Travail gratuit et guerre des valeurs, par Maud Simonet

Les appels gouvernementaux à la solidarité et au bénévolat ne sont pas des nouveautés historiques. S’adressant en particulier aux femmes, la gratuitisation du travail participe de la casse du service public qui a fragilisé la capacité de réponse à la pandémie.

La frontière entre les confiné.es et les autres, les caissières, aides-soignantes, infirmières, d’ordinaire « invisibles » désormais surexposé.es, au double sens du terme, à la fois sur-visibilisé.es dans l’espace public et mis.es en danger, par leur métier a relancé des débats fondamentaux sur la valeur du travail et sur son genre.

Mais alors que la crise du coronavirus met en évidence la sous-valorisation de ces activités professionnelles, en majorité exercées par des femmes, qui apparaissent pourtant dans le contexte actuel, et de façon criante, comme essentielles, et même vitales, elle met également sous le projecteur d’autres formes d’activités que les activités professionnelles, des activités que d’aucuns qualifieraient spontanément de « hors travail » et qui sont, là encore, en majorité exercées par des femmes. « Élans de solidarité » des Français.es qui s’engagent bénévolement auprès des soignant.es, jeunes volontaires en service civique inscrit.es par Martin Hirsch dans le plan de déconfinement, étudiant.es en soin infirmiers « réquisitionné.es », couturières qui font des masques bénévolement, parents qui font l’école à leurs enfants… Plusieurs textes féministes ont vite souligné les dangers pour les femmes de la vie confinée en mettant en miroir la charge du travail domestique qui leur était massivement assigné et les risques auxquels l’emprise de la vie domestique, ses dominations, ses violences pouvait les confronter. Mais à cette importante exception près, qui concerne principalement les activités domestiques et qui s’inscrit explicitement dans la tradition matérialiste d’analyse de ce travail gratuit massivement assigné aux femmes « au nom de l’amour » ou de leur « nature féminine »

Il nous semble pourtant que l’analyse du travail en temps de Covid-19 nous invite au contraire à ne pas limiter ce débat fondamental à la seule partie rémunérée de nos activités. Plus que jamais la « crise » que l’on vit aujourd’hui, la crise que l’on nous présente mais aussi celle qu’on nous a construite, incite à regarder le travail par sa face gratuite, et par toute sa face gratuite, qui se déploie bien au-delà de la maison. C’est ce que l’on se propose de faire ici, avec les moyens du bord

L’appel aux bénévoles en temps de « guerre » … comme en temps de paix

Rien de mieux qu’un petit décalage dans le temps et l’espace pour ne pas confondre plus grande visibilité et nouveauté et faire « attention aux excès de vitesse »

À parcourir la presse internationale aujourd’hui en ces temps d’épidémie, les grandes puissances occidentales ne seraient pas en reste de « call to service », et bien au-delà des frontières étatsuniennes, nombreux.ses sont les citoyen.nes qui ont répondu à « l’appel ». Le New York Times titrait ainsi il y a quelques semaines, à propos de la Grande-Bretagne que pour combattre le Coronavirus, le pays avait levé une « armée de bénévoles » faisant référence aux plus de 750000 personnes s’étant mobilisés suite à l’appel lancé par le gouvernement britannique, deux jours après le confinement, pour soutenir le National Health System et apporter de l’aide (et notamment de la nourriture) aux personnes âgées. En France, le 23 mars dernier, Édouard Philippe avait appelé lui aussi les Françaises et les Français à un « effort de solidarité nationale » demandant la mise en place d’une réserve civique pour accompagner notamment les personnes âgées. Quelques jours plus tard, dans le Parisien, le Secrétaire d’État Gabriel Attal saluait les 250 000 personnes ayant rejoint cette réserve civique transférée pour l’occasion sur la plateforme « jeveuxaider.gouv.fr » et les 45 000 déjà « mobilisées ». Il déclarait voir là, dans ces « torrents de bonne volonté » qui se déversaient sur cette plateforme, « l’illustration de la « philosophie de la société de l’engagement » défendue par le chef de l’État. »

L’étude du « call to (volunteer) service » étatsunien est intéressante par la continuité qui se cache derrière son « exceptionnalité ». Même en dehors des périodes « de crise », l’appel au bénévolat, ou à des formes d’engagements citoyens indemnisés comme le « civic service », y est une politique courante et relativement légitime dans les services publics. Depuis Kennedy au moins, tous les présidents américains l’ont pratiquée sous une forme ou une autre, le plus souvent lors de leur discours d’investiture ou du State of the Union, en consacrant plus ou moins d’argent pour financer ces différents programmes et orienter ainsi, dans tel ou tel secteur de l’action publique (social, éducation, sécurité, environnement…) le développement du bénévolat. Le «  call to service  » n’existe donc pas seulement en temps de crise aiguë, il y est seulement plus visible, plus massif et sans doute davantage mis en scène… par le recours au registre de la crise justement, et a fortiori à celui de la « guerre ».

