, pouvoir, identités, croyances, langues, rapports de genre, etc.). Peuples & Monde disqualifie les études quantitatives qui laissent échapper ce que les classements ne peuvent saisir, préfère la connaissance des marginalités, parce qu’elles sont le point d’imputation de tensions, de rêves collectifs. Peuples & Monde ignore les œuvres de culture sans résonance actuelle, mais est attentive aux innovations, échanges, migrations, débats tant dans les sciences humaines et sociales, que dans les arts et la littérature.

  • Peuples & Monde est une revue internationale par son comité de rédaction, par ses contributeurs, par son contenu. Pour des raisons pratiques, les articles utilisent deux langues de communication, le français et l’anglais; les résumés sont publiés en anglais, arabe, espagnol et français.

En 2009, malgré la maladie qui le cloue en lit la plupart du temps, et les nombreux voyages entre la maison et l’hôpital, Paul élabore une théorie de restructuration du site peuplesmonde:

2. Restructuration du site:

Le site P&M, ouvert au début de l’année 2004, eut cinq ans en 2009, un an avant la mort de Paul. Ces années avaient permis de se rendre compte des difficultés de l’entreprise, de la lourdeur de l’organisation envisagée au départ; elles avaient aussi servi de banc d’essai pour la gestion intellectuelle du site. Surtout, les conditions dans lesquelles le site avait été créé n’existaient plus.

La première décennie de ce siècle s’étaient ouverte avec la folle tentative des années bushiennes de faire du monde l’Empire Etatsunien. Moins de dix ans suffirent pour conduire cette tentative au désastre. Une série de revers en signale l’échec : enlisement militaire en Afghanistan et en Irak, contestation populaire grandissante de la domination étatsunienne, effondrement de la diplomatie étatsunienne de domination sur l’ancien empire soviétique – le pétrole d’Asie centrale échappe aux EU et retourne sous contrôle russe – formation d’un monde politique multipolaire avec l’affirmation de puissances nouvelles Chine, Russie, Inde, Europe, crise sans précédent par dessus tout du capitalisme, qui est d’abord une crise des Etats Unis. La mise en place progesssive, lente de l’Empire monde, un moment occultée, n’en continue pas moins, avec l’affirmation tendantielle d’institutions nouvelles, de conduites nouvelles, d’une culture-monde nouvelle. P&M avait (trop) centré son intérêt sur la critique de la politique étatsunienne ; le site en revient à son intention centrale, suivre, décrypter, critiquer les transformations qui conduisent à une configuration politique et anthropologique nouvelle du monde.

Comme nous pouvons le constater, Paul a eu un cheminement exceptionnel grâce aux différentes étapes citées dans cette présentation, développement couronné par ces années de travail et d’enseignement aux Etats-Unis où nous avons pu élaborer une réflexion unique sur les problèmes du monde actuel, grâce surtout à l’approche créatrice et originale de Paul qui faisait des liens entre les différentes disciplines aussi bien dans les sciences sociales que dans les sciences appliquées. Il serait nécessaire de pouvoir continuer cette réflexion, ce colloque du Liban y ayant contribué magnifiquement.

Nous avons constaté que ses travaux, inédits et manuscrits, sont dispersés. Connu souvent surtout au travers de la revue qu’il avait créée Peuples Méditerranéens, un lieu d’expression d’une pluralité de points de vue en sciences sociales puis en critique littéraire, lié à la notion d’échanges Nord-Sud, Est- Ouest, il est moins connu sur d’autres aspects. Ses livres, sa recherche, son parcours, ses articles, son site internet Peuplesmonde créé comme prolongement de la revue pour refléter la globalisation, méritent approfondissement. Nous appelons donc d’autres occasions pour la reprise de ces échanges ici ou dans d’autres lieux géographiques. Nous envisageons des prolongements, des traductions, d’autres rencontres dont nous pourrons parler dans la conclusion de ce colloque et hommage.



La méditerranée et autres interrogaons de Paul VieilleHéritage en débat

Paul Vieille, aimer et penser la méditerranée compliquée



1 Blessures des Mots: Journal de Tunisie, (roman). Paris: Côté femmes, 1993. Dernière publication:  Blessures des mots: Journal de Tunisie/Wounding Words: A Woman’s Journal in Tunisia. Collection “Créations au féminin”, dir. Michèle Ramond (Paris: L’Harmattan, 2016) édition bilingue, avec de nouvelles préfaces de femmes tunisiennes Dr. Khedija Arfaoui et l’un des personnages du roman, Amel Ben Aba. Les filles de Tahar Haddad (adaptation pour le théâtre, Tunis: Médina, 1995).

2 « Oum Achraf, une femme entre mythe, rêve et réalité, » L’insistante, La insistente. Deuxième partie : Les mutantes/Las mutantes, avec CD. (Edition Michèle Ramond) México/Paris: Adehl Rilma2, Traverses, 2008.

3 Gleick James, Chaos: Making a New Science, New York, Viking, 1987, p. 6.

4 The Structure of Science Revolution, University of Chicago Press, 1962.

5 La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la Science, Paris, Odile Jacob, 1979.

6 The Order of Things : An Archeology of Human Sciences, New York, Pantheon 1970.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s