À Istanbul, la leçon de résistance des « profs de la paix »

AFP

Depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, les milieux de l’opposition sont dans le viseur du gouvernement turc. Après les journalistes et les représentants d’ONG, c’est à présent au tour des universitaires. 147 signataires d’une pétition pour la paix, en janvier 2016, comparaissent devant la justice. Ils sont accusés d’avoir fait de la « propagande terroriste ». Rencontre au tribunal avec ces intellectuels que le gouvernement essaie de faire taire.

CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE. CAMILLE GUILLOT

C’est devenu un rituel de se retrouver à neuf heures sur l’esplanade du palais de justice. On cherche un visage connu à travers la foule, plus ou moins nombreuse selon les jours. On se salue, de la main ou d’un sourire, pour se donner du courage. Puis les centaines de voix s’unissent dans le cadre d’une conférence de presse, signe de solidarité, résonance d’un cri commun contre l’injustice. Triste rassemblement lorsque l’on atteint les couloirs du tribunal, celui de toute une partie de l’intelligentsia stambouliote. Les blagues fusent malgré la tension due aux procès. « C’est comme se retrouver à un cocktail sans les petits-fours », lance un professeur. On se charrie sur la couleur des cravates, tenue de rigueur oblige pour passer devant le juge.

Cent quarante-sept universitaires sont appelés à la barre. Ils sont accusés de « propagande terroriste » en faveur du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. Leur crime ? Avoir signé une pétition pour la paix, intitulée « Nous ne serons pas complices de ce crime », publiée le 11 janvier 2016, critiquant la reprise des opérations militaires dans le sud-est du pays. La pétition a été signée, dans un premier temps, par 1 128 intellectuels turcs et plus de 300 étrangers, parmi lesquels le linguiste et penseur politique américain Noam Chomsky. La réaction des autorités ne s’est pas fait attendre. Le 24 janvier 2016, lors d’un discours devant la chambre de commerce de Kayseri, dans le centre du pays, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, les accusait d’être « les acteurs d’une terreur académique ». Une semaine plus tard, quelque 1 000 personnes supplémentaires signaient la pétition en guise de solidarité. Depuis, selon un rapport publié par l’Association des académiciens pour la paix, à l’origine de la pétition, 380 des signataires ont été licenciés par décret-loi, 76 par les présidents d’université et 25 ont dû démissionner.

un cours de droit au juge

Ibrahim Kaboglu, l’un des experts en droit constitutionnel les plus réputés du pays, devait enseigner à la Sorbonne cette année en tant que professeur invité. Son passeport a été confisqué. Lors de son audience, il a présenté lui-même sa défense. Un passage attendu et remarqué. Le bruit courait dans les couloirs : « Le professeur Ibrahim donne un cours de droit constitutionnel au juge. » Quarante-cinq minutes, seul, face au juge et aux procureurs, dans une toute petite salle bondée. « Cela ne devrait pas être un cours dans la mesure où cette pétition ne devrait même pas faire l’objet d’un procès pénal. Ce simple fait est déjà une sanction contre nous. Tous les recours nous sont également fermés », répond l’intéressé. En plus de quarante ans de carrière, Ibrahim Kaboglu n’a jamais vécu une telle situation. « Du point de vue de nos acquis juridiques, la situation en Turquie est inédite. Nous sommes dans une zone de non-droit. Il y a une épée de Damoclès au-dessus de la justice. » Dans la salle d’audience pourtant, la phrase « La justice est le fondement de l’État » trône en lettres d’or au-dessus de la tête du juge. « Un vrai théâtre alors qu’il n’y a plus de justice dans ce pays », soupire l’un des universitaires sur le pas de la porte.

Quelles sanctions seront prises à la fin des procès ? Personne ne le sait. Reconnaissable entre tous, Özgür Müftüoglu, chevelure grise ébouriffée, petites lunettes rondes et l’œil malin, fait partie des inconditionnels présents à chaque audience. « Nous sommes convoqués au cas par cas alors qu’il s’agit d’un seul et même dossier. Ce n’est pas normal. Ils essaient de nous épuiser, de nous diviser. Mais cette stratégie ne fonctionnera pas. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de participer à absolument toutes les audiences », explique le professeur en sciences sociales, limogé en mai 2017.