Ce dernier permet, de construire une situation comme urgente, de lui conférer une certaine exceptionnalité, et donc in fine de justifier l’appel… La « War on Poverty » conduite par Johnson a eu son lot de programmes publics d’engagement bénévoles ou volontaires

Les « torrents de bonne volonté » qui se manifestent pendant les crises nourrissent en réalité de longs fleuves qui coulaient déjà avant elles et qui ont peu de chance de se tarir par la suite. 45 ans après l’appel d’Abraham Beame, les bénévoles constituent aujourd’hui une main d’œuvre essentielle à l’entretien des parcs et jardins de la ville de New York

Les politiques du travail gratuit, une partie du problème plutôt que sa solution ?

Ce recours à l’engagement des citoyen.nes dans les services publics s’est aussi largement développé et institutionnalisé en France ces vingt dernières années à travers le soutien politique au bénévolat, la création et le financement d’un service civique et son récent déploiement dans les services publics, la mise en place d’une réserve civique, ou encore le développement de programmes locaux – et de débats nationaux – sur le bénévolat comme contrepartie aux allocations du RSA

Devant l’urgence de la crise sanitaire, Gabriel Attal en appelait ces dernières semaines aux bénévoles et aux jeunes en service civique. Et pour mettre en œuvre le déconfinement Martin Hirsch, le directeur général de l’APHP, annonçait dès le mois d’avril, qu’il faudrait « mobiliser plusieurs milliers de volontaires » dans les prochains mois. Mais ce que Gabriel Attal et Martin Hirsch oublient de préciser, c’est que, à l’hôpital, comme à Pôle Emploi, dans les MSAP ou dans l’Éducation Nationale, ces jeunes volontaires en service civique étaient déjà là, bien avant la « guerre » contre le coronavirus. Et ils étaient déjà « au front »

Ces différentes formes de travail invisible et gratuit – celui des bénévoles, des volontaires, celui des soignantes aussi qui travaillent souvent bien au-delà de leurs heures rémunérées, ou encore celui des « étudiant.es stagiaires » – ont sans doute permis de faire tenir, tant bien que mal – et plutôt mal que bien si l’on en croit les cris de détresse lancés par les soignant.es depuis plus d’un an – un service public hospitalier sous doté en personnel statutaire et en matériel. Et l’on pourrait sans doute en dire de même d’une grande partie de nos services publics sous tension, l’enseignement supérieur et la recherche notamment.

À ce titre, et en prenant au sérieux les valeurs portées par celles et ceux, bénévoles, réservistes, volontaires en service civique, qui s’engagent aujourd’hui mais aussi et surtout en prenant très au sérieux la valeur (économique) de leur « aide » c’est à dire de leur travail, on peut se demander si ce recours étatique au bénévolat ne fait pas in fine davantage partie du problème que de sa solution.

La lecture de cette crise que porte le registre de la guerre et de la mobilisation générale, dans lequel se glisse aisément l’appel aux volontaires, c’est celui d’une attaque soudaine, menée par un virus dépeint de manière quasi anthropomorphique comme un ennemi invisible qui nous aurait pris par surprise. Or comme l’écrit très justement Nicolas Haeringer, « un virus ne prolifère pas sans hôte. Il n’a aucune forme d’autonomie, de libre arbitre, pas même l’embryon d’une volonté. Un virus ne nous dit rien. Nos réactions, notre vulnérabilité, la rapidité avec laquelle nous sommes touché.es, affecté.es, confiné.es, mal soigné.es (malgré le dévouement de soignant.es) dit en revanche beaucoup de nous. »

