Joe Biden, guérisseur de l’Amérique ?

« Guérir en Amérique ». Ce n’est pas le slogan pour le nouveau vaccin contre le Covid-19, mais la promesse centrale de Joe Biden au peuple américain. Lors de son discours de victoire du samedi 7 novembre, le 46e président des États-Unis s’est ainsi présenté en guérisseur de la nation, dans une allocution irriguée de références religieuses. En anglais, la guérison a d’ailleurs une signification autant religieuse que médicale : « to heal » signifie aussi bien guérir que panser, cicatriser, soulager, récupérer. Dans une Amérique qui est une des nations les plus touchées par le Covid et qui est déchirée par quatre années au pouvoir de Donald Trump, Biden entend alors être celui qui pourra « faire baisser la température ». Mais la politique peut-elle se comprendre comme une thérapeutique spirituelle autant que médicale ? Et comment fait-on pour panser une nation divisée ? Décryptage, avec Claude Lévi-Strauss et Bernard Stiegler

  • La figure rassembleuse du guérisseur« La Bible nous dit qu’il y a un temps pour tout, un temps pour construire, un temps pour récolter, un temps pour semer. Et un temps pour guérir. » C’est en ces mots que Joe Biden s’est exprimé à la nation américaine au soir de sa victoire électorale. L’évocation de la « guérison » chez ce fervent catholique est inséparable d’une certaine solennité religieuse. Lui dont la vie a été ponctuée par le deuil de sa femme et de plusieurs de ses enfants, mais qui a toujours su garder la foi, veut représenter une figure de guérisseur pour une Amérique malade. Biden affirme se présenter comme un président rassembleur et pacificateur, incarnant le retour de la bienfaisance et de la compassion contre les forces malfaisantes qui ont déchiré le pays. À Kamala Harris les discours politiques offensifs sur l’écologie et le droit des femmes – lui incarne l’union retrouvée. D’où l’invocation de valeurs transcendantes et de Dieu, susceptible de susciter l’adhésion de tous les électeurs, y compris ceux de Trump.
  • Une telle prédominance des références religieuses de la part d’un président progressiste et démocrate peut surprendre. C’est que dans l’histoire européenne, la religion est plutôt ce qui divise que ce qui unit. Et on a du mal à imaginer que ces références aient une pertinence en matière de santé. Mais les anthropologues nous ont appris à mesurer le poids des croyances dans le processus de guérison. Dans un texte célèbre consacré au pouvoir guérisseur des chamanes dans les sociétés dites « primitives », Claude Lévi-Strauss observe qu’il s’agit d’une « efficacité symbolique » et qu’elle repose sur le fait que l’ensemble de la communauté croit dans les pouvoirs du thérapeute. Il faut un langage partagé et un système de croyances communes pour que la guérison puisse avoir lieu – et a fortiori la guérison collective. Le symbole joue le rôle de médiateur. N’en va-t-il pas de même de l’hymne religieux évoqué par Biden dans son discours – un hymne qui évoque les « ailes de l’aigle », sur lequel le peuple américain est prêt à s’envoler vers « l’œuvre que Dieu et l’histoire nous ont appelé à accomplir » ? Avec la figure de l’aigle, Biden tisse ensemble le totem du guérisseur chamanique, le symbole de l’élévation catholique et l’emblème national américain.
  • La guérison comme réparation. La guérison a en effet aussi un sens médical et même technique, celui d’une réparation grâce aux outils de la science, de la technique et de la raison. Pour celui qui a affirmé la volonté de « rassembler les forces de la science et les forces de l’espérance pour livrer les grandes batailles de notre temps », l’ambition de guérir l’Amérique se comprend donc aussi dans un sens séculier. Guérir l’Amérique, c’est d’abord prendre au sérieux la crise sanitaire. Et la première mesure politique de Biden est d’ailleurs de mettre en place une cellule de crise pour définir la stratégie de lutte contre le coronavirus. Par extension, il s’agit d’assurer à tous un accès aux soins : en rendant la parole aux scientifiques, mais en assurant aussi demain un système de santé pour le plus grand nombre. Cela revient à renouer avec ce que le philosophe Frédéric Worms appelle « la politique comme soin du soin » (in Soin et politique, PUF, 2012). Le soin, ici, consiste en la réparation de ce qui a été abimé par le passé. Il consiste également à guérir l’Amérique du scepticisme à l’égard des scientifiques.
  • Mais la guérison est aussi un processus collectif et intellectuel. Le soin nécessite d’aborder le corps social dans son entier, et pas seulement ses organes individuels. Prendre soin du corps politique implique de le soigner et de le réparer, en arrêtant par exemple de considérer les « adversaires » politiques qui en font partie comme des « ennemis ». Pour le philosophe Bernard Stiegler, cependant, la guérison du corps politique implique également que l’on prenne soin de la pensée – d’où le recours du philosophe au néologisme du « panser », pour signifier cette fonction thérapeutique de la pensée.
  • Dans son ouvrage Qu’appelle-t-on panser ? (Les Liens qui Libèrent, 2018), le philosophe considère la pensée comme « un soin qui consiste à panser la folie ». Pour lui, les années Trump sont des années malades – de « bêtise » ou de « folie ». Mais la maladie est normale, estime Stiegler, elle est une tentation naturelle de tout organisme. Dès lors, la guérison ne doit pas être considérée comme un retour à la normale. C’est plutôt la santé qui se pense à partir du chaos de la maladie : « La santé est la normativité apprise de la maladie comme expérience ». En effet, peut-on jamais guérir, si l’on n’a pas été malade ? La pensée naît de l’expérience traumatique de la maladie : « C’est à partir de l’effroi tout autant que de la bêtise qu’il est nécessaire et possible de penser. » À suivre le philosophe, il faut surtout admettre que Trump était « avant tout le symptôme d’un mal-être » ; un mal que les démocrates ont « trop souvent renoncé à soigner. » Si la politique peut être une thérapeutique, c’est donc à condition de « panser » ce mal-être démocratique. Et pour cela, la pensée est, pour le philosophe, le meilleur remède. Biden, qui a senti le mal, saura-t-il se saisir aussi de ce remède ?

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