Un calendrier circule par messages afin de suivre les dates des audiences. Il y en a eu 70 en décembre. Certains professeurs présents dans les couloirs n’ont reçu aucune convocation. « C’est étrange, glisse l’un d’eux pendant une pause. Mais je m’attends à être convoqué tôt ou tard. »

La chasse aux intellectuels

« Aujourd’hui, en Turquie, quelqu’un peut nous assassiner car nous sommes directement ciblés par le plus haut responsable de notre État. Nous sommes considérés comme des dissidents », explique le professeur Kaboglu.

Les purges massives dans le pays ont vu des universités vidées des professeurs de tout un département, des cours ont tout simplement été annulés du programme. L’université francophone de Galatasaray à Istanbul, créée par un accord franco-turc en 1992, n’a pas échappé à la règle. Vingt-cinq professeurs sont sous le coup de la justice. « Tous nos professeurs du département de sociologie sont touchés par les procédures judiciaires », s’énerve Erçin. Des étudiants sont devant le palais de justice pour manifester leur soutien. Une écharpe aux couleurs rouge et orange de l’université autour du cou, un drapeau sur lequel on peut lire « Touche pas à mon prof ! » à la main. Estomaqués par la situation, ils s’inquiètent pour leur avenir. « C’est la terreur d’État, il n’y a pas d’autres mots, confie Lara, une doctorante en philosophie. Mon directeur de thèse est signataire de la pétition. Je ne suis même pas sûre qu’il puisse continuer à superviser mon travail académique. S’il n’y a plus de professeurs, il n’y a plus d’université. »

Cette pression sur le corps enseignant commence déjà à se faire ressentir. Des universitaires ont décidé de quitter le pays pour échapper à la répression. En France, le Programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil (Pause) a été créé, il y a un an, pour accorder des financements aux établissements d’enseignement supérieur et aux organismes de recherche publics projetant d’accueillir des scientifiques en situation d’urgence. « Sur les 98 scientifiques accueillis par notre programme, 60 % sont des Turcs, explique Laura Lohéac, la directrice exécutive du programme. Pause est un programme ouvert à tous et nous ne pensions pas forcément accueillir autant de Turcs, mais la situation politique du pays a changé la donne. »

Les professeurs toujours en poste en Turquie, quant à eux, n’osent plus parler ouvertement. « C’est l’essence même du chercheur de questionner. Si nous ne pouvons plus critiquer, interroger, alors il n’y a plus de science ! » s’insurge Özgür Müftüoglu.

Les Universitaires pour la paix, comme ils sont désormais surnommés, dénoncent ces pressions académiques exercées par le gouvernement. Ils tiennent pour preuve une décision prise par décret-loi en novembre 2016 : les recteurs d’université ne sont plus élus au sein de la faculté mais sont désormais nommés par le chef d’État, Recep Tayyip Erdogan, parmi trois candidats proposés par le Conseil de l’enseignement supérieur. Si la procédure est sensiblement la même en France, les Turcs y voient une énième tentative d’instrumentalisation des institutions par le gouvernement en place. L’exemple le plus cité reste la nomination, en novembre 2016, de Mehmed Özkan en tant que recteur de la célèbre université du Bosphore à Istanbul, frère d’un député de l’AKP (le parti de la Justice et du Développement).

« Le gouvernement de l’AKP fait d’une pierre deux coups. Ce sont des procès politiques, mais ils essaient aussi d’exterminer toutes les activités scientifiques exercées librement », explique Tül Akbal. Du haut de son 1,50 mètre, Tül donne de la voix pendant les conférences de presse. Devant le portique de sécurité pour accéder à la salle d’audience, c’est encore elle qui organise les entrées et sorties des auditeurs. Un thé à la main, elle enchaîne les cigarettes et les coups de téléphone. « Nous nous relayons car cela commence à devenir très prenant et fatigant », admet-elle, son fameux sourire toujours ac­croché aux lèvres certes, mais les yeux cernés en plus. « Je ne sais pas jusqu’où tout cela va aller, mais il ne faut pas abandonner. »

Alterner les jours au tribunal pour tenir dans la durée. C’est la nouvelle stratégie pensée par les Universitaires pour la paix. Il va leur falloir une bonne dose d’endurance, les procès se succèdent jusqu’en mai 2018.

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