Certes, la « gratuitisation » du travail n’est pas le seul élément de ces politiques de rigueur et de « casse » menées au cours des dernières décennies dans les services publics, mais elle en est assurément un pilier, et l’un des plus difficilement contestables puisque c’est au nom de valeurs considérées comme moralement positives qu’elle peut se mettre en œuvre. Ce travail gratuit, c’est au nom de la citoyenneté, requalifiée ici en solidarité et participation à l’effort national, que l’on nous invite depuis les sommets de l’État à l’offrir. Et c’est bien aussi notre bonne citoyenneté, notre solidarité qu’il vient montrer. Tout comme le travail domestique des femmes vient attester socialement de leur valeur de mère, le travail bénévole donne à voir notre valeur de citoyen. « Des Français formidables » s’intitulait ainsi le dossier du Parisien du 12 avril consacré à des portraits de Françaises et de Français bénévoles auprès des soignant.es, quand un article du Monde une semaine plus tard évoque lui « une insurrection de la bonté ». Unanimement célébrées, ces formes de « travail citoyen » encouragées et appropriées par l’État sont difficiles à contester, surtout en plein cœur de la crise ; les couturières belges et françaises qui ont ici et là questionné leur absence de rémunération ou mis en perspective le « scandale des masques » et l’industrialisation de leur production bénévole, en ont au départ largement fait les frais sur les réseaux sociaux.

Ces formes de « travail citoyen » s’inscrivent pourtant à leur manière dans les processus de déreglementation, de désinstitutionnalisation et d’individualisation du travail qui caractérisent le traitement politique du travail dans notre système capitaliste actuel. Elles constituent à ce titre une face civique de la néolibéralisation du travail aujourd’hui. Une face civique et une face féminine, car le travail gratuit, bien au-delà des couturières reste massivement une affaire de femmes.

Une face, enfin, dont le bénévolat constitue le versant « choisi », « librement consenti » mais qui comporte aussi à l’autre bout du spectre, un visage bien plus coercitif et autoritaire. Car le travail gratuit des un.es n’est pas le travail gratuit des autres, et si certain.es sont invité.es à offrir leur contribution bénévole et publiquement remercié.es de le faire, d’autres, réquisitionné.es, n’ont pas d’autres choix que de se la faire prélever.

Enrôlées gratuitement de gré… ou de force

« On se sent utilisées pour le bénéfice des établissements de santé » déclare à Mediapart Aline, 20 ans, étudiante en deuxième année dans un Institut de Formation aux Soins Infirmiers au Mans. Aline était en stage dans un service de soins palliatifs quand la crise sanitaire est déclarée. Lorsque celui-ci est interrompu, elle se porte volontaire dans la réserve mobile et est réquisitionnée pour travailler en Ehpad. Alors que comme de nombreuses étudiant.es en soin infirmiers elle a en poche, depuis la fin de la première année, son diplôme d’aide-soignante, et alors qu’elle exerce effectivement un tel travail, Aline est rétribuée en tant que stagiaire, soit 38 euros par semaine… Le cas d’Aline, ou des quelques autres étudiantes interrogées parMediapart est loin d’être isolé. Plusieurs communiqués ont été publiés par des organisations étudiantes et/ou syndicales, par des responsables politiques locaux ou nationaux, par des soignant.es et des stagiaires elles-mêmes pour dénoncer l’usage, par l’ARS, de ces étudiant.e.s en soin infirmier, « réquisitionné.es » en tant qu’ « étudiantes en stage », payé.es entre 0,8 et 1,4 euro de l’heure et envoyé.es en première ligne. « On a l’impression de ne rien valoir » déclare Mathieu sur France Info le 14 avril, « on bouche les trous partout » témoigne une autre étudiante dans Ouest France, « on est de la main d’œuvre gratuite mais personne ne fait attention à nous » résumait une autre encore dans l’article de Médiapart. Face aux débats qui ont été soulevés sur cette question, plusieurs régions ont promis de rémunérer le travail de ces étudiant.es « comme un travail de professionnels » ou tout simplement de revaloriser les indemnités de stages.

À la différence de ces « Français.es formidables » qui répondent « de leur plein gré » à l’appel, les étudiant.es « réquisitionné.es comme stagiaires » se sont donc vu imposer cette quasi-gratuité. Différentes études soulevaient encore récemment combien, ces étudiant.es, à 80 % des femmes, d’origines sociales modestes, étaient particulièrement touchées par la précarité. Quand bien même elles seraient volontaires pour participer à « l’effort et à la mobilisation nationale » contre l’épidémie, on peut imaginer qu’elles auraient souhaité le faire dans d’autres conditions. Certaines d’entre elles, un peu à la manière des couturières « bénévoles mais professionnelles », ne se sont d’ailleurs pas privées de le faire savoir sur les réseaux sociaux. D’autres ont publié une lettre « à cœur ouvert » où elles se déclarent « fatiguées et en colère ».

Bien qu’elle n’ait jamais été si massivement débattue dans les colonnes de la presse locale, cette question des usages abusifs du stage, et plus largement du déni de travail des stagiaires et de son appropriation par l’État et par les entreprises n’est pas nouvelle : que l’on pense à la mobilisation il y a quinze ans en France de Génération Précaire

Mis en perspective des « élans de solidarité » bénévoles, ce travail gratuit des élèves infirmières prélevé par l’État, sorte de bénévolat forcé, ou en tous cas imposé, nous rappelle que le travail gratuit des unes n’est pas le travail gratuit des autres, comme dans les parcs de la ville de New York où se côtoient sans se voir des bénévoles des classes moyennes ou supérieures et des allocataires du workfare, fraction racisée et féminine des classes populaires. Les rapports sociaux de classe et de race ne sont pas en reste dans cette division du travail gratuit pour l’effort de solidarité nationale, entre un travail gratuit « choisi » et symboliquement valorisé comme le bénévolat et un travail gratuit contraint et déprofessionnalisant comme c’est le cas pour les élèves infirmières réquisitionnées comme stagiaires. Entre le travail gratuit de gré et le travail gratuit de force, entre l’appel et la réquisition, s’étire le continuum du « choisi » sous contrainte ou faute de mieux, cette économie politique de la preuve et de la promesse

Alors même que l’on découvre que les gouvernements successifs ont fait des économies budgétaires sur le stock de masques qui apparaissent pourtant indispensables aujourd’hui à la protection de la force de travail et à sa remise en marche, les pouvoirs publics locaux et nationaux lèvent une armée de couturières pour les produire gratuitement. Alors que les soignant.es nous ont alertés pendant plus d’un an sur le sous-financement de l’hôpital, son manque de moyens et de personnels, on continue, en pleine crise sanitaire, à en appeler, depuis les sommets de l’État ou de l’APHP, à des bénévoles et des volontaires par milliers pour venir prêter main-forte. C’est de manière exacerbée, presque caricaturale, que cette mobilisation générale déclenchée par la « guerre contre le coronavirus » nous donne à voir le fonctionnement du système capitaliste et patriarcal tel que l’avaient décrit les féministes marxistes il y a plus de 40 ans : un système qui repose sur le travail gratuit des femmes et le déni de leur travail, au nom de valeurs, et ce dans la maison, mais aussi en dehors.

Sous le projecteur de la crise, tout est plus visible, plus flagrant, presque grotesque… mais rien ne change, bien au contraire. Et c’est sans doute pour cela que l’on peut douter que cette société du care que d’aucun.es appellent de leur vœux ne se décrète si facilement dans le monde d’« après ». Pour « faire le care, pas la guerre », il faudra sans doute d’abord prendre au sérieux la guerre entre les valeurs et la Valeur qui se joue au cœur du travail gratuit. Résoudre, ou même simplement poser la question de la valeur du travail et de sa différenciation genrée, ne pourra faire l’économie d’une réflexion sur le travail gratuit. Et ce d’autant plus que ces activités bénévoles, volontaires, vraies ou fausses stagiaires, prenant place dans des secteurs professionnels majoritairement féminins, c’est sur une guerre entre femmes, une concurrence de toutes contre toutes, que leur développement croissant risque in fine de déboucher si la guerre des valeurs n’y est pas pleinement menée.

Des stagiaires québécoises, aux couturières belges et aujourd’hui françaises, en passant par les élèves infirmières, certaines femmes s’y sont, depuis l’intérieur même de leurs pratiques, déjà attelées. À leur manière, ces différentes mobilisations proposent toutes de faire entrer ce travail gratuit dans un rapport de force avec l’État patriarcal et avec le capital, comme les féministes marxistes du « Wages for Housework » nous l’avaient déjà, il y a bien longtemps, suggéré. À nous de savoir reconnaître, écouter et d’aider à armer ces « refus qui pourraient se révéler les leviers pour ouvrir un autre avenir »

armanda dos santos

Armanda DOS SANTOS Mail: armanda@blissyou.fr Journaliste & auteure Thérapeute Ayurvedique Praticienne en Panchakarma, Marmatherapie & Réflexologie Redactrice editoriale d'Ayurveda Magazine France, de The Bliss Way Webzine, co-fondatrice de Nature's Diet (UK), et redactrice pour Everyday Ayurveda (US). Executive Editor de la revue internationale JAHM (Journal of Ayurveda and Holistic Medicine). Membre d'Ayurvéda France, Association des professionnels de l'Ayurvéda en France. Membre de l'Ayurvedic Practitioners Association (APA), en UK. Membre de Yoga International. Maitre Reiki (Reiki Level I, Level II, Master Certification) Disciple du Maitre Zen Thich Nhat Hanh Hijama Therapist, Thérapeute en ventouso-therapie